Arts

Botticelli, philosophe de l’amour

Aujourd’hui admiré pour la finesse de ses œuvres, Botticelli fut à la Renaissance un peintre qui faisait partie d’une dynamique intellectuelle inégalée à Florence. Le musée Jacquemart-André lui consacre une exposition.

Né vers 1444/1445 à Florence, Alessandro (Sandro) Filipepi aurait, selon la tradition, reçu le nom de Botticelli à cause de son frère, dont l’embonpoint lui avait valu le surnom de « petit fût ». Il commença sa formation dans l’orfèvrerie, et fut attiré par la peinture plus tardivement à l’adolescence.

Il rejoignit tout d’abord le frère dominicain, Filippo Lippi (1406-1469) génial moine défroqué, puis fréquenta l’atelier de Verrochio en compagnie de Ghirlandaio, Lorenzo di Credi, Le Pérugin et Léonard de Vinci (1452-1519), dont il devint l’ami. Il y fut initié non seulement aux techniques de la peinture et à l’harmonie des couleurs mais aussi à l’emploi subtil de la divine proportion qui mène au nombre d’or, cette perfection que l’on ressent dans l’Adoration des Magesle Printemps et la Naissance de Vénus

Botticelli élaborera une peinture à la fois raffinée et intellectuelle, très à l’écart des nouveaux courants incarnés quelques décennies plus tard par Léonard de Vinci, Raphaël et Michel-Ange. 

Fraîcheur des couleurs, beauté exquise des visages et élégance des lignes marqueront ses œuvres, alors même que nombre de ses tableaux seront une mise en scène savante des principes de la philosophie néoplatonicienne.

Mis à part un court séjour à Rome vers 1481 à la demande du Pape Sixte IV, où il peindra quelques scènes magistrales dans la chapelle Sixtine, Botticelli demeurera à Florence. Vers 1490, il entame l’illustration de la Divine Comédie de Dante (1) qui va l’occuper jusqu’à sa mort en 1510.

Un cénacle culturel à Florence

Le génie de Botticelli n’est pas né du seul apprentissage acquis dans l’atelier de ses maîtres. Il s’est épanoui au sein de la nouvelle Académie platonicienne, qui rassemblait artistes, écrivains et savants dans une émulation intellectuelle tranchant singulièrement avec le Moyen-Âge.

Il fréquenta à Florence des philosophes comme Marsile Ficin qui développa les thèses philosophiques de la Renaissance imprégnées de néo-platonisme. 

Il s’inspira également d’Alberti, auteur d’un traité de la peinture. Ce livre qui l’accompagnera toute sa vie, éveille en lui deux ambitions : il veut un jour égaler les poètes dans le langage des images symboliques et se promet d’être le nouvel Appelle, le plus célèbre des peintres antiques, dont les natures mortes trompaient jusqu’aux oiseaux. 

Quant au poète Ange Politien, également membre de l’Académie et précepteur des enfants de Laurent le Magnifique, il deviendra l’inspirateur de ses créations allégoriques les plus ambitieuses. 

Le néoplatonisme, la beauté et l’amour

Le rayonnement intellectuel, moral et spirituel de ce cercle platonicien est immense sur la vie culturelle de Florence. On y étudie principalement les préceptes du néoplatonisme. Au centre de cette philosophie se trouvent la beauté et l’amour.

L’amour est un metaxu, un intermédiaire comme le définit Platon dans le Banquet, qui conduit du monde sensible au monde intelligible, celui des Idées et des principes qui gouvernent le monde, et permettent de déchiffrer les mystères de l’univers. L’amour élève l’âme de la matière vers le monde céleste. C’est pour cela que les petits amours abondamment représentés à la Renaissance et Eros lui-même, possèdent des ailes.

L’amour nait du désir de la Beauté, comme le dit Platon dans le Banquet : « L’amour est le désir éveillé par la Beauté ». Le Beau n’est pas seulement une organisation harmonieuse de parties, mais la splendeur, le rayonnement du divin. Et l’art qui produit le beau est anagogique : il élève l’âme. Dans le Printemps, Botticelli dessine les trois pas essentiels dans la métamorphose de l’âme du philosophe, l’amoureux de la sagesse, qui, éveillé par la Beauté, doit faire l’unité en lui pour atteindre sa quête de la vérité.

Botticelli peintre de la beauté idéale

La recherche de la beauté idéale sera le grand défi des peintres de la Haute Renaissance (Raphaël, Vinci, Michel-Ange). Mais c’est Botticelli qui, le premier, est habité par cette quête. Sa peinture, est peuplée de femmes idéales, Vénus ou Marie, images de l’amour sublime. C’est la contemplation de la beauté de la femme aimée, incarnation de l’amour qui ravit l’âme, et l’élève au secret du divin.

Il suffit d’observer les visages de ses personnages pour en comprendre l’idéalisation presque naturelle : les personnages mythologiques (La Naissance de Vénus) ou religieux (La Madone du Magnificat) et également les portraits de contemporains (Portrait d’une jeune femme, après 1480). Le génie de l’artiste est alors de percevoir la beauté du monde et des êtres qui l’entourent mais de peindre au-delà encore de cette beauté perceptible pour rendre accessible l’idéal du Beau. 

L’artiste mage

Dans cette élévation de l’âme du beau vers le bon, l’art, et plus particulièrement la peinture, est donc non seulement une voie esthétique, mais une voie éthique et spirituelle. Et l’artiste son messager. Pour cela, l’artiste n’est pas seulement un technicien. Il doit capter les formes idéales pour façonner son œuvre dans la matière. L’œuvre devient le miroir d’une idée supérieure et non d’une pensée individuelle. Par son message symbolique et sa valeur esthétique, elle provoque un impact dans l’âme qui conduit à son détachement. 

C’est ainsi que Botticelli a tenté de s’élever à cette conception qui fait de l’artiste en quelque sorte un prophète du divin quand il peint avec les yeux de l’âme et non les yeux physiques ; l’artiste comme un mage qui fait apparaitre le spirituel aux yeux de l’homme à travers le beau. 

(1) Exposition Botticelli, artiste et designer
Jusqu’au 24 janvier 2022
158 boulevard Haussmann, 75008 Paris
Tél. : 01 45 62 11 59
www.musee-jacquemart-andre.com
(2) Dante et le voyage initiatique de la Divine Comédie, Isabelle OhmannÉditions Maison de la PhilosophieCollection Petites conférences philosophiques, 2021, 88 pages, 8 €
https://bit.ly/3jjn0t8
Lire articles sur Botticelli
. Revue Acropolis N° 91 (septembre-octobre 1986), L’interprétation ésotérique du « Printemps » de Botticelli  par Jorge Angel Livraga
. Revue Acropolis N° 176 (janvier Février 2003), La naissance de Vénus de Botticelli par Jorge Angel Livraga
. Revue Acropolis N° 197 (mars-avril 2007), La métamorphose de l’âme dans le « Printemps » de Botticelli par Isabelle Ohmann
 . Revue Acropolis N° 284 (avril 2017) Le « Printemps » de Botticelli ou la métamorphose de l’âme, par Marie-Agnès Lambert
Lire articles sur Dante
. Revue Acropolis N° 332, (septembre 2021), Dante poète éternel par Isabelle Ohmann https://www.revue-acropolis.fr/dante-poete-eternel/
 . Revue Acropolis N° 334 (novembre 2021), La « Divine Comédie », un voyage initiatique dans l’au-delà pour une réalisation spirituelle dans le monde des vivants, d’Isabelle Ohmann
https://www.revue-acropolis.fr/la-divine-comedie-un-voyage-initiatique-dans-lau-dela-pour-une-realisation-spirituelle-dans-le/

Voir la conférence de Isabelle Ohmann sur Dante et le périple initiatique de la Divine Comédie 
https://www.youtube.com/watch?v=ITitHgeX-Ek&t=46s         
Par Isabelle OHMANN
Formatrice de Nouvelle Acropole Paris XV et auteur
© Nouvelle Acropole

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