200e anniversaire de la mort de Napoléon Bonaparte, un  héros français controversé mais néanmoins fondamental

L’année 2021 commémore le 200e anniversaire de la mort de Napoléon Bonaparte. Les avis sont partagés. Certains sont passionnés par ce personnage si particulier de l’histoire de France (même des Anglais, réputés comme les grands « ennemis » de la France napoléonienne). D’autres pensent que Napoléon mériterait de finir dans les oubliettes de la mémoire collective française en raison de ses actions ou excès en tant que Premier consul ou empereur.

Dans un premier article, nous étudierons la figure majeure de Napoléon Bonaparte dans l’histoire de France. Nous nous intéresserons ensuite à l’héritage qu’il nous transmet encore aujourd’hui.

La philosophie naît d’un étonnement face à la vie. Le philosophe de l’histoire s’étonne de personnages si particuliers : de ce qu’ils nous ont légué, des évènements historiques qu’ils ont vécus et auxquels ils ont fait face, de leurs expériences diverses et variées (bonnes ou mauvaises), des répétitions de l’histoire – dans ses bons et mauvais côtés – pour en tirer des enseignements.

La jeune République française, comme la République romaine, a été gouvernée par un général et consul, qui a fini par éclipser ses deux autres co-consuls (ou triumvirs) pour finalement faire évoluer cette république en un empire. Charlemagne a fait renaître l’Empire romain d’Occident, et l’Europe napoléonienne ressemble beaucoup à l’empire de Charlemagne.

De la carrière militaire à l’homme politique

Bonaparte commence sa vie publique en tant que militaire, dans une France en guerre depuis 1789. En guerre extérieure contre les royautés européennes, voulant abattre la République française. Et en guerre civile, entre républicains et royalistes et au sein des républicains qui se dévorent eux-mêmes (ex : Montagnards contre Fédéralistes). En 1799, Napoléon accède au pouvoir comme militaire, mais dans une France profondément divisée et en guerre continue depuis dix ans.

En 1797, à l’issue de la campagne d’Italie où la France bat le royaume de Piémont-Sardaigne et l’Empire d’Autriche, il devient un homme public et montre ses qualités politiques, en créant des républiques italiennes (aux dépens de royautés morcelées affiliées aux maisons royales d’Autriche et des Bourbons). Cette action initiera le processus d’unification politique de l’Italie. Après sa campagne d’Égypte et son accès au pouvoir en 1799 en tant que Premier consul de la République, Bonaparte est le premier à apporter la stabilité politique et la paix à la France depuis 1789, même si cette paix est provisoire (la Paix d’Amiens durera 14 mois).

En 1804, une loi votée par deux assemblées et ratifiée par un vote du peuple (référendum sur la Constitution de l’an XII) décide que « Le Gouvernement de la République est confié à un Empereur » et que le premier consul de la République devient Empereur des Français (1). Bonaparte pense que la position qu’occupe alors la France dans le monde fait d’elle un empire (2). Selon Jean-Paul Bertaud, historien de la Révolution et du Premier Empire, cette évolution de la France napoléonienne vient de la nécessité de pérenniser ce qu’a construit le Premier consul et de sa volonté d’obtenir un rang équivalent aux grands dirigeants européens (aussi pour que la France fasse de nouveau partie de « leur club »), « mais c’est surtout par là le moyen de dire [que] les transformations qui ont eu lieu en 1789 sont irréversibles » (3).

La fin de l’empereur

Après ses multiples victoires contre les royautés européennes, la France napoléonienne est à son apogée territorial, une Europe sous influence française. Un traité de paix est signé en 1807 entre la France et la Russie et débouche sur un « ordre » européen franco-russe. Refusant la paix, la royauté anglaise reste en lutte contre la France « républicaine ». Ne pouvant y débarquer militairement, Napoléon met en place un blocus continental. L’empereur russe s’engage à le respecter, mais joue rapidement un double jeu avec l’Angleterre et lance en secret des préparatifs militaires. Quand son armée avance vers Moscou, Napoléon réitère des propositions de paix à l’Angleterre et à la Russie. Encouragés par la débâcle de Russie, les rois humiliés par Napoléon forment une sixième coalition. Elle se conclut par l’invasion de la France, la déchéance de l’empereur votée par le Sénat et son exil sur l’île italienne d’Elbe. Il reprend son titre pour l’épisode légendaire des Cent-Jours et une septième coalition met fin au « vol de l’aigle » à Waterloo en 1815. Se rendant aux Anglais, Napoléon Ier redevenu Bonaparte, déporté sur l’île de Sainte-Hélène (un « cailloux » anglais perdu dans l’atlantique sud), meurt en 1821.
Dans son testament, il écrit : « Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé » (4). En 1840, le roi Louis-Philippe rapatrie triomphalement son corps aux Invalides, à l’endroit même où le consul Bonaparte avait décidé d’attribuer au Dôme du monument la fonction de panthéon des gloires militaires.

Un personnage historique de lumière et d’ombre

 Aucun personnage ou évènement historique n’est parfait. Il comporte toujours des zones d’ombres. Devons-nous le jeter dans les oubliettes de notre mémoire pour cela ? Non, car priver un pays ou l’humanité entière de ces expériences entraîne de lourdes conséquences. Comme un individu, une collectivité qui perd la mémoire est privée des expériences positives sur lesquelles s’appuyer pour construire son futur, mais aussi des erreurs à ne pas répéter. Nous commémorons donc pour ne pas oublier les moments glorieux de notre histoire, comme les moments difficiles.

Malgré ses victoires, Napoléon n’a pas réussi à construire une paix durable avec les royautés européennes. Il a humilié (militairement) ses adversaires et n’a pas su bâtir une relation constructive et de respect avec eux. Ceci s’est reproduit lors de la Première Guerre mondiale, où la France n’a pas réussi à construire une paix durable avec l’Allemagne. Par le diktat de Versailles (1918), Georges Clemenceau, le chef du gouvernement français, malgré ses grandes qualités et apports pour la France, a sa part de responsabilité dans l’humiliation de l’Allemagne par ce traité de paix injuste, qui engendrera la Seconde Guerre mondiale et ses soixante millions de morts (5).

Que dire des guerres napoléoniennes ?

Les guerres dites napoléoniennes sont d’abord des guerres de la Révolution et des royautés – de grandes familles liées entre elles par des liens de sang et de mariage – coalisées pour abattre la jeune république française. La France républicaine affronta ainsi successivement sept coalitions de royautés voulant rétablir la royauté en France, jusqu’à l’abdication définitive de Napoléon en 1815 et le retour de la royauté française avec Louis XVIII. Cette restauration marque aussi celle de l’esclavage en France, que Napoléon avait fini par abolir en 1815 dans une époque mondialement esclavagiste. Il faudra attendre 1848 pour proclamer de nouveau la République.

À partir de quand distinguer les guerres de la Révolution des guerres de la seule responsabilité de Napoléon ? Question sujette à de nombreux débats d’historiens… La rupture philosophique est la guerre d’Espagne (1808-1814) où Napoléon se mêle d’affaires espagnoles qui ne concernent pas la France. Étonnamment, c’est à partir de là qu’il connaîtra ses premiers revers militaires, clin d’œil de l’enseignement hindouiste du karma et du dharma (6). Son enlisement en Espagne l’affaiblira nettement dans sa campagne de Russie, qui précipitera sa fin.

Tout cycle ou personnage historique connaît sa montée en puissance, son apogée et son déclin. L’histoire napoléonienne nous le montre clairement. Notre histoire partagée est aussi ce qui nous unit en tant qu’habitants d’un même pays, voire en tant qu’humanité, car nous pouvons apprendre des personnages historiques marquants de tous les continents. Vouloir mettre au ban de notre mémoire collective des personnages historiques controversés nourrit donc la séparativité et la désunion entre les habitants de la France à une époque où nous avons pourtant profondément besoin d’union. Plutôt que l’oubli collectif, nourrissons la mémoire et l’union.

(1) Constitution de l’an XII (ou Senatus-Consulte organique du 28 floréal an XII), consultable dans Les textes fondamentaux de la Présidence (https://www.elysee.fr/la-presidence/le-senatus-consulte-organique-du-28-floreal-an-xii)
(2) Isser Woloch, professeur d’histoire à l’université Columbia (New York) et spécialiste de la Révolution française et de Napoléon, propos du documentaire La grande épopée de Napoléon (Daniel Grubin, 2002)
(3) Jean-Paul Bertaud, historien de la Révolution et du Premier Empire, propos du documentaire La grande épopée de Napoléon (Daniel Grubin, 2002)
(4) Testament de Napoléon (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6128934c/texteBrut)
(5) Le bilan humain de la Seconde Guerre mondiale, Mémorial de Caen (https://www.memorial-caen.fr/le-musee/la-seconde-guerre-mondiale/fin-de-la-guerre-et-bilan/le-bilan-humain-de-la-seconde-guerre)
(6) Dans le védisme, l’hindouisme et le bouddhisme, lois selon lesquelles chacun est responsable de ses actes et de leurs conséquences (qui sont fonction des écarts par rapport à ce qui est juste, c’est-à-dire le dharma)
par Fabien DUVAL

Napoléon
Dictionnaire historique
par Thierry LENTZ
Éditions Perrin, 2020, 1006 pages, 29 €

À travers 300 notices, l’auteur nous livre une véritable biographie de Napoléon, militaire, homme d’État ou homme intime. Il fait le point sur ses œuvres, les évènements de sa vie, ses réussites et ses échecs, son héritage. Formation, carrière, campagnes militaires, gouvernement, grands événements, conquêtes, batailles, amours, conceptions politiques, sociales, diplomatiques… de nombreux sujets sont abordés. Pour tous lecteurs.