À la découverte de Bollingen, la tour alchimique de Jung

Au bord du lac de Zurich se trouve une étrange bâtisse, construite par  le psychiatre C. G. Jung. Elle ressemble à un petit château garni de plusieurs tours et se situe à Bollingen, sur la rive septentrionale du haut-lac (Obersee) de Zurich dans le canton de Saint-Gall en Suisse. Ce lieu lui permit de s’extraire de l’agitation du monde et vivre en harmonie avec la nature dans un espace hors du temps.

Début mars 2020, nous sommes allés en Suisse, notre pays d’origine, avec Fernand Schwarz, à la rencontre des lieux de vie de Jung dont nous admirons profondément la démarche et l’exemple de vie. Au-delà de ses diplômes et son allure impressionnante, le Dr Jung cachait une âme qui cherchait en tout la simplicité et le retour aux mystères les plus profonds  de la nature et de l’homme.

Nous avons visité la majestueuse  maison familiale que Jung fit construire en 1905 à Küsnacht sur les bords du lac de Zurich. Sur le fronton de la porte d’entrée, il a mis cette inscription : « Appelé ou non appelé, Dieu se présentera ».Dans la grande tour de cette maison se trouve son cabinet et son bureau, là où il a reçu ses patients et écrit ses ouvrages notamment Le Livre Rouge (1) avec ses enluminures qu’il a peintes lui-même. La maison est encore habitée par la famille Jung, ce qui la rend toujours vivante.
Dans ses mémoires (2) il a écrit : « Alors se fixa en moi solidement l’idée que je devais vivre au bord d’un lac. Je pensais qu’on ne pouvait exister qu’au bord de l’eau ».
Et par la suite, lorsqu’il a trouvé le terrain marécageux et inhospitalier de Bollingen, il a construit sa deuxième demeure, simple, rustique et toujours au bord de l’eau, qui est devenue la maison de son âme, son refuge et lieu d’inspiration et ressourcement.

Jung a fait l’acquisition du domaine en 1922, après la mort de sa mère. Il a construit d’abord une habitation en pierre qu’il a développé par la suite pour en faire sa Turm (tour). Sur une période de douze ans il ajoutera à la structure centrale trois bâtiments latéraux qui sont supposés rappeler la représentation de la psyché selon sa conception.
« Mots et papiers cependant n’avaient pas assez de réalité ; il y fallait encore autre chose. Je devais, en quelque sorte, représenter dans la pierre mes pensées les plus intimes et mon propre savoir, faire en quelque sorte une profession de foi inscrite dans la pierre. Ainsi naquit la tour que je construisis à Bollingen. » (3)
« La tour de Bollingen n’était pas seulement pour Jung une maison de vacances. Dans sa vieillesse, il y passait environ la moitié de l’année, travaillant et prenant du repos. « Sans ma terre, mon œuvre n’aurait pas pu voir le jour ». Jusqu’à un âge avancé, Jung s’est détendu en cassant du bois, bêchant, plantant et récoltant. Plus jeune, il s’était adonné avec passion à la voile et à tous les sports nautiques ». (4) « Au départ, je ne pensais pas à une vraie maison, seulement… à une sorte de demeure primitive ».

Lors de notre visite, nous avons été accueillis par Hans, disponible et heureux de nous parler de son grand- père. Il avait de nombreux souvenirs de vacances avec lui et il évoqua son rire « d’ogre » et ses fantaisies quand il jouait avec eux … Avec Hans, nous avons découvert en détails cette tour et les pierres sculptées par Jung. Puis nous avons eu le privilège d’entrer dans la tour, dont le rez de chaussée est aménagé en une vaste cuisine où sont encore présents tous les objets nécessaires à la vie quotidienne que Jung y menait hiver comme été pendant de longues périodes de retraite. On y voit ses casseroles et pots à lait, sans oublier un nombre impressionnant de lampes à pétrole, car la maison ne comptait aucune commodité moderne.
« Dans ma tour de Bollingen, on vit comme il y a bien des siècles, rien ne vient y troubler les morts, ni lumière électrique, ni téléphone… » (5).
Dans sa chambre, il a peint la représentation de Philémon, le Vieux Sage, son Maître intérieur . Sur l’autre tour, il y a une salle qui était son cabinet de réflexion où personne d’autre ne rentrait et qui était l’athanor où il vivait ses métamorphoses intérieures et son inspiration versée dans ses réflexions et ouvrages.

Nous nous sommes attardés sur les sculptures qu’il a placées dans le jardin.
Pour commencer, la pierre cubique qu’il a placé devant le lac. Il dira : « En 1950, j’ai élevé une sorte de monument de pierre à ce que la tour représente pour moi … La pierre se trouve en dehors de la tour, dont elle est comme une explication. » (6) Dans le chapitre 8 de Ma vie, on trouve la traduction intégrale ainsi que le récit de l’aventure intérieure qui le conduisît à entreprendre la construction de la tour.
Trois faces de la pierre sont gravées en grec et en latin, de citations et de pensées de Jung, dont il dira : « Ces paroles me vinrent à l’esprit l’une après l’autre, tandis que je travaillais sur cette pierre» (7).
Sur la première face, il reprend la dédicace en latin du Rosaire des Philosophes, texte alchimique : « Ici se trouve la pierre ordinaire mais, quant au prix, pas chère. Les ignorants la méprisent, d’autant plus les savants l’admirent. »
Pour se rappeler son soixante-quinzième anniversaire, C. G. Jung l’a faite avec gratitud et l’a posée ici en l’an 1950.
Sur la seconde face, Jung est figuré sous les traits de Télésphore, un nain portant une lanterne et vêtu d’une pèlerine à capuchon, entouré d’une inscription en grec : « Le temps est un enfant qui joue comme un gamin penché sur un jeu de table, le royaume de l’enfant. C’est Télésphore qui vague à travers les régions obscures du cosmos et qui, pareil à une étoile, resplendit des profondeurs. Il montre le chemin vers les portes du soleil et vers le pays des rêves. »
Sur la troisième face, un texte en latin attribuée au Rosaire des philosophes :
« Je suis un orphelin, seul. Pourtant on me trouve partout. Je suis un, indivisible, mais opposé à moi. Je suis à la fois jeune homme et vieillard. Je n’ai connu ni père ni mère. Parce qu’on doit me tirer de la profondeur, comme un poisson. Ou parce que je tombe du ciel comme une pierre blanche. Je vague à travers les bois et les montagnes, mais je suis caché dans l’intime de l’homme. Je suis mortel pour tout le monde. Pourtant la mutation des temps ne m’effleure pas. »
Il a sculpté également une stèle en honneur à son épouse Emma qu’il a placée dans la cour intérieure.
« Oh ! vase merveilleux de dévouement et obéissance. Aux esprits ancestraux et à l’esprit de ma bien-aimée et loyale épouse, Emma Maria. Elle acheva sa vie. Après sa souffrance et sa mort on déplora sa perte. Elle passa dans le secret de l’éternité en l’année 1955, à l’âge

« Les âmes de mes ancêtres sont entretenues par l’atmosphère spirituelle de la maison parce que je leur donne, tant bien que mal, comme je le puis, la réponse à des questions que jadis leur vie avait laissées en suspens ; je les ai même dessinées sur les murs » ( 7).
À côté de cette stèle, une autre représente un serpent qui avale un poisson : « Ayant dévoré un poisson démesurément grand. Le serpent suffoqua. Ainsi tous les deux moururent en même temps, en témoignage du fait que la messe (chrétienne) et l’œuvre (alchimique) sont pareilles et quand même non pareilles, car leur mort est un événement qui coïncide et correspond à mes pensées. Pour rappeler le souvenir de cet événement, Moi, C.G. Jung ai posé cette pierre dans l’année 1936 ».

Et trois autres sculptures ornent le  mur, à coté de la pierre cubique.
• Trickster (escroc)
Au fugitif, ambigu, malin, trompeur, farceur Mercure.

• L’Ourse avec Globe terrestre
L’ourse pousse la masse

• Pégase
Pégase jaillissant, le jet consacrant du porteur d’eau. Que la lumière que j’ai portée dans mon corps puisse émerger.

Le génie de Mercure, toujours présent dans l’esprit de Jung ainsi que la sphère céleste, la grande Ourse et le rappel du Verseau, le porteur d’eau qui doit libérer de son corps l’énergie de réconciliation des opposés dans la nouvelle ère qui débute et dont Jung était également conscient.

Nous sommes partis de Bollingen le cœur en paix, ressentant intensément la présence toujours vibrante de C.G. Jung dont l’œuvre reste encore à déchiffrer et à transformer en action, tant que nous n’aurons pas mis en œuvre toutes nos forces pour gagner l’individuation qui fera des nous des êtres humains à part entière, au service de l’Humanité dans l’être humain et de la de la Vie toute entière.

(1) Lire article de Laura Winckler, C.G. Jung et le Livre rouge, paru dans la revue Acropolis N° 227 (février 2012)
(2) C.G Jung. Ma vie, Traduction de Roland Cahen, Éditions Galliamrd, 1991, 527 pages
(3) C.G. Jung, Ma vie, chapitre VIII, « La tour », Éditions Gallimard, page 260
(4) Ibidem, Aniéla Jaffé. Annotation en bas de la page citée plus haut.
(5) Ibidem, page 260
(6) Ibidem, page 275
(7) Ibidem, page 263
(8) Ibidem, page 265
(9) Ibidem, page 275
par Laura WINCKLER
  • Le 26 mai 2020
  • Art