Aujourd’hui, qu’est-ce qu’un chef ?

« On considère le chef d’entreprise comme un homme à abattre, ou une vache à traitre. Peu voient en lui le cheval qui tire le char » a dit Winston Churchill. À l’heure où les chefs ont perdu leur prestige, à l’heure de la crise du pouvoir, nous pouvons nous demander qu’est-ce véritablement, un chef ? C’est la question que s’est posé Pierre de Villiers dans son œuvre « Qu’est-ce qu’un chef », paru aux éditions Fayard.

Pierre De Villiers est un général de l’armée française, chef d’État-Major des armées de février 2014 à juillet 2017. Le soir du 14 juillet, il quitte le ministère des Armées sous les applaudissements des fonctionnaires et militaires, lesquels forment une haie d’honneur. Le chef d’État-Major vient de démissionner.
Son œuvre Qu’est-ce qu’un chef ? commence sur une phrase qui résonne comme un « Nos choix disent qui nous sommes » lorsque Harry Potter choisit les Gryffondors, alors que le choixpeau lui souffle Serpentard. « L’homme est ce qu’il fait » dirait André Malraux.
Pierre De Villiers pose un acte de fort, ce qu’on ne voit plus beaucoup dans notre monde. Il démissionne, non pour gagner plus ou parce qu’il a une meilleure offre ailleurs, mais par désaccord sur le fond, sur les valeurs que l’institution choisit !

Tout d’abord, j’aimerais commencer par un des titres de l’œuvre, « le chef ne discute pas son époque, il l’épouse » qui m’a interpelée. Une vision bien stoïcienne pour un homme moderne ! L’acceptation réelle du monde tel qu’il est. Ce qui ne veut pas dire lâcheté et soumission face aux circonstances. Nous sommes face à un homme qui a démissionné d’un haut poste, et face à des philosophes qui risquaient leurs vies pour faire jaillir la vérité. La sagesse d’Épictète nous enseigne d’agir sur ce que nous pouvons, et d’accepter ce qui ne dépend pas de nous ; c’est cela le bonheur pour ces philosophes. Sagesse qui permet à de Villiers d’être un homme d’honneur, d’agir pour ne pas se corrompre tout en acceptant le monde et le système tel qu’il est, sans devenir aigri.

Le chef doit gouverner par la vertu, ceux qui détiennent les plus hauts postes doivent être les plus vertueux de tous leurs concitoyens

Le chef doit gouverner par la vertu, ceux qui détiennent les plus hauts postes doivent être les plus vertueux de tous leurs concitoyens

« Aimer davantage les responsabilités que le pouvoir »

C’est la caractéristique majeure du chef qui va à rebrousse-poil de ce qu’on nous propose. Malheureusement aujourd’hui, être chef semble être : beaucoup de droits et d’avantages et peu de devoirs. « Aimer les responsabilités »cela bouleverse ce mode de penser, éradiquant ainsi la course aux honneurs, à l’argent et autres divertissements… Voilà de quel chef nous parle De Villiers.
Il nous parle d’un homme équilibré, Mens sana in corpore sano, pourrait-on dire. Les Grecs nous diraient que l’homme équilibré est celui capable d’aligner et d’unir les trois sphères qui le composent : Noüs pour l’esprit, psyché pour l’âme au sens monde émotionnel et mental et soma, le corps physique. De Villiers nous parle de ces différents mondes, exigeant aux chefs une bonne hygiène, un corps sain et musclé ; un mental clair, habité d’une intelligence au sens noble du terme, une capacité à faire des liens et non une boîte stérile renfermant des connaissances. Un cœur à l’ouvrage : « notre société à la fois matérialistes et intéressée par le profit, pourrait avoir tendance à négliger cette dimension de la conviction, de la sincérité vraie, des tripes tout simplement. » Et enfin, si la psyché, le cœur est oublié, ne parlons pas de Noüs, l’aspect métaphysique, le besoin transcendantal de l’homme qui peut être nourri par le silence, « élever son esprit, nourrir son âme et puiser à la source pour donner du sens et voir loin. »

 Le chef, un exemple ?

Cette idée choque, c’est sûr ! Si nous prenions exemple sur certains hommes politiques actuels, la vision de nous-mêmes en prendrait un sacré coup… Inspirés par leurs actes, nous blanchirions notre argent, serions infidèles dans notre couple, ferions preuve de violence à l’égard de nos proches ou de nos collègues…
Le chef se doit d’être un exemple, c’est un devoir qui lui incombe. « Pour diriger, il faut se diriger soi-même. » Ceci est réaffirmé par de Villiers mais déjà inscrit dans La République de Platon. Le chef doit gouverner par la vertu, ceux qui détiennent les plus hauts postes doivent être les plus vertueux de tous leurs concitoyens. L’exemplarité est « le premier courage qu’exige l’action. »Celui qui exerce le pouvoir doit se maîtriser.
Voici la petite liste des devoirs du chef : « tempérance, exigence envers soi-même, vigilance par rapport à ses propres lacunes. » Et surtout « se méfier de l’orgueil qui rend aveugle. »Et savoir rire de soi ! Il ne s’agit par que le chef soit parfait, irréprochable – C’est un homme – mais qu’il puisse chaque jour se regarder dans le miroir, et se dire qu’il a honoré sa parole par des actes et qu’il a fait son devoir ! Le chef n’est pas celui qui se met sur le devant de la scène, il est humble. Il fait rayonner la lumière pour créer une ambiance, une matrice pour que chacun trouve sa place et exprime le meilleur de lui-même. Nous sommes bien loin des chefs starlettes qui font la une des magazines people.

Le groupe, que ce soit une armée, une entreprise ou autre est soudé par une fraternité profonde

Le groupe, que ce soit une armée, une entreprise ou autre est soudé par une fraternité profonde

 Me soumettre ? JAMAIS !

Si je vous dis « autorité », voyez-vous une force qui vous élève vers le meilleur de vous-même grâce à l’exemple que rayonne la personne devant vous ? Ou voyez-vous, une main terrifiante qui faitpression sur vous pour que vous exécutiez au plus vite le plus de missions possibles ? L’autorité, encore un mot sali par la modernité… L’autorité « est le lien fondamental de toute société humaine. » Elle crée une dynamique, un élan, un mouvement ascensionnel dans lequel on souhaite s’inscrire, elle suscite l’adhésion et la volonté de vaincre. C’est beau non ?  « L’autorité n’exige jamais pour elle-même ni par elle-même. » Elle est incarnée par un chef. Il ne faut plus se tromper, l’autorité « exige tout autant celui qui l’exerce que celui sur qui elle s’exerce. » Pour faire naître cette autorité véritable, le chef doit prendre le chemin étroit et exigeant entre abus de pouvoir et faiblesse, appelé service au bien commun.

« Le vrai chef dirige sans presque commander. »

« Le vrai chef dirige sans presque commander. » Le groupe, que ce soit une armée, une entreprise ou autre est soudé par une fraternité profonde. Il a pour le chef une obéissance d’amitié loin de la contrainte. Le chef travaille alors de la manière suivante : il partage à ses troupes, la vision, les objectifs, les problèmes à résoudre de la mission, puis les personnes concernées trouvent les moyens ensemble, c’est leur défi ! Et soudés par l’objectif, ils s’entraident. Me vient une citation de Antoine de Saint-Exupéry, un chef au sens noble du terme : « Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes et femmes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose. Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur de tes hommes et femmes le désir de la mer. »

 

Être disponible c’est donner une plus grande place à la communication

Être disponible c’est donner une plus grande place à la communication

« Vous avez la montre, nous avons le temps. »
Proverbe africain

Gouverner est une histoire d’homme, une histoire d’homme est une histoire de liens. Les liens se tissent avec le temps. Le renard du Petit Prince (1)  nous le rappelle : « Les hommes n’ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n’existe point de marchands d’amis, les hommes n’ont plus d’amis. »
Le temps, denrée rare du XXIsiècle, c’est pourtant la clef pour être chef : être disponible.
Être disponible c’est donner une plus grande place à la communication qu’elle soit descendante (informations, ordres), montante (informations, problématique), mais aussi transversale, de simples échanges pour savoir comment vont véritablement les gens qui nous entourent. Tout le monde a besoin de « se sentir considéré, informé, utile, essentiel » c’est au chef d’être le garant de ne laisser personne sur le bord du chemin. Une petite maxime me semble très importante pour tous les êtres humains : « on ne compte pas son temps lors qu’on est avec quelqu’un. »

« Les événements dirigent, pas les dirigeants. »Jean-Marie Guéhenno

Et dans ta vie qui dirige ? Toi ? Les événements ? Tu es allé là où tu avais choisi ou là où le vent t’a mené ? Tu es devenu qui tu voulais ou tu as muté au fil de rencontres ?
Être chef, c’est prendre la tête. Prendre la tête d’une entreprise, d’une association sera le choix de chacun. Mais prendre la tête de sa propre vie est une responsabilité humaine ! Comment incarner tout ce qui est cité, si à la moindre difficulté on fléchit ? Si dans nos propres vies, nous ne dirigeons rien, empêtrés dans un sentiment d’impuissance face à la complexité de nos vies et du monde. Si nous sommes de simples moutons qui cherchons l’herbe la plus verte, qui voulez-vous qui nous dirige ?
Ce livre s’adresse à tous. Il est temps de reprendre le gouvernail. Râler sur la façon dont notre pays est dirigé est simple. Apprendre à diriger est difficile. Le chef idéal est celui qui se dirige lui-même, alors commençons par-là !

Je rendrai hommage à ceux qui ne parlent pas de la paix mais la font exister. Ceux qu’on aime à appeler à Nouvelle Acropole, les guerriers de la paix. Cet oxymore, De Villiers le met en mots « Pacifique, il sait que la force fait reculer la violence. Et pas pacifiste car la faiblesse est génératrice de tous les maux. » Chef de soi-même, de famille, d’entreprise ou autre, le chef est « un absorbeur d’inquiétudes et un diffuseur de confiance », le chef rassure. C’est un homme capable d’amour pour autrui et de pardon. Car la paix commence par une posture personnelle, une maîtrise de soi.
Alors si chacun décide d’être un guerrier de la paix, un chef, si chacun décide d’être le maître de son destin, le capitaine de son âme, comme l’a écrit William Ernest Henley, si chacun fait ce qui dépend de lui, alors la paix sera possible.

(1) Œuvre d’Antoine de Saint-Exupéry (écrivain, poète, aviateur et reporter français (1900-1944)), publiée en 1943 et traduite en 361 langues

Qu’est-ce qu’un chef ?
par Pierre de VILLIERS
Éditions Fayard, 2018, 256 pages, 20,90 €
Par Sarah CHOISNEL

À lire

Chefs d’État en guerre
Napoléon III, Lincoln, Clémenceau, Churchill, Staline, Hitler, Ben Gourion, Lyndon B. Johnson, Miterrand, Chirac
par Général Henri BENTEGEAT
Éditions Perrin, 2019, 496 pages, 25 €

Ayant vu des chefs d’État confrontés à des décisions difficiles dans la conduite des opérations en guerre, l’ancien chef d’état-major particulier de Jacques Chirac et chef d’état-major des armées de 2002 à 2006, s’est intéressé à des personnages historiques qui ont vécu des situations du même ordre, entre le XIXe siècle et nos jours. Que ce soit pour protéger des peuples au nom de la nation ou de l’idéal humanitaire, assouvir un rêve de grandeur ou promouvoir un rêve personnel. L’ouvrage expose les décisions que sont appelés à prendre les responsables politiques et la complexité de leurs relations avec les chefs militaires amenés à appliquer les décisions.

 

Mon pays et mon peuple
par Sa Sainteté LE DALAÏ-LAMA
Presses du Châtelet, 2019, 375 pages, 21 €

Ce livre est la reprise de l’autobiographie du Dalaï-Lama qu’il a fait paraître en anglais en 1962 et fut traduite en français en 1963. Le temps écoulé n’a pas changé le problème qu’il a bien décrit dans cet ouvrage : « nous avons tous une responsabilité spéciale et des efforts à produire pour créer un monde meilleur car le progrès matériel seul est, à l’évidence, incapable de donner naissance à une société humaine plus épanouie » Ce moine est devenu un leader mondial, un être capable de toucher les cœurs, un des hommes les plus aimés de notre temps.

 

Leadership et coaching global
par Philippe ROSINSKI
Préface de Sir John Whitmore, Phd
Éditions Valeurs et avenir, 2019, 385 pages, 28 €

Un livre basé sur le coaching abordant le développement du potentiel humain sous six aspects (physique, managérial, psychologique, culturel, politique et spirituel) pour donner un sens à sa vie. Une démarche intégrative puissante applicable à plusieurs niveaux : individu, équipe, organisation et société. Un ouvrage destiné aux coaches professionnels et également aux dirigeants avec une ouverture sur de nouveaux schémas de pensée et des cas et exemples. Écrit par une figure mondiale dans le domaine du coaching de cadres, d’équipes dirigeantes et dans le domaine du développement du leadership à l’international.

 

Emmanuel Le Magnifique
Chronique d’un règne
par Patrick Rambaud
Éditions Grasset, 2019, 196 pages, 18€

Prix Goncourt et Prix de l’Académie française en 1997 pour son roman La Bataille, celle d’Essling, en 1809, opposant les armées de Napoléon aux troupes autrichiennes, Patrick Rambaud nous raconte à la façon des mémorialistes du passé, les tribulations de nos Présidents de la République. Ainsi, dans Emmanuel le Magnifique, ou notre « Souverain Avisé » ou notre « Audacieux Monarque », entouré de sa cour, les différents acteurs du pouvoir sont croqués à la manière d’un Saint-Simon dans un style drôle, acerbe et ironique.

Quinquennat
par Marc DUGAIN
Éditions Gallimard, 2015, 303 pages, 19,50 €

Dans ce deuxième tome de ce roman, Marc Dugain multiplie les références à notre vie politique très récente avec toute une galerie de personnages cyniques, désabusés, avides de pouvoir et d’argent. Fait divers intervenant à point nommé peu avant le 2e tour d’une élection présidentielle, intermédiaire incontournable des transactions internationales avec les émirats, commissions et rétrocommissions, éminent ministre se faisant expliquer comment justifier un train de vie supérieur par l’achat-revente de livres de collections, passion d’une vie… Thriller politique de fiction féroce mais dont le réalisme paraît malheureusement proche de l’actuel spectacle quotidien, où tout semble vraisemblable. Cependant, l’accumulation de bassesses, de trahisons et d’actes crapuleux semble outrée même si le style, efficace, est au service d’une dénonciation des mœurs politiques et économiques.