Quand un scientifique se connecte avec la poésie du Cosmos

Le Cosmos a toujours inspiré les hommes de tous les temps, philosophes, poètes, écrivains, scientifiques à contempler sa beauté et à tenter d’en déchiffrer son mystère. Astrophysicien de renommée mondiale, Trinh Xuan Thuan, nous invite dans son dernier livre « Une nuit », à une méditation poétique sur le Cosmos.

Trinh Xuan Thuan auteur de "Une nuit" .

Trinh Xuan Thuan auteur de « Une nuit » .

L’auteur nous livre sa clarté scientifique et son émerveillement de poète devant ce que lui inspire une nuit d’observation sur le site de Mauna Kea (1) en plein océan Pacifique à 4000 mètres d’altitude avec les plus puissants télescopes du monde.

Acropolis : Avec le titre à la consonance plus poétique que scientifique « Une Nuit », auriez-vous le souhait de vous démarquer de vos ouvrages précédents ?

TRINH XUAN Thuan : En effet, mes autres livres sont généralement des essais scientifiques où je développe un thème particulier en profondeur et où je parle beaucoup moins de mon travail d’astronome de façon personnelle. Les éditions Iconoclaste m’ont proposé d’écrire un livre sur ma vie d’observateur du ciel et de « recueilleur de lumière ».J’ai été séduit par l’idée. J’ai voulu tenter l’aventure et Une nuit (2) est né.

A : Pourquoi le titre « Une nuit » ?

T.X.T. : Parce qu’en tant qu’astrophysicien, lors d’une nuit, du crépuscule à l’aube, je recueille et décode la lumière du cosmos. Lorsque la NASA (3) vous accorde le temps et l’opportunité de pouvoir utiliser les plus grands télescopes du monde sur les îles Hawaï, une nuit d’observation du ciel prend un tout autre visage. Le silence de la nuit, la beauté du ciel, la lumière des étoiles s’emparent de vous et vous n’êtes plus uniquement un astrophysicien avec ses équations mathématiques mais une poésie indicible s’installe en vous et s’empare de vous. Un sentiment de connexion cosmique vous remplit. C’est ce que j’ai vécu lors de mes différents séjours à l’observatoire de Mauna Kea. C’est cela que j’ai voulu raconter.

A. : Comment qualifiez-vous votre livre ?

Saint-Jean de la Croix parle de la nuit mystique.

Saint-Jean de la Croix parle de la nuit mystique.

T.X.T. : Ce livre est plus personnel que les précédents. Il met plus en scène ma sensibilité d’homme face à la splendeur céleste sans que je ne cesse pour autant de m’interroger sur les questions scientifiques et métaphysiques que la beauté et l’harmonie du cosmos m’inspirent. Mais la nuit n’est pas seulement scientifique et poétique. Elle peut aussi regorger de menaces. En fait, quand j’ai grandi au Vietnam, pendant les dix-huit premières années de mon existence, la nuit était souvent synonyme de guerre et de mort. Ce n’est que quand je suis allé en Suisse et en Amérique pour poursuivre mes études supérieures que j’ai appris à connaître la douceur et la paix de la nuit. La nuit est aussi le temps des amants et des rêves aussi bien que celui de la foi, Saint-Jean de la Croix (4) parle, par exemple, de la nuit mystique. Tous ces autres aspects de la nuit sont aussi abordés dans mon livre.

A. : En tant qu’astrophysicien et homme de sensibilité qu’évoque la nuit pour vous ?

Le silence de la nuit, la beauté du ciel, la lumière des étoiles s’emparent de vous.

T.X.T. : Le livre raconte les trois parties de la nuit qui rythment l’activité de l’astrophysicien dans un observatoire, face à l’univers. Il explore aussi les réflexions scientifiques et philosophiques que l’observation du ciel étoilé qui semble se perdre à l’infini suscite. J’aborde des questions telles que : pourquoi la nuit est-elle noire ? Combien y a-t-il d’étoiles et de galaxies dans l’univers ? Y a-t-il une vie et une intelligence extraterrestre ? Sommes-nous des poussières d’étoiles ? L’univers se comporte-t-il selon les principes d’interdépendance et d’impermanence que j’ai appris avec le bouddhisme ?…

 A. : Que pouvez-vous nous dire des trois parties qui donnent vie à
« Une Nuit » ?

 T.X.T. : La première partie du livre évoque la tombée de la nuit avec le soleil qui se couche et qui plonge dans la couche de nuages en dessous du sommet du volcan endormi. L’œil est ébloui par un festival extraordinaire de couleurs. On se croit flotter dans l’espace. Avec le crépuscule apparaît la Lune mais aussi quelques planètes, puis vient une myriade d’étoiles. La poésie cosmique se met en scène. Me voilà seul, immergé dans un silence absolu. Plongé dans cette immensité, porté par le mystère de la nuit un sentiment contradictoire s’éveille en moi celui, de la solitude mêlée à la plénitude. Puis vient le cœur de la nuit. Là, j’y exerce mon métier d’astrophysicien, celui de cueilleur de lumière. Je communie avec elle, j’analyse ce qu’elle me dit. La troisième partie parle de la fin de la nuit et avec l’apparition de l’aube, c’est le soleil qui se lève. Je pars me reposer et prendre des forces pour la nuit prochaine. Beauté et interrogation viennent me bercer. Pendant trois nuits, je vivrai dans l’ivresse de ce rythme.

A. : Avec le titre « Une Nuit » une question d’enfant se pose : pourquoi la nuit est-elle noire ?

Johannes Kepler (5) au XVIIe siècle propose que l'univers ne soit pas infini en taille et qu'il ne contient pas une infinité d'étoiles.

Johannes Kepler (5) au XVIIe siècle propose que l’univers ne soit pas infini en taille et qu’il ne contient pas une infinité d’étoiles.

 T.X.T. : Détrompez-vous, cette question est beaucoup plus profonde que l’on ne le pense. En effet si l’univers était infini, il contiendrait une infinité d’étoiles, et le regard où qu’il se porte vers le ciel, devrait rencontrer la surface d’une étoile, et la nuit devrait être tout aussi lumineuse que le jour. Johannes Kepler (5) au XVIIe siècle est le premier à apporter un élément de réponse.  Il propose que l’univers ne soit pas infini en taille et qu’il ne contient pas une infinité d’étoiles. Mais moins d’un siècle plus tard, l’hypothèse d’un univers infini refait surface avec Isaac Newton (6) et sa théorie de la gravitation universelle, et de nouveau le problème de la nuit noire se pose. Ensuite, on a suggéré d’autres explications, notamment que la lumière pouvait être absorbée par la poussière. Mais ce raisonnement ne tient pas car tout ce qui est absorbé doit être réémis. La lumière ne se perd pas.

A. : Vous nous dites que c’est un homme de lettres qui apporte la réponse à la question de la nuit noire ?

 T.X.T. : En effet, contre toute attente la bonne solution est venue en 1848 d’un poète américain, le père du roman policier Edgar Allan Poe (1809-1849). Passionné de cosmologie, dans son poème en prose Euréka (1848), il fait preuve d’une intuition fulgurante. Selon Poe, le ciel est noir, non pas parce que l’univers est limité dans l’espace comme le pensait Kepler, mais parce qu’il l’est dans le temps. Ainsi, la lumière des objets célestes les plus éloignés n’a pas le temps de nous parvenir et voilà pourquoi la nuit est noire. L’explication d’Edgar Poe restera lettre morte pendant plus d’un siècle. Elle refera surface avec la théorie du Big Bang qui suppose un début dans le temps. Avec la découverte du rayonnement fossile en 1965 qui assoit la théorie du Big Bang sur une base observationnelle solide, l’intuition prémonitoire du poète est confirmée scientifiquement.

 A. : Dans le livre vous abordez le danger de la pollution lumineuse qui nous coupe de la nuit noire. Que pouvez-vous nous en dire ?

 T.X.T. : Nos ancêtres vivaient au rythme du ciel. Aujourd’hui avec la lumière artificielle, notre rythme circadien (7) est perturbé. Parce que notre éclairage n’obéit plus aux rythmes du Soleil et de la Lune, nous avons perdu le contact intime avec le ciel et la nature, ce qui constitue à mon sens une déperdition considérable. La lumière artificielle déstabilise aussi la faune et la flore. Aimer la nuit, c’est protéger l’émotion éminemment poétique et spirituelle qui nous lie à l’univers.

 A. : La poésie du ciel est-elle rompue ?

 T.X.T. : La poésie certainement, mais surtout ce sentiment de connexion cosmique qui est très important pour l’équilibre de l’Homme. Je pense que bien souvent, le ciel console quand nous avons des malheurs dans notre vie quotidienne. La contemplation du ciel nous met du baume au cœur. C’est une perte immense pour l’humanité si cette connexion est rompue.

 A. : La lecture du livre « Une Nuit » nous interroge sur notre place dans l’univers et la responsabilité que nous avons en tant qu’être humain. Qu’aimeriez-vous nous dire ?

 T.X.T. : Tout d’abord je voudrais citer une pensée de Van Gogh qui est dans mon livre et qui apporte un élément de réponse à votre question. « J’ai un besoin terrible — dirai-je le mot — de religion, alors je vais la nuit dehors pour peindre les étoiles ».
L’astrophysique moderne a mis en évidence l’intime connexion de l’homme avec l’univers : Nous sommes tous interdépendants car nous sommes tous les enfants des étoiles. Savoir que nous sommes interdépendants, tous connectés à travers l’espace et le temps, a une conséquence morale et éthique profonde qui touche à notre sentiment de compassion et d’empathie. Le mur que notre esprit a dressé entre « moi » et « autrui » n’est qu’illusion ; notre bonheur dépend de celui des autres. Enfin je conclurai notre entretien avec cette pensée d’Emmanuel Kant que j’ai citée dans Une Nuit et qui résume bien l’esprit du livre : « Deux choses remplissent l’esprit d’une admiration et d’une vénération toujours nouvelles et croissantes […] : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi ».

(1) Ensemble d’observatoires astronomiques indépendants comptant quelques-uns des télescopes les plus grands et les puissants du monde, situés au sommet du volcan bouclier endormi de Mauna Kea, (dans une zone de 2 km2) sur l’île d’Hawaï
(2) Paru aux Éditions L’Iconoclaste, 2017, 247 pages
(3) NASA : National Aeronautics and Space Administration, agence gouvernementale qui responsable de la majeure partie du programme spatial civil des États-Unis
(4) Prêtre de l’ordre Carmel (1542-1591), réformateur, écrivain mystique, saint et docteur de l’Église. Il est considéré comme l’un des plus importants poètes lyriques de la littérature espagnole. Il a écrit notamment, La nuit obscure, Les cantiques spirituels
(5) Astronome allemand (1571-1630) qui a étudié l’hypothèse héliocentrique de l’astronome polonais Nicolas Copernic (1473-1543). Il a découvert les relations mathématiques dites Lois de Kepler qui régissent les mouvements des planètes sur leur orbite
(6) Astronome anglais (1643-1727) découvreur entre autres de la théorie de la gravitation universelle
(7) Rythme de 24 heures défini par la rotation de la Terre
Propos recueillis par Olivier LARRÈGLE

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Et si Einstein s’était trompé sur un point capital dans son analyse aboutissant à la relativité restreinte ?
Vers une approche relationnelle de l’espace-temps                                                         Par Philippe de BELLESCIZE
Les Éditions Chapitres.Com , 2017, 52 pages, 15 €
L’auteur tente de démontrer qu’il ne peut pas exister de relativité de la simultanéité au niveau physique, mais plutôt une simultanéité absolue, et que, de ce fait, la vitesse de la lumière ne peut pas être dans tous les cas de figure invariante. Ce qui change complètement notre notion de l’espace-temps. Il faudrait plutôt envisager une conception relationnelle, c’est-à-dire envisager que ce soit la relation entre les corps qui permettent à l’espace-temps d’exister, l’espace n’étant plus un contenant différencié. Une révolution pour la physique en perspective et une nouvelle vision philosophique du monde.

 

  • Le 3 décembre 2017

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