Aujourd’hui, j’ai vu un chat…

Candide, innocent, sans calcul ni réserve aucuns, l’amour dont nous, les humains blessés, avons la nostalgie et qu’il nous est, de ce fait, si difficile de donner, tel est celui que nous offrent nos animaux familiers, auxquels ce texte nous invite à nous ouvrir.

Aujourd’hui, j’ai vu un chat… et ce n’est pas la première fois que je le vois parce qu’il y a une paire d’années que sa présence tendre et silencieuse m’accompagne. Mais aujourd’hui je l’ai regardé en essayant de pénétrer son mystère et en essayant de comprendre son langage animal, si simple mais si profond à la fois.
C’est un être petit et beau, au pelage lustré et clair, au visage et aux pattes sombres. On dit que sa race remonte au lointain Siam et que c’est une étrange mutation des temps passés ; on assure que ce n’est pas exactement un chat et que l’ancêtre des lynx se manifeste encore dans son sang. Mais jamais je ne l’ai aimé pour sa race…

On dit que les chats ne reconnaissent pas leurs maîtres mais leurs maisons. Et que leur affection est toujours rapide à se transformer en agression. Mais j’ai constaté tout le contraire…
Jamais il n’a exigé sa nourriture, jamais il ne s’est emparé du contenu de mon assiette bien que, fréquemment, il se soit assis sur mes genoux à l’heure de manger. Je ne l’ai pas vu se précipiter sur son aliment, pas même dans les moments de grande faim : avec précaution, il prenait ses morceaux sans se gaver de viande ni de lait. Et, s’il était en train de manger et que je l’appelai, il laissait la nourriture pour venir vers moi…

Étrangement, il perçoit ce que l’on ressent ; la tristesse et la joie de sa maîtresse ne lui sont pas méconnues. Rien de plus déchirant que ses miaulements devant ma douleur ou ma maladie, devant mon découragement, devant mes chutes…
Il surveille attentivement les ombres et court derrière des êtres fabuleux qu’il est le seul à voir. Dans l’obscurité de la nuit, il livre bataille à des ennemis invisibles, pour retourner au lit fatigué et satisfait, comme s’il disait : « dors tranquille, il n’y en a plus. »

Il perçoit des sons imperceptibles et s’avise de présences lointaines. Il se rend compte, chaque fois que je pars en voyage et le laisse seul et, deux jours avant mon retour, il sait positivement que je vais revenir. Nerveux et presque hystérique, il se précipite sur les valises et les vêtements comme s’il priait  qu’on ne le laisse pas.
Il dort quand je dors et essaie d’être éveillé quand je le suis. Mais le Soleil qui pénètre par les fenêtres l’endort doucement, même si de temps à autre il ouvre les yeux pour s’assurer de mon existence. Il flaire mes livres et écoute patiemment la musique que j’écoute. Une fois, j’ai voulu lui apprendre à danser… mais il a estimé que cela était vraiment trop.

Aujourd’hui, je l’ai vu comme une boule lustrée au pied de mon lit et j’ai vu la rapidité de son regard hypnotique pour suivre le moindre de mes mouvements ou de mes appels. J’ai vu comment ce simple animal me reconnaît, non seulement par son regard mais aussi avec son alerte petite narine, toujours prête à vérifier le parfum de sa maîtresse  parmi les milliers de parfums des nombreuses personnes qui m’entourent.
J’ai vu son effort prodigieux pour sortir de son inertie et parler, si c’était possible, pour se comprendre avec moi. Il est vrai que seuls des miaulements sortent de sa gorge, mais ils ne sont pas tous semblables. Il a une façon particulière de m’appeler (qui sait à quoi ressemble mon nom dans sa langue féline) et différents miaulements  sonores pour me faire connaître ses besoins.

Mais de toutes ses expressions, je préfère son ronronnement sonore. Ce « ronron » n’a pas de prix dans le monde. C’est la forme la plus pure d’affection que j’ai réussi à percevoir dans cet animal et, presque avec crainte j’ose dire, chez les nombreux humains que je connais. Le ronronnement ne demande pas de nourriture, ne demande pas d’abri, n’exige pas de réponse ni rien en échange ; c’est simplement de l’amour, la satisfaction d’être à nouveau avec sa maîtresse après plusieurs heures de séparation ; c’est l’affection sensible d’un petit corps plein de poils qui se blottit près du corps plus grand de sa maîtresse, en levant vers elle ses yeux bleus infinis, silencieux mais tendres.
Il y a chez ce chat qui est le mien, que j’ai vu aujourd’hui presque pour la première fois, une promesse muette de fidélité, une étrange nostalgie de temps passés que je n’arrive pas à reconnaître et une assurance de mondes à venir dans lesquels ne manquera jamais cette tendresse animale, généreuse et sûre, par-delà les énormes distances qui le sépare des humains.

Aujourd’hui, j’ai vu mon chat et, c’est curieux, lui aussi m’a vue.

par Délia STEINBERG GUZMAN
Traduit de l’espagnol par M.F. Touret
À lire
Le chat du Dalaï-Lama
Un roman en quatre tomes qui raconte l’histoire d’une petite chatte, de race himalayenne, destinée à être abandonnée aux ordures et qui a été recueilli par Sa Sainteté le dalaï-lama. Appelée CDSS (le chat de Sa Sainteté), elle raconte de façon espiègle la vie avec son Maître et nous livres des leçons de vie bouddhiste sur un ton joyeux, distrayant et léger. Elle se livre à la méditation, apprend le lâcher-prise et à vivre l’instant présent, pour trouver la paix intérieure et le bonheur, malgré les obstacles. De quoi ronronner toute une vie !!!
L’auteur, David MICHE est un spécialiste du bouddhisme et de la méditation de pleine conscience.
4 tomes, parus aux éditions Leduc.S, entre 2017 et 2020