Satish Kumar

« Terre, Ame, Société » : la nouvelle trinité

Activiste, écologiste, universitaire, humaniste, visionnaire, Satish Kumar est l’auteur de You are, Therefore I am  (Tu es donc je suis) (1), dans le quel il prône l’interaction entre les êtres et leur milieu. Une authentique déclaration de dépendance qui lie l’homme à ses rencontres, ses influences, ses racines, son environnement.

Activiste, écologiste, universitaire, humaniste, visionnaire, Satish Kumar est l’auteur de You are, Therefore I am  (Tu es donc je suis) .

Activiste, écologiste, universitaire, humaniste, visionnaire, Satish Kumar est l’auteur de You are, Therefore I am  (Tu es donc je suis) .

Satish Kumar prétend que l’aspect spirituel de notre écosystème s’est perdu dans les débats environnementaux modernes et a été remplacé par de la violence systémique envers la terre, les animaux, l’humanité et même envers nous-mêmes. Il soutient que le respect de la nature est le seul fil qui puisse raccommoder et tisser ensemble le tissu de l’humanité.

Dans la poursuite de cet idéal, il a fait campagne pour la réforme agraire et a marché, en tant que pèlerin de la paix, depuis l’Inde jusqu’aux capitales de quatre pays du monde en possession de l’arme nucléaire. Il est apparu dans de nombreux médias et forums publics, parlant et écrivant sans relâche pour élever notre conscience collective. Il est le rédacteur de Résurgence, témoignage de son engagement profond pour promouvoir la vie éthique et la conscience environnementale. En 1990, il a cofondé le collège Schumacher, internationalement respecté pour ses pratiques de sa vision du monde écologique et holistique. De plus, il participe au conseil consultatif de « Our Future Planet » (Notre Planète Future), une communauté en ligne militant pour le changement.

Manjula Nanavati, membre de Nouvelle Acropole en Inde l’a rencontré pour la revue Acropolis.

Manjula Nanavati : Dans votre livre, vous dites « Je voulais pratiquer le Dharma dans le monde, ne pas prétendre être en dehors de lui… parce que renoncer au monde est une contradiction ». Pouvez-vous nous expliquer cela ?

Satish Kumar : Nous n’avons pas besoin d’aller dans les montagnes, les cavernes ou les monastères et renoncer au monde. Le Dharma devrait être pour tout le monde et devrait être appliqué tous les jours.
Les Upanishads (2) disent « ishavasya vidhi sharma » ce qui signifie « tout est imprégné de l’esprit divin ». Il n’y a donc pas de séparation entre le monde et le divin. Quand tu agis avec une motivation divine, toutes tes actions deviennent le Dharma. Quand tu fais des affaires, est ce que ta motivation est de faire du profit ou de servir la communauté ? Pour des hommes comme Mahatma Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela, la politique n’était pas pour leur ego, le pouvoir ou le contrôle. Elle servait l’humanité. Peu importe ce que l’on fait, le jardinage, la cuisine, l’agriculture, l’éducation ou la médecine, si nous le faisons avec l’intention de servir, d’être plein de compassion et d’être gentil, alors même dans notre vie de tous les jours nous pratiquons le Dharma.

M.N. : Mais si la conscience est la seule boussole pour juger de la conduite de la juste motivation, n’est-il pas possible d’être attrapé dans le fantasme de son propre ego ? Comment discerner entre les deux ?

S.K. : Nous devons méditer quotidiennement et nous demander : Qui suis-je ? Est-ce que je fais cette action pour l’ego, le prestige, la reconnaissance ou l’argent ? Je devrais recevoir une réponse honnête de mon âme profonde — les voies intérieures ne mentent pas — Et si ma voix intérieure me dirige, je dois alors m’engager dans une nouvelle façon de penser, une transformation, une croissance. Je suis seul juge pour savoir si mes actions émergent du Dharma ou de mon ego. Je dois pratiquer et me questionner et cela peut prendre du temps. Chaque jour, je redéfinis mon intention et ma motivation en vue de faire de plus en plus de choix dharmiques et spirituels. C’est une quête et un pèlerinage. Ce qui compte est le voyage, pas la destination.

M.N. : Quelle est la relation entre le « svadharma » de chacun et le rôle de chacun dans la société ?

S.K. : Le Svadharma  et le rôle de chacun dans la société sont deux faces de la même pièce. Je dois trouver mon talent particulier et comment me relier à la société humaine et à la nature. Ravi Shankar inspire et réveille les gens à travers la musique. Vinoba Bhave inspire les gens en partageant leurs terres en cadeau. Mère Thérésa a été au service des mourants. Ces trois personnages ont suivi leur svadharma en mettant la spiritualité dans toutes leurs relations. Svadharma c’est trouver et affiner sa vocation intérieure pour servir la société. À travers lui, tu te relies à la société.

M.N. : Et quel est le rôle de la société pour aider un individu à découvrir son « svadharma « ?

S.K. : En créant des écoles d’artisanat, d’agriculture, de musique, de danse et en enseignant aux jeunes gens à se découvrir eux-mêmes, les sociétés créent les conditions pour que chaque individu découvre son svadharma. En retour, les individus nourrissent la société. De cette manière, la société sert les individus et les individus servent la société dans une relation de réciprocité, de mutualité et de circularité.

M.N. :  Pourquoi, avec autant d’écoles et d’universités qui offrent de nombreux programmes académiques, les personnes qui en sortent ne vibrent pas avec la notion de « svadharma » ?

À travers le magazine Résurgence, le collège Schumacher et mes livres, j’essaie de rappeler aux gens que nous avons oublié le sens et le but de la vie et que nous avons été attrapés dans un cycle de gloire, pouvoir et contrôle.

À travers le magazine Résurgence, le collège Schumacher et mes livres, j’essaie de rappeler aux gens que nous avons oublié le sens et le but de la vie et que nous avons été attrapés dans un cycle de gloire, pouvoir et contrôle.

S.K. :  C’est parce que l’objectif de nos écoles et de nos universités n’est pas d’aider les individus à se trouver eux-mêmes mais de les transformer en instruments du système économique. Nous devons rappeler à la société que nos priorités partent de travers et que nos sociétés doivent aider nos jeunes à trouver leur svadharma afin qu’ils puissent contribuer à une société meilleure. À travers le magazine Résurgence, le collège Schumacher et mes livres, j’essaie de rappeler aux gens que nous avons oublié le sens et le but de la vie et que nous avons été attrapés dans un cycle de gloire, pouvoir et contrôle. Nous devons changer cela.
Tout ce que nous sommes et faisons est un cadeau de la société et notre travail est de lui rendre quelque chose en retour.

M.N. : Que diriez-vous à une génération qui devient cynique et demande « Pourquoi servir ? Qu’est-ce que la société a fait pour moi ? »

S.K : Il y a de nombreuses raisons d’être reconnaissant envers la société. Nous devons être reconnaissants envers nos parents, nos ancêtres, nos professeurs et notre héritage humain pour cette vie, notre éducation, notre culture, pour notre capacité de parler et de penser. La société est, donc je suis. Tout ce que nous sommes et faisons est un cadeau de la société et notre travail est de lui rendre quelque chose en retour.

M.N. : Quel est mon objectif. Le bonheur ? La vérité ? Sont-ils différents ?

S.K. : Qu’est-ce que le bonheur ? Il y a trois réalités : sat, chit et ananda. Sat est la vérité, l’existence, la réalité. Chit est la conscience. Mais quand l’existence et la conscience viennent ensemble dans le bon équilibre, les proportions justes et l’harmonie juste, ce qui est naît alors est ananda —  la joie, la félicité, le bonheur. Le but de la vie est de trouver ananda à travers la pratique du svadharma dans tout ce que je fais (écrire, être interviewé, enseigner, jardiner…) Trouver ananda dans le service est le but de la vie.

M.N. : Dans votre livre, vous parlez de la trinité « Terre, âme, société » presque comme si vous adaptiez les valeurs de la religion à notre contexte moderne.

S.K. : C’est vrai. La spiritualité doit transcender les limites religieuses étroites pour chercher la vérité vraie qui est la compassion et la non-violence non seulement envers les hommes mais envers les océans qu’on pollue, les animaux qu’on met dans des fermes-usines, les forêts que l’on détruit, les sols que l’on empoisonne avec les produits chimiques.

Ce qui est primaire c’est la Terre, l’Air, le Feu et l’Eau sans lesquels nous ne pourrions vivre.

Ce qui est primaire c’est la Terre, l’Air, le Feu et l’Eau sans lesquels nous ne pourrions vivre.

Aujourd’hui, beaucoup de traditions religieuses ont oublié ou ignorent notre connexion avec la terre. Vivant dans de grandes villes nous prenons la terre et la nourriture comme acquises. Nous pensons que la nourriture vient des supermarchés. Mais en fait la nourriture est la terre. C’est la terre transformée en pommes, oranges, riz ou blé. La technologie comme les ordinateurs, les voitures, les télévisions sont secondaires. Ce qui est primaire c’est la Terre, l’Air, le Feu et l’Eau sans lesquels nous ne pourrions vivre. Je dis que nous avons besoin d’une nouvelle trinité et qu’au sommet de cette trinité est la terre.

Ensuite, nous avons besoin de nous rappeler notre spiritualité, notre motivation, notre joie et le but de notre vie. Cela vient en mettant l’accent sur notre âme. Et finalement, nous avons besoin de nous relier à tous les êtres humains, nous élever au-dessus des divisions entre les Indiens, les Russes, les Chinois et les Américains. Nous avons besoin d’embrasser notre diversité et de voir toutes nos sociétés comme une seule famille humaine. Nous sommes faits les uns des autres et de nos ancêtres. D’une manière ou d’une autre nous étions présents au moment du Big Bang il y a des millions d’années. Donc l’âme et la société sont deux aspects d’une même réalité. L’âme ne peut exister par elle-même et la société ne peut exister sans des âmes individuelles.
« La terre, l’âme et la société » est une nouvelle trinité que je promeus comme une mise à jour des vieilles traditions religieuses, afin qu’elles s’accordent avec les besoins de notre temps.

M.N. : Que faites-vous face à des obstacles et des choix éthiques dans votre travail quotidien ?

M.N. : Je m’arrête, je ferme les yeux, je prends un profond souffle et je réfléchis : comment Vinoba Bhave (1895-1982) (3) aurait répondu à une telle situation ? J’ai lu tous ses livres, j’ai entendu parler publiquement de lui et lui ayant parlé personnellement, je peux imaginer ses réponses. C’est ce qui m’aide. Un professeur ne peut pas être là tout le temps. Il peut mourir. Ensuite tu dois être ta propre lumière.

M.N. : Quel est donc le rôle du professeur ?

S.K. : Quand tu veux démarrer une voiture, tu as besoin d’une clef. Le rôle du professeur est d’être cet allumage. Sans le professeur pour te montrer le chemin, tu seras perdu. Le professeur te procure cette carte et te dirige vers la bonne direction. Il t’observe, peut te voir mieux que ce que tu peux voir toi-même et peut t’inspirer à suivre ton svadharma sans être distrait. L’objectif d’un professeur est d’aider les étudiants à se réaliser et à se diriger par eux-mêmes.

M.N. : Que diriez-vous au jeune qui est idéaliste, plein d’espoir et qui veut participer mais qui ne sait pas par où commencer ?

S.K. : L’idéalisme est bon et nécessaire. Mais ce n’est pas assez. Tu as besoin d’avoir du courage afin d’amener l’idéalisme à la réalité. Tu dois prendre le risque de manifester les rêves dans des réalités concrètes. Dépasse la peur avec courage, alors tu pourras agir. C’est une première réponse. L’autre réponse est d’être préparé à prendre des responsabilités. Pour y parvenir, tu as besoin de courage, de confiance et d’altruisme. Quand tu choisis de ne rien faire, tu deviens passif. La non-violence n’est pas la passivité, c’est l’action, c’est la méthode des braves et des courageux.

M.N. : Vous avez évoqué la révolution de la conscience. Comment provoquer une telle révolution ?

S.K. : En commençant par nous-mêmes. Chaque individu doit dire « je vais commencer mon voyage, mon pèlerinage, mon mode de vie depuis mon propre cœur intérieur et ma propre conscience. Et quand tu deviens une incarnation d’une conscience plus large et plus cosmique, alors tu irradies ta transformation à tes êtres proches. Et ainsi que tu peux apporter une transformation sociale, à travers ta propre transformation personnelle.

(1) Écrit par Satish KUMAR et traduit par Karine REIGNER, éditions Belfond, 2015, 360 pages. Lire article de Brigitte Boudon sur le livre dans la revue Acropolis 280 (decembre 2016)
(2) Ensemble de textes philosophiques (108 environ) qui forment la base théorique de la religion hindoue, représentée par les Vedas. Les Upanishads les plus anciennes ont été composées entre 800 et 500 avant notre ère
(3) Disciple de Gandhi, qui a poursuivi et amplifié le travail de celui-ci après sa mort
Par Manjula NANAVATI
Article écrit à partir de l’interview réalisé par Manjula Nanavati pour la revue The Acropolitan de Nouvelle Acropole Inde et traduit de l’anglais par Lilian Gaillard pour la Revue Acropolis
  • Le 28 février 2017

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