Youyou Tu, Prix Nobel de médecine en 2015

Quand la médecine traditionnelle chinoise vient à bout du paludisme

Médecine occidentale moderne et médecine traditionnelle sont-ils des mondes qui peuvent collaborer ? Il semble que oui, si l’on en juge la récompense du prix Nobel physiologie-médecine attribuée en octobre 2015 à Youyou Tu, pharmacologue chinoise de 84 ans, diplômée de l’Académie de médecine, pour sa découverte d’un nouveau traitement contre le paludisme ou la malaria avec une plante traditionnelle chinoise, l’«Artemisia annua», dont les vertus médicinales sont connues depuis des millénaires en Chine.

272-Revue Acropolis - Youyou TuC’est le premier prix Nobel attribué à une femme chinoise, le Dr Youyou Tu, qui a trouvé un remède se basant sur la pharmacopée traditionnelle chinoise millénaire.

La découverte de l’artémisinine et de son traitement du paludisme sont considérés comme la découverte plus importante de médecine tropicale au XXIe siècle pour l’amélioration de la santé pour les populations des pays tropicaux en développement, en Asie du Sud, Afrique et Amérique du Sud.

Un prix pressenti depuis 2011 ?

Déjà en 2011, Youyou Tu avait reçu le prix Lasker (1) pour sa découverte de l’artémisinine, substance active utilisée comme alternative au traitement standard contre le paludisme, la chloroquine.

La recherche scientifique sur les propriétés pharmaceutiques des plantes médicinales traditionnelles chinoises n’a jamais été un domaine où l’on aurait pu prédire une telle reconnaissance internationale. Comment pouvons-nous interpréter ce changement ?

Une herbe connue depuis 1 700 ans…

L’effet antifébrile de l’herbe chinoise Artemisia annua (qinghaosu), ou armoise, était en effet déjà connu il y a 1 700 ans. Youyou Tu a été la première à extraire la composante biologiquement active de la plante – appelée artémisinine – et à préciser comment elle agissait. Le résultat a représenté un véritable changement de paradigme dans le domaine médical et a permis à l’artémisinine d’être à la fois étudiée en clinique et produit à grande échelle. Youyou Tu a toujours insisté sur le fait qu’elle a trouvé son inspiration dans le précis d’un médecin chinois et alchimiste du IVe siècle du nom de Ge Hong (283-343). Son livre Des formules d’urgence à garder à portée de main (2) (Zhouhou beijifang) peut se comprendre comme un manuel pratique de formules de médicaments en cas d’urgences médicales. Au-delà de ses notations sur les qualités d’Artemisia annua pour combattre la fièvre, il a également écrit sur la façon dont l’éphédra, Ephedra sinica (mahuang), traitait les affections respiratoires et comment le sulfure d’arsenic («l’arsenic rouge», en chinois xionghuang) est utile pour certains problèmes dermatologiques. En combinant le Zhouhou beijifang avec d’autres textes médicaux chinois anciens et des remèdes populaires (2 000 remèdes potentiels) Youyou Tu fabriqua 380 extraits de plantes. Dans les années 1970, elle réussit à isoler le principe actif de l’Absinthe (Artemisia absinthium), à savoir l’artémisinine, le plus efficace et sûr médicament contre le traitement du paludisme. Une maladie qui affecte presque 200 millions de personnes par an et tue plus de 500 000 enfants africains avant tout et les habitants de l’Asie du Sud-Est.

Il est curieux de voir le peu d’importance accordé à cette plante utilisée en médecine traditionnelle chinoise depuis plus de vingt siècles pour guérir du paludisme alors que tant de milliers de personnes en meurent chaque année, et qu’on pourrait les sauver d’une mort certaine, puisque le remède antipaludique utilisé avant cette redécouverte, est inefficace. On peut cependant regretter qu’il n’y ait pas plus de chercheurs qui se consacrent à étudier l’ancienne pharmacopée chinoise et orientale.

… Pour soigner le paludisme et le cancer

272 - Revue Acropolis - ArtemisaL’Artemisia annua, ou Artemisa douce, est une plante connue et utilisée dans la médecine chinoise depuis l’Antiquité en raison de son action puissante contre les fièvres élevées mais également pour soigner l’ictère et les parasites, parmi d’autres choses. Concernant son action contre le paludisme, il semblerait qu’il y ait des résistances au traitement, dues au moment de la séparation des composés en laboratoire. Il a été également démontré que des décoctions traditionnelles d’Artemisia annua ont certains flavonoïdes qui potentialisent l’action de l’artémisinine, principe actif antipaludique. Depuis plusieurs décennies, on a découvert que l’Artemisia annua était un véritable agent anticancéreux très efficace contre divers cancers comme le cancer du sein, poumon, côlon, prostate, leucémie… Apparemment, son action est jusqu’à 10 fois plus efficace que les médicaments habituels et avec un excellent additif qui n’endommage pratiquement pas les cellules saines, contrairement à ce que fait une chimiothérapie. Des moyens économiques et efficaces de produire des agents anticancéreux ?

Une plante reconnue au niveau international

L’Organisation Mondiale de la Santé utilise ce produit depuis des décennies dans les régions à paludisme endémique et ce avec beaucoup de succès. Mise à part la grande expérience d’organisations comme ANAMED (3) avec l’Artemisa dulce, il y a des études scientifiques qui appuient son efficacité contre le paludisme : en Chine (efficacité à 100%) et en Allemagne (la consommation au cours des 7 jours du thé d’Artemisia annua, normalise le niveau du paludisme dans le sang).

Après l’annonce du Prix, lors de la session questions-réponses à l’Institut Karolinska, qui décerne les prix Nobel, l’un des intervenants a salué non seulement la qualité de la recherche scientifique de Youyou Tu mais aussi la valeur de l’expérience empirique qui s’enracine dans le passé.

Grâce à ce prix, Youyou Tu a réussi à prouver l’efficacité de la médecine traditionnelle chinoise dans le traitement des maladies, fait que les autorités chinoises ont tenté de récupérer en déclarant «[…] l’importance que peuvent avoir les médicaments traditionnels chinois dans la préservation de la santé humaine» et que […] c’était une « fierté » pour la médecine traditionnelle chinoise» (4).

Youyou Tu essaye depuis des années d’alerter la communauté scientifique internationale sur les remèdes potentiels de la médecine traditionnelle chinoise. Dans la revue Nature (5), elle expliqua : «En effet, explique-t-elle, l’utilisation d’une simple plante pour le traitement d’une maladie spécifique est rare en médecine chinoise. Généralement, le traitement est déterminé par une approche holistique (c’est-à-dire tenant compte de tous les aspects de la personne, corps et esprit) de la maladie.» C’est cette approche, selon elle, qui a «alimenté les progrès de la médecine chinoise depuis des milliers d’années.»

Par son action, Youyou Tu a prouvé qu’un lien entre la médecine occidentale moderne et la médecine chinoise ancestrale était possible. Vers une possible coopération ?

Par Jean Pierre LUDWIG et Mario SCHWARZ
(1) Prix Albert-Lasker ou Albert Lasker Awards : prix internationaux, décernés depuis 1946 par la Fondation Lasker, récompensant des personnalités qui ont contribué à des avancées majeures en recherche médicale (médecine clinique et fondamentale). Ils sont par beaucoup considérés comme l’antichambre des prix Nobel de physiologie ou médecine
(2) https://books.google.fr/books?id=R3Sp6TfzhpIC&pg=PA1357&lpg=PA1357&dq=zhouhou+beijifang&source=bl&ots=491ajlT9eJ&sig=IGwvxAlm7zydwTKIk_NAmO3p-kE&hl=en&sa=X&redir_esc=y – v=onepage&q=zhouhou%20beijifang&f=false
(3) Site anglais de ANAMED : http://www.anamed-edition.com/en/
(4) Voir article sur site du Journal La Croix : http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Youyou-Tu-premiere-Chinoise-prix-Nobel-2015-10-06-1365317
(5) Article paru dans la revue Nature du 11 octobre 2001