Trinh Xuan Thuan

«L’histoire de l’Univers, c’est notre histoire car nous sommes tous des poussières d’étoiles»

TRINH XUAN Thuan

Perdu parmi des centaines de milliards de galaxies, l’homme semble réduit à l’insignifiance face à l’immensité du cosmos. Pourtant, ce n’est pas le cas. En véritable exégète du langage du ciel Trinh Xuan Thuan nous enseigne comment l’astrophysique a redécouvert, pour notre plus grand bien, l’archaïque lien entre l’homme et l’univers.

Trinh Xuan Thuan, astrophysicien mondialement connu vient d’éditer son dernier livre Face à l’Univers, édité par les éditions Autrement. Olivier Larrègle l’a rencontré pour la revue Acropolis.

Tin Xuan Thuan

Trinh Xuan Thuan

Olivier LARREGLE : Qu’est-ce qui vous a motivé pour le choix du titre du livre «Face à l’univers»?
TRINH XUAN Thuan : Dans les années 1968-1970, j’ai étudié au Caltech (l’Institut de technologie de Californie) pour passer ma licence de physique. Je suis tombé amoureux de l’astronomie car le campus possédait à ce moment-là le plus grand télescope du monde, celui du Mont Palomar, avec un miroir de 5 mètres de diamètre. J’étais fasciné et émerveillé face à l’Univers et j’ai décidé de lui dédier ma vie professionnelle en devenant astrophysicien.

O.L. : En tant qu’astrophysicien, quel genre de dialogue et de pensée peut susciter pour vous l’univers ?

T.X.T. : Je ressens une connexion profonde à l’univers. En l’observant, je suis sans cesse émerveillé par sa beauté et son harmonie. Je retrouve partout dans l’univers le principe d’interdépendance, cher au bouddhiste que je suis. En effet, nous sommes tous intimement liés à l’univers car c’est lui qui nous a engendrés. Tous les atomes dans nos corps et dans les objets qui nous entourent (sauf l’hydrogène et certains atomes d’hélium faits dans le Big-Bang (1)) ont été fabriqués par l’alchimie nucléaire des étoiles. Nous sommes tous des poussières d’étoiles et les étoiles sont nos ancêtres. Nous sommes les enfants de l’univers parce que nous partageons la même généalogie cosmique. Nous sommes les frères des animaux sauvages et les cousins des fleurs des champs.

O.L. : Le grand public vous connaît comme le défenseur au regard de l’univers des notions de sens, d’émerveillement, de beauté, d’interdépendance, d’harmonie, de cohérence, d’entropie (2), de complexité… Ces notions vous sont-elles apparues comme une évidence dès le début de votre carrière ou se sont-elles affinées avec le temps ?

T.X.T. : Ces notions se sont imposées peu à peu et se sont précisées au cours du temps. Au début de ma carrière, j’étais ébloui par le fonctionnement ordonné et cohérent de l’univers, par le fait que des lois mathématiques, inventées par l’esprit humain pouvaient décrire de façon si précise le comportement de la nature. Je cherchais principalement à découvrir les mécanismes qui gouvernaient l’univers, à comprendre comment celui-ci fonctionnait. Puis, à mesure que j’ai avancé dans mon travail, une réflexion plus profonde s’est installée en moi.

C’est lors de la rédaction de La Mélodie secrète en 1988 (3) que les questions métaphysiques se sont faites plus pressantes, et que j’ai commencé à réfléchir sur des questions philosophiques et métaphysiques qui dépassent le cadre propre de la science : l’univers a-t-il un sens ? Y a-t-il une intention, un principe créateur dans la nature ? Peut-on parler de la beauté des lois physiques ? Une théorie qui est belle mène-t-elle nécessairement à la vérité ? Malgré son insignifiance dans l’espace et le temps, l’homme a-t-il un rôle à jouer dans l’univers ? J’ai tenté d’apporter des éléments de réponse à certaines de ces questions dans la Mélodie secrète et les ouvrages qui ont suivi.

Albert Einstein est mon héros intellectuel. C'est lui qui est à l'origine de ma vocation.

Albert Einstein est mon héros intellectuel. C’est lui qui est à l’origine de ma vocation.

O.L. : Dans le livre, vous citez Albert Einstein comme une influence majeure. En quoi, joue-t-il ce rôle de père inspirateur dans votre propre cheminement d’astrophysicien et d’observateur du ciel ?

T.X.T. : Il n’y a pas de doute que Albert Einstein est mon héros intellectuel. C’est lui qui est à l’origine de ma vocation. Au Viêt-Nam, quand j’étais enfant, j’allais souvent au centre culturel français pour emprunter des livres, et un de ses livres qui m’a ébloui est Comment je vois le monde (4). Je découvrais qu’Einstein était l’un des pères fondateurs des deux théories qui ont bouleversé le monde de la physique au début du vingtième siècle, la théorie de la relativité pour l’infiniment grand et la mécanique quantique pour l’infiniment petit. Mais aussi, je découvrais qu’Einstein était aussi un être d’une très grande humanité, à l’opposé du scientifique qui se réfugie dans sa tour d’ivoire. Il s’impliquait dans les problèmes du monde et utilisait son immense prestige scientifique pour influencer les décisions politiques. Ainsi, il militait contre le militarisme et l’armement atomique, et pour un état palestinien. C’est en ce sens qu’il est un modèle pour moi.

O.L. : Einstein a une célèbre citation : «La plus belle chose que nous puissions éprouver, c’est le côté mystérieux de la vie». Est-ce que vous le rejoignez quand vous êtes face à l’univers ?

T.X.T. : Oui, tout à fait, Einstein disait aussi : «… si un homme ne possède plus le don d’émerveillement, autant vaudrait qu’il fût mort, car ses yeux se sont déjà fermés».

Je le rejoins d’autant plus que lui aussi parlait souvent de Dieu, que j’appelle le «principe créateur ». Selon Einstein, l’univers n’est pas le résultat du hasard ; son harmonie, sa beauté, sa précision mathématique ne peuvent être accidentelles. Mais, attention ! Le Dieu d’Einstein n’est pas un Dieu barbu et anthropomorphe qui s’occupe des affaires humaines, mais un Dieu impersonnel, responsable du réglage harmonieux du monde. Il disait : «Je crois au Dieu de Spinoza (5) qui se révèle dans l’harmonie de tout ce qui existe, non en un Dieu concerné par le destin et les actions des hommes.» En tant que scientifique et bouddhiste (il n’existe pas de concept d’un Dieu personnel dans le bouddhisme), je suis en totale adéquation avec Einstein.

O.L. : Peut-il exister des liens entre le principe anthropique pour lequel vous êtes un fervent porte-parole au sein de la communauté scientifique et le principe de complexité ?

Selon Einstein, l’univers n’est pas le résultat du hasard ; son harmonie, sa beauté, sa précision mathématique ne peuvent être accidentelles.
Selon Einstein, l’univers n’est pas le résultat du hasard ; son harmonie, sa beauté, sa précision mathématique ne peuvent être accidentelles.

Selon Einstein, l’univers n’est pas le résultat du hasard ; son harmonie, sa beauté, sa précision mathématique ne peuvent être accidentelles.

Selon Einstein, l’univers n’est pas le résultat du hasard ; son harmonie, sa beauté, sa précision mathématique ne peuvent être accidentelles.

T.X.T. : Toute la complexité du monde résulte de quelques «constantes physiques» (celles qui gouvernent les quatre forces fondamentales de l’univers, la vitesse de la lumière, la constante de Planck (6) …) et de quelques conditions initiales (la quantité initiale de matière noire, d’énergie noire). Les cosmologues ont découvert que si l’on change un tant soit peu ces constantes physiques ou ces conditions initiales, l’univers ne peut pas fabriquer des étoiles. Sans l’alchimie nucléaire des étoiles, il n’y aura pas d’éléments lourds (plus lourds que l’hydrogène et l’hélium), et la vie et la conscience ne pourront pas émerger. L’univers sera vide et stérile. Le réglage de ces constantes physiques et de ces conditions initiales est d’une précision à couper le souffle. Par exemple, le réglage de la densité initiale de matière de l’univers doit avoir une précision de 10-60 : changez un seul chiffre à la 60e décimale et le destin de l’univers bascule. Cette précision est équivalente à celle que devrait exercer un archer qui voudrait planter une flèche dans une cible d’un centimètre carré qui serait placée aux confins de l’univers, à une vingtaine de milliards d’années-lumière.

J’adhère à la version forte du principe anthropique qui dit que l’univers tend vers l’homme. Pour reprendre la phrase du physicien Freeman Dyson «L’univers savait quelque part que l’homme allait venir» (7). L’Homme donne un sens à l’univers, en observant sa beauté et son harmonie. Un univers qui n’hébergerait pas d’observateur n’aurait aucun sens. Pour sortir d’une vision trop anthropomorphique, je dirai que toute forme de vie et de conscience pourrait jouer ce rôle d’observateur. E.T (8), si on le trouve, fera parfaitement l’affaire aussi. C’est l’observateur qui donne réalité et sens à l’univers. C’est ce que le physicien américain John Wheeler nomme « le principe anthropique participatoire».

O.L. : Est-ce la position de la majorité de la communauté scientifique ?

T.X.T. : Pas du tout. Nombre de mes collègues optent plutôt pour le hasard et non pour la nécessité. Pour eux, tout n’est que chance, et l’univers n’a pas de sens. Par exemple, le prix Nobel de médecine Jacques Monod écrit dans son livre Le Hasard et la nécessité (9) : «L’ancienne alliance est rompue ; l’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’univers d’où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir, n’est écrit nulle part». Le prix Nobel de Physique Steven Weinberg renchérit : «Plus on comprend l’univers, plus il nous apparaît vide de sens».

Je m’oppose à cette vision désespérante du monde. Face à l’univers, j’opte pour le sens et l’émerveillement. C’est ce que je souhaite montrer avec mes invités dans ce manifeste.

Face à l'Univers de Trinh Xuan Thuan

O.L. : Dans ce livre qui est un manifeste, vous avez invité d’autres auteurs, pourriez-nous les présenter brièvement ?

T.X.T. : Oui, grâce à ce manifeste, j’ai eu le bonheur de pouvoir rassembler des amis dont j’admire l’œuvre et dont la pensée éclaire ou complète la mienne :

Jean d’Ormesson, écrivain, membre de l’Académie française.
La rencontre avec Jean d’Ormesson a été très importante pour moi. J’ai une grande admiration pour ce grand académicien. Nous nous sommes rencontrés après la parution de mon premier ouvrage La mélodie secrète (1988). J’ai été très touché de lire dans la lettre qu’il m’adresse dans le manifeste que ce livre «n’a cessé de l’accompagner et auquel il doit beaucoup». J’étais surpris au début qu’un grand littéraire puisse s’intéresser à la science et soit toujours au fait de ses découvertes. Au fil des années, nos liens se sont de plus en plus resserrés pour tisser une véritable amitié dans une estime mutuelle.

Matthieu Ricard, docteur en génétique cellulaire, moine bouddhiste, auteur et photographe.
Matthieu Ricard est comme une âme sœur : il est un scientifique qui est devenu moine bouddhiste, alors que je suis un bouddhiste devenu scientifique. Ces parcours parallèles font que nous nous rejoignons sur nombre de points dans notre façon de concevoir la vie. Nous avons co-écrit un livre L’infini dans la paume de la main qui compare et discute des convergences et divergences des points de vue scientifique et bouddhiste sur le Réel.

  • Jean Marie Pelt, biologiste et botaniste, préside l’Institut européen d’Écologie et nous parle des plantes et du principe de coopération dans la biologie végétale.
  •  Philippe Desbrosses, docteur en science de l’environnement, pionnier de l’agriculture biologique nous parle du sens éthique qu’il faut redonner à l’activité de «travailler» la terre et du rôle d’éco-citoyen que nous devons tous remplir.
    Le futur de la Terre me préoccupe beaucoup. L’homme est en train de détruire notre planète bleue à une vitesse grand V. Si nous ne prenons garde, elle va devenir invivable pour nos descendants. Nous voyons déjà les conséquences de l’activité humaine sur l’environnement : l’augmentation des gaz à effet de serre (tel le CO2) dans l’atmosphère, le réchauffement climatique entraînant la fonte des banquises polaires, la montée des niveaux des océans, l’inondation des villes côtières, la multiplicité des phénomènes climatiques extrêmes tels que les tornades et les typhons. Notre Terre est unique dans le système solaire, jusqu’à nouvel ordre, elle est la seule à héberger la vie. Il faut la chérir, la respecter et avoir une attitude de responsabilité envers elle. En ce sens, j’ai tenu à inviter deux grandes figures de l’écologie française et internationale.
  • Edgar Morin, sociologue, philosophe, directeur de recherche émérite au C.N.R.S.
    J’admire l’œuvre de ce penseur, notamment tout son travail sur la complexité. En tant que sociologue, il applique la «pensée complexe» à la société, aux relations humaines, et à la relation de l’homme avec sa planète, qu’il nomme «Terre-patrie». Il réfléchit aussi à l’éducation des futures générations, un sujet qui me tient à cœur.
  • Joël de Rosnay, docteur d’État ès sciences spécialiste des origines du vivant, prospectiviste, écrivain.
    C’est en tant que futurologue que je l’ai fait intervenir. Il réfléchit aux profondes mutations dans notre manière de vivre et de communiquer déclenchées par l’avènement de l’Internet. Comment devons-nous réagir face à cette technologie qui a transformé la Terre en un village global et qui nous a rendus tous interdépendants ? Il suggère de nouvelles manières de mieux gérer notre temps.
  • Fabienne Verdier (10), artiste peintre qui a exposé au centre Pompidou et au musée Cernuschi et que j’apprécie beaucoup.
    Elle a appris la calligraphie chinoise dans les années 1980 durant près de 10 ans en Chine. De retour en France, elle a créé une œuvre forte et originale pour «explorer l’univers en mouvement dans l’espace-temps», tout en retenant cette leçon fondamentale de l’art oriental qui consiste à capter les souffles vitaux du cosmos à travers la peinture.
  • Jean-Claude Guillebaud, journaliste et écrivain, a dirigé Reporters sans frontières.
    Ce qui nous lie, c’est d’abord notre attachement pour le Viêt-Nam. Il a connu mon pays natal en tant que correspondant de guerre du journal Le Monde pendant le conflit américain. Sa curiosité insatiable pour l’astrophysique, ses talents de commentateur sur les mutations du monde contemporain nous ont aussi rapprochés. Avec sa foi chrétienne, il nous donne un message d’espérance face aux tumultes du monde.

Propos recueillis par Olivier LARREGLE

(1) Modèle cosmologique utilisé par les scientifiques pour décrire l’origine et l’évolution de l’Univers. Le terme «Big Bang» est associé à toutes les théories qui décrivent notre Univers comme issu d’une dilatation rapide qui fait penser à une explosion, et est également associé à cette époque dense et chaude qu’a connu l’Univers, il y a 13,8 milliards d’années

(2) Principe anthropique : principe selon lequel, puisque des être sapiens tel que l’humain (anthropos en grec) existent, l’Univers est nécessairement compatible avec leur existence

(3) La Mélodie secrète. Et l’homme créa l’univers, TRINH XUAN Thuan, éditions Gallimard, Folios essais, 1991, 416 pages

(4) Comment j’ai vu le monde d’Albert Einstein, traduit par Régis HANRION, Éditions Flammarion, Collection Champs, 1999, 192 pages

(5) Baruch Spinoza (1632-1677) philosophe hollandais dont la pensée eut une influence considérable sur ses contemporains et nombre de penseurs postérieurs. Auteur entre autres de Court traité de Dieu, de l’homme et de la béatitude, Traité de la réforme de l’entendement, Traité Théologico-politique, Éthique, Traité politique, Lettres…

(6) Physicien allemand (1858-1947), lauréat en 1918 du prix Nobel de physique pour ses travaux sur la théorie des quanta. Il fut l’un des fondateurs de la mécanique quantique. De ces travaux fut conceptualisé l’ère de Planck, période de l’histoire de l’Univers au cours de laquelle les quatre interactions fondamentales étaient unifiées

(7) Physicien théoricien et mathématicien americano-anglais, né en 1923. Il contribua notamment aux fondements de l’électrodynamique quantique

(8) E.T. l’extra-terrestre, plus connu sous son titre abrégé E.T. (the Extra-Terrestrial), film de science-fiction américain de Steven SPIELBERG sorti en 1982

(9) Le hasard et la nécessité, jacques MONOD, Éditions Seuil, 1973, 244 pages

(10) Voir article sur Fabienne Verdier paru dans la revue Acropolis n° 209 (mai 2009)

 

Né au Viêt-Nam en 1948, TRINH XUAN Thuan est Professeur d’astrophysique depuis 1976 à l’université de Virginie, à Charlottesville. Chercheur à l’institut d’astrophysique de Paris, il est reconnu mondialement pour ses recherches en astronomie extragalactique. À l’aide du Télescope spatial Hubble, il a découvert en 2004, la plus jeune galaxie connue de l’univers à ce jour. Il est auteur de nombreux ouvrages littéraires qui mettent la cosmologie à la portée du grand public. L’UNESCO lui a décerné en 2009 le prix Kalinga et l’Institut de France le prix Cino Del Duca en 2012 pour l’ensemble de son œuvre de vulgarisation scientifique.

Ses livres les plus connus sont :

La mélodie secrète, Et l’homme créa l’univers, Éditions Fayard, 1988, 390 pages
Le chaos et l’harmonie, Éditions Fayard, 1988, 478 pages
Origines – la nostalgie des commencements, Éditions Fayard, 2003, 400 pages
L’infini dans la paume de la main (co-écrit avec le moine bouddhiste Matthieu RICARD), Nil éditions, 2000, 473 pages
Le dictionnaire amoureux du ciel et des étoiles, Éditions Plon/Fayard, 2009, 1076 pages
Le cosmos et le lotus, Albin Michel, 2011, 272 pages
Désir d’infini, Éditions Fayard, 2013, 390 pages

  • Le 17 avril 2015

Leave a Reply