Sylvie Kienast

Secret de famille… le poids de la honte

Dans son dernier livre, Sylvie Kienast, écrivain, aborde avec une grande sensibilité un moment d’histoire que son grand-père et son père ont vécu, l’un en dirigeant un camp de prisonniers, l’autre, en tant que prisonnier dans le même camp.

Passionnée de cuisine et d’écriture, Sylvie Kienast a suivi une formation de trois ans à «Aleph Écriture». Son livre Y’a quoi dans mon frigo ? (1), titre éponyme du blog qu’elle a créé sous le nom de Sylvie Kitchen, n’est pas son premier essai. En 2012, paraît Textes et prétextes : une fille à son père. Son nouveau livre, Pourquoi tu n’as rien dit grand-père ? (2) aborde, sous forme de dialogues, les thèmes des comportements humains, du poids de l’enfance, du sens de la responsabilité et du devoir de mémoire. Sylvie Kienast a écrit ce livre, après avoir ouvert les archives familiales dont sa famille a hérité.

Elle y a découvert un secret de famille important. Son grand-oncle, le général Henri Didelet, s’est suicidé le 17 mai 1945 en Prusse orientale. Il y dirigeait un camp de prisonniers français. Le père de Sylvie Kienast, François Carron, neveu d’Henri Didelet, s’est retrouvé prisonnier dans le même camp. Il n’a jamais pu parler ni à sa femme, ni à ses enfants de ce temps de captivité, si bien que la famille a ressenti une chape de silence. Dans le livre, François Carron s’appelle Philippe et il tient le rôle de ce grand-père qui dialogue avec son petit-fils Éloi. S’appuyant sur ces archives, l’auteur a livré, disséqué et immortalisé la vie de ceux qui ont vécu cette période trouble, afin que leur mémoire ne s’efface pas.

Acropolis : Sylvie, pourquoi avoir écrit un livre qui met en scène un secret de famille important ?

Sylvie KIENAST : À la mort de mon père, il s’est imposé à moi d’ouvrir ces archives. Je voulais comprendre pourquoi la mort du Général Didelet était restée cachée. Je voulais aussi comprendre le poids du passé, la honte qui pesait sur les membres de ma famille, et tout particulièrement sur mon père. Par l’écriture, j’ai voulu libérer l’âme de mon père de ce fardeau, pensant qu’ainsi, je libérerais également mes frères, mes enfants et tous mes descendants de ce poids malsain. Je me trouvais agitée par une révolte intérieure et mon entourage me le disait. Certaines rencontres inopinées m’ont amenée à comprendre que par l’écriture, je pouvais libérer un potentiel et évacuer cette colère.

A. : C’est donc un livre sur la guerre de 1945 et sur les camps ?

S.K : Oui et non. Oui, parce qu’il y a beaucoup de références à la vie dans les camps de prisonniers. Je les ai tirées des archives. Non, parce que j’ai voulu en faire un sujet plus vaste sur la soumission à l’autorité. Mon père s’est toujours senti soumis aux circonstances, aux personnes et à ses patrons. Il était profondément timide. C’est pourquoi dans le livre, je lui fais dire à son petit-fils, que le plus beau cadeau qu’il pourrait lui faire, serait de ne jamais se soumettre. J’ai écrit ce livre sous forme de dialogue, car c’est plus vivant. C’est aussi un hommage que je rends à mon père et à l’amour qu’il portait à ses petits-enfants.

A. : C’est donc un livre sur la soumission et son opposé, la liberté de choix et de décision ?

S.K : Attention, ne pas se soumettre, ne signifie pas agir uniquement par envie ou plaisir. Cela va beaucoup plus loin. Il est important de ne jamais faire quelque chose qu’on nous demande mais que nous désapprouvons au fond de nous. Il est nécessaire de faire la différence entre se soumettre et obéir. Se soumettre en faisant une action contraire à ses convictions profondes nous fait agir comme ces bourreaux qui exécutent leur tâche avec une obéissance aveugle, sans utiliser leur discernement. Je cite dans le livre la fameuse expérience de Stanley Milgram (3) ; cette expérience résume pour moi ce qu’est la soumission, l’obéissance bête et aveugle à des ordres contre-nature donnés par une «autorité». Par contre, un être peut obéir, par choix, en accord avec lui-même. Et c’est la manière la plus intelligente de vivre. Je pense que nous avons toujours un choix à faire et que nous en sommes responsables, comme de nos actes.

 A. : Avez-vous découvert qui était le général Didelet, votre grand-oncle ? Était-il un héros ? A-t-il trahi les siens et son pays en collaborant avec les Allemands ?

S.K : Henri Didelet était le frère de ma grand-mère. Pour la famille, il était un héros. Il est mort avant ma naissance. Sa femme était la marraine de mon frère. Ainsi, je la voyais souvent. C’est elle qui nous a donné les archives de son mari car le couple n’avait pas d’enfant. Ma grand-mère et elle sont persuadées qu’il a été assassiné et qu’il ne s’est pas suicidé. Henri Didelet était un homme intègre et droit. J’ai trouvé des témoignages élogieux sur sa conduite émanant du Maréchal de Lattre de Tassigny (4) et de biens d’autres personnalités, militaires ou non. Il manquait sûrement de souplesse. Étant détaché en Allemagne en 1938, il avait alerté les autorités sur les défaillances graves de l’armée française. Mais, rien n’atteste une quelconque sympathie pour le régime nazi. Bien au contraire. Il a dirigé un camp de prisonniers français et il s’est évertué à leur rendre la vie plus facile, à leur prodiguer de bons traitements. Il avait accepté ce poste pour aider les siens dans la débâcle française qu’il avait envisagée depuis longtemps.

A. : Quels étaient ses rapports avec le Général de Gaulle ?

S.K : Il détestait de Gaulle, car il pensait que c’était un arriviste mégalomane. De Gaulle le lui a bien rendu, puisqu’il a fait retirer sur sa tombe l’inscription : «mort pour la France». Sa femme s’est battue pour que cette cette mention, qui le définissait parfaitement, lui soit restituée. Il était profondément patriote et pensait que ses choix avaient été faits dans l’intérêt des Français. Il ne s’est pas trouvé du bon côté de l’histoire.

A. : Écrire ces dialogues vous a-t-il libérée du poids d’un lourd secret de famille ?

S.K : Oui, l’écriture m’a libérée. Non seulement, je me sens mieux, mais j’ai le sentiment que les hommes de la famille sont également dans une paix plus grande. Ce qui est évident pour moi, c’est que chacun de nous porte ses aïeux dans ses cellules. Cela ne sert à rien de ne pas vouloir savoir car ils nous constituent. Il est possible de libérer ses descendants en regardant en face ce que certains de nos aïeux ont vécu. Cette acceptation permet la libération et des uns et des autres. Je ressens au fond de moi que le général était malheureux pour les siens d’avoir fait un «mauvais choix» et il pensait avoir jeté l’opprobre sur nous. Je suis heureuse par ce livre d’avoir pu le réhabiliter et je souhaite que, désormais, il puisse reposer en paix. Ces archives ont été données au Service des Archives du Ministère de la Défense et un fonds a été créé à son nom.

A. : Auriez-vous un message à donner à nos lecteurs ?

S.K : J’invite les lecteurs à ne pas sous-estimer le fait que nous portons tous les mémoires de nos familles. Il ne faut pas avoir peur d’affronter nos peurs, de voir la réalité en face. Il y a des moments douloureux, mais le résultat est bouleversant : c’est le sentiment du devoir accompli et la sérénité qui nous gagne.

 

Propos recueillis par Louisette BADIE

 

(1) Paru en 2013 aux Éditions de La Martinière
(2) Pourquoi n’as-tu rien dit grand-père, Sylvie KIENAST, éditions Édilivres, 2014, 154 pages, 15 €
(3) Psychologue américain qui a étudié en 1961 le degré d’obéissance et de soumission d’un individu devant une autorité en faisant des expériences. Parmi elles, l’une consistait à solliciter quarante volontaires de différentes couches sociales (ouvriers, femmes au foyer, travailleurs sociaux, professeurs…) et de leur demander d’aider un individu à améliorer sa mémoire par des exercices. En cas d’échec, celui-ci recevait une sanction sous la forme d’une décharge électrique allant progressivement de 20 à 450 volts. 62,5 % des participants ont infligé aux candidats les chocs les plus élevés. En dépit de leur effroi et face aux supplications de leurs victimes (qui n’étaient pas réellement branchées), les volontaires ont obéi aux injonctions d’un professeur qu’ils ne connaissaient même pas. Lire l’éditorial de Fernand Schwarz, Un nouvel humanisme pour éviter de devenir des bourreaux en puissance… paru dans la revue Acropolis n°213 (mai à aout 2010)
(4) Jean Joseph Marie Gabriel de Lattre de Tassigny (1889-1952), général d’armée, devenu maréchal de France à titre posthume pour ses actions de bravoure réalisées pendant les deux guerres mondiales et en Indochine

 

  • Le 5 octobre 2015

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