Une larme m’a sauvé. Un regard m’a tué

Ces deux histoires montrent à quel point la frontière entre le visible et l’invisible est infime et qu’il suffit de peu de choses pour en franchir la limite. 

Quelle est la limite entre la matière et l’immatériel, entre le visible et l’invisible ? Qu’est-ce que la vie et la mort ?

 Une larme m’a sauvé

Suite à une maladie du système nerveux central qui attaque la myéline, substance qui transmet les infos entre le corps et le cerveau, Angèle Lieby fut totalement paralysée et tomba dans le coma. Les encéphalogrammes étant plats, les médecins conclurent à une mort clinique, voulant débrancher les appareils.

Cet amour ressenti fut le moteur qui déclencha une larme de la part d’Angèle.

Cet amour ressenti fut le moteur qui déclencha une larme de la part d’Angèle.

Mais, Angèle percevait tout, sa souffrance physique, les conversations des médecins, la détresse des siens. Ce calvaire dura douze jours, jusqu’à ce que, le jour de son anniversaire de mariage, sa fille lui rendit visite et lui parla de la famille, de leur amour mutuel et échangea naturellement avec elle. Cet amour ressenti fut le moteur qui déclencha une larme de la part d’Angèle. Après plusieurs signes, elle commença à se réveiller et après une longue rééducation put reprendre entièrement sa vie normale.

Elle témoigne dans un ouvrage (1) pour faire comprendre en particulier au corps médical de faire davantage attention aux patients «non-communicants» qui pourtant sont vivants et dont la conscience est intacte bien qu’ils soient «emmurés vivants».

Elle reçut des lettres qui montrèrent que certains praticiens étaient prêts à s’ouvrir à ce qu’elle avait vécue, ce qui n’est pas toujours enseigné dans les livres.

Cette expérience, comme bien d’autres, exprimées par ceux qui ont vécu des expériences de mort éminente (E.M.I.) (2) nous interrogent sur la différence qu’il existe entre la conscience et le cerveau. Et si notre être pouvait avoir une existence indépendante du corps et que notre âme, la psyché des anciens, était d’une autre nature que le corps ?

Peut être nous devrions commencer à distinguer l’outil téléphone, de la voix qui nous parle à travers lui, l’acteur, du masque qui le représente dans notre monde spatio-temporel.

Un regard m’a tué

Orphée, héros grec, musicien de la paix, souffrait de la mort de sa bien-aimée Eurydice le jour de leurs noces. Il descendit dans le royaume des enfers où son chant émut Hadès qui consentit à lui rendre sa bien aimée, à une seule condition, qu’il ne se retournât pas avant d’être remonté aux portes du jour. Mais, trop heureux d’être presque arrivé, il se retourna et perdit à jamais Eurydice qui redescendit dans le monde des ombres. Désolé, Orphée se retira du monde pour rendre culte à Apollon, jusqu’à sa fin tragique, dépecé par les furieuses Ménades (accompagnatrices de Dionysos). Sa tête, jetée dans un fleuve continua à chanter.

Depuis les origines, ce mythe grec inspira de nombreux artistes. Au XVIIIe siècle, Gluck (3) le recréa en deux versions, une tragique qui finit avec la mort d’Eurydice et d’Orphée et une autre où Amour finit par réunir les amants dans un dénouement heureux.

En 1975, Pina Bausch (4) transforma cette œuvre dans un opéra dansé qui sera repris depuis 2005 à l’Opéra de Paris (5). Elle renoua avec le sens tragique du théâtre antique. Les corps expriment avec force et conviction l’épaisseur du drame et l’intensité des sentiments. La musique de Gluck transcende son époque et cette version très dépouillée nous ramène à l’essentiel en quatre tableaux. Le deuil, avec une Eurydice au très long linceul blanc qui évoque son voile de mariage. La violence au cœur des Enfers, gardés par les trois têtes de Cerbère et les Furies qui tissent les fils inexorables de la destinée. La paix des âmes bienheureuses avec leurs danses éthérées et leurs déambulations sereines. La mort provoquée par le manque de confiance d’Eurydice qui oblige Orphée à se retourner pour la rassurer.

La seconde mort d’Eurydice et le désespoir d’Orphée nous apprennent qu’il est essentiel d’aimer dans le temps présent et que le véritable amour se nourrit de la confiance mutuelle.

Mais, on pourrait aussi imaginer un autre sens à la séparation d’Orphée et d’Eurydice. L’âme, Eurydice réside dans un monde céleste, tandis que le corps, agit dans le monde terrestre. Leur union ne peut disparaitre avec la mort ni la séparation.

Et cela nous rappelle une autre belle histoire d’amour, celle de Tristan et Isolde dont les amours, immortalisés très poétiquement par Wagner, transcendent la mort et finissent par se retrouver dans la transfiguration d’une fin lumineuse.

Et si Anaxagore avait raison et que le visible n’était qu’une infime partie de l’invisible ? Et si pour entrouvrir ses portes, nous devions faire appel à l’éternel et protéiforme Éros ?

Par Laura WINCKLER

 (1) Une larme m’a sauvée, Angèle LEIBY, Éditions des Arènes, 2012

(2) Voir article sur Congrès sur les EMI, revue Acropolis n° 242 (juin 2013)

(3) Christoph Willibald Ritter von Gluck, compositeur allemand (1714-1787), compositeur allemand d’opéra de la période classique

(4) Philippina Bausch, alias Pina Ausch, (née en 1940) danseuse et chorégraphe allemande, fondatrice de la compagnie Tanztheater Wuppertal, considérée comme l’une des principales figures de la danse contemporaine et du style danse-théâtre

(5) Orphée et Eurydice, opéra-dansé, créé à Wuppertal en 1975 et entré au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris en 2005. Opéra de C.W. Gluck. DVD du chef d’œuvre de Pina Bausch par le ballet de l’Opéra de Paris. Éditions Bel Air classiques