Pablo SERVIGNE et Raphaël STEVENS

L’effondrement de notre civilisation industrielle

Propos recueillis par Jonathan GUÉVORTS
Bio-ingénieur et philosophe, formateur à Nouvelle Acropole Belgique
«Notre société meurt, cela veut dire qu’elle est en train de renaître. La mort seule n’a pas de sens. On est dans la mort-renaissance, et notre livre parle de cette renaissance, explicitement et implicitement entre les lignes.»
Pablo SERVIGNE et Raphaël STEVENS

Crise, transition, mutation…Comment qualifier notre situation ? Selon Pablo Servigne et Raphaël Stevens, nous assistons à l’effondrement de notre civilisation thermo-industrielle. Loin d’être défaitistes ou pessimistes, ils invitent au contraire à l’accepter, c’est-à-dire à entamer un travail de deuil pour se reconnecter à soi-même, aux autres et au vivant afin de pouvoir envisager un avenir.

Pablo Servigne et Raphaël Stevens ont écrit Comment tout peut s’effondrer ? Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, (1). Jonathan Guévorts les a rencontré pour la revue Acropolis.

ACROPOLIS : Nous vivons une période de l’histoire absolument inédite au regard de sa complexité et de la quantité d’énergie consommée, à tel point que certains scientifiques parlent d’une nouvelle ère, celle de l’anthropocène. Vous parlez d’un «monde d’exponentiel». Comment en sommes-nous arrivés là ?

Pablo Servigne et Raphael Stevens, auteur de Comment tout peut s'effondrer"
Raphael Stevens et Pablo Servigne, auteurs de « Comment tout peut s’effondrer » aux Éditions du Seuil

Pablo SERVIGNE et Raphaël STEVENS : Le «monde d’exponentielles» est une manière de montrer par des graphiques que notre société s’est emballée. Une exponentielle est une courbe qui monte très vite. Mais contrairement à une croissance linéaire – comme la pousse d’un cheveu – la croissance exponentielle ne se fait pas à vitesse constante, mais à accélération constante. Voici un exemple : pour se représenter une croissance chinoise de 7 % par an, il faut un multiplier le PIB chinois par 2 tous les 10 ans, par 4 en 20 ans, par 8 en 30 ans, par 16 en 40 ans… Nous arrivons vite à des volumes absolument intenables, compte tenu des limites physiques de la planète. Tous les indicateurs de la société (le PIB, l’investissement, le nombre de touristes, de consommation d’eau, de papier, etc. ) sont partis en exponentielle, ce qui n’est absolument pas tenable. Nous sommes pris dans une sorte de spirale de croissance accélérée infinie. Cette grande accélération, comme l’appellent les scientifiques, a été nommée «anthropocène» (2), pour reprendre un terme de géologie. C’est une époque qui annonce une ère d’instabilité et d’incertitude et qui marque la fin de l’holocène, une période d’environ 10. 000 ans d’extrême stabilité climatique. Plus rien ne sera jamais comme avant, c’est cela qu’il faut comprendre. La normalité, le retour à la normale, c’est fini ! Nous entrons dans une période nouvelle et nous avons peu d’outils pour essayer de comprendre ce que cela signifie. Nous entrons dans le brouillard.

: Cette période d’exponentielle a aussi été accompagnée d’incroyable progrès. Nous vivons en démocratie, avec une espérance de vie qui dépasse les 80 ans, mais vous venez nous annoncer que tout ça peut s’effondrer ! Le concept d’effondrement est utilisé depuis longtemps par les historiens pour décrire la fin brutale des civilisations. Pourquoi avoir choisi cette notion et pas celle de crise, de catastrophe, de
mort ?

P.S. et R.S. : Nous avons choisi le mot effondrement pour ne plus nous voiler la face. Il y a vraiment des catastrophes. Nous voulions éviter les euphémismes du genre «transition» comme Rob Hopkins (3), «mutation» comme Albert Jacquard (4) ou «métamorphose» comme Edgar Morin (5) – que l’on respecte par ailleurs – car ces mots ne permettent pas de regarder en face, lucidement, les catastrophes. Nous connaissons, par exemple, beaucoup de personnes qui se disent «en transition», qui mettent en place des potagers ou des monnaies locales, mais qui ne veulent pas savoir de quoi seront faites les catastrophes sociales, migratoires, énergétiques ou géopolitiques qui arrivent. Mais attention, l’effondrement, ce n’est pas l’Apocalypse, ce n’est pas un éclair qui fera tout disparaitre en un instant. C’est une lente dégradation de notre société, mais qui sera perçue comme très rapide à l’échelle de l’histoire. Toutes les civilisations se sont effondrées, donc pourquoi pas la nôtre ? Pourquoi pas maintenant ? Nous montrons que cela est possible.

Comment tout peut s'effondrer

Comment tout peut s’effondrer, paru aux Éditions du Seuil

A: Pouvez-vous définir le terme «effondrement» ?

P.S. et R.S. : Nous avons pris la définition d’Yves Cochet, à savoir le « processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, etc.) ne sont plus fournis [à un coût raisonnable] à une majorité de la population par des services encadrés par la loi ». Ce terme d’effondrement est l’objet de ce que nous avons appelé la collapsologie (du latin collapsus, tombé d’un bloc), une discipline qui a pour objectif de donner plus de nuances, de matière et de profondeur à la notion d’effondrement, et pas seulement de le voir comme un couperet qui élude la question. On ne peut plus aujourd’hui caricaturer cette question comme s’il s’agissait d’un film de Mad Max et plaisanter sur les mayas ou sur le bug de l’an 2000.

A : Peut-on parler de mort de la société ?

P.S. et R.S. : Pourquoi pas. Il y a trois manières de voir la mort. Premièrement, la mort est un sujet relativement tabou dans notre société. On ose rarement affronter la mort, la regarder en face. C’est très désagréable, car nous n’y sommes pas habitués. Pourtant, dans le monde vivant, la mort ne va pas sans la vie. La mort seule n’a pas de sens. Comme le dirait Edgar Morin, il faut penser la dialogique « mort-vie » : quelque chose vit parce qu’autre chose meurt, et inversement ! Notre société meurt, cela veut dire qu’elle aussi est en train de renaître. Notre livre parle de cette mort/renaissance, entre les lignes. Et les lecteurs nous le font savoir. C’est paradoxalement un livre enthousiasmant, parce qu’il évoque la renaissance.

Deuxièmement, entrer en transition, c’est d’abord faire le deuil de notre société qui s’effondre et surtout faire le deuil d’une vision de l’avenir que l’on s’était imaginé. Cela implique d’accepter de passer par des phases de déni, de colère, de tristesse, et enfin d’acceptation. Entrer en transition, c’est donc avant tout accepter que le grand arbre dans une forêt s’effondre. Et c’est aussi se rendre compte que c’est parce que l’arbre s’effondre que les jeunes pousses émergent.

Troisièmement, la mort est un problème sans solution. En français, le mot « problème » implique qu’il y a de possibles « solutions ». Mais c’est trompeur. En anglais, il y a deux mots : problem et predicament. Le mot predicament signifie précisément une situation sans issue, inextricable, comme une maladie incurable ou la mort. Il n’y a pas de solutions, seulement des chemins à prendre pour « bien vivre avec ». Tout le propos du livre et de nos futures recherches est de considérer l’effondrement comme un «predicament», et d’arriver à bien vivre avec, et non de chercher à l’éviter, non seulement parce que ce n’est plus possible, mais aussi parce que c’est contre-productif, cela mène à des faux semblants.

A : Cela fait penser à la venue d’un nouveau Moyen-Âge. Une période caractérisée par une société moins complexe, et donc, entre autres, par une perte de culture.

P.S. : J’aimerais dire oui, car je suis passionné du Moyen-Âge, j’aimerais bien qu’on revienne au Moyen-Âge ! [Rires] Ce qui me fait peur c’est surtout que l’on pourrait retourner bien avant le Moyen-Âge, il y a 100.000 ans, au paléolithique. Parce qu’au Moyen-Âge, il y avait encore des écosystèmes sains, des forêts et un climat stable. Le petit âge glaciaire du Moyen-Age, par exemple, qui fait peur à tant de monde, représente une diminution de température moyenne de même pas un degré, et ça a provoqué d’immenses bouleversements ! En ce qui nous concerne, nous allons vers une augmentation des températures moyennes de 3°C, voir peut-être 6°C ! Si l’on rajoute à cela les pollutions tenaces, les 230 réacteurs nucléaires en fonctionnement que l’on n’arrivera sûrement pas à éteindre et de démanteler… Revenir au Moyen-Age serait pour moi une bonne nouvelle !

Rapport Meadows
Le message du rapport au Club de Rome, paru en 1972 : si le monde a des limites physiques, et si nous ne faisons rien pour changer de trajectoire, alors notre civilisation risque un effondrement dans la première moitié du XXIsiècle. L’actualisation du rapport en 2004 montre que nous sommes restés depuis 40 ans sur une trajectoire «business as usual».

Les causes de l’effondrement

A. : L’effondrement comme horizon probable et proche de notre civilisation était déjà envisagé dans le rapport Meadows de 1972. Ses conclusions sont-elles toujours valides ?

P.S. et R.S. : Oui. Nous nous référons au trois rapports Meadows (6). Ce sont des analyses systémiques basées sur un modèle très simpliste, mais néanmoins l’un des plus complexes que nous ayons vu sur la modélisation des sociétés. Ce modèle est connecté au système-Terre, contrairement, par exemple aux modèles démographiques utilisés par l’O.N.U (9 milliards en 2050), qui ne tiennent compte que de la mortalité, de la natalité et de l’immigration, et pas du tout de l’énergie, des pollutions…

Le modèle Meadows indique que notre système est extrêmement instable, qu’il peut s’effondrer assez rapidement si nous continuons comme ça. Et ses résultats sont toujours valables 40 ans après ! Cependant, il ne tient pas compte des événements totalement imprévisibles, comme le climat ou un conflit nucléaire, ou à l’inverse comme une incroyable transition humaniste globale.

La prise de conscience de l’effondrement

A. : Cet horizon ne fait pourtant l’objet d’une attention accrue que depuis 10 ans. D’où vient cette prise de conscience
actuelle ?

P.S. et R.S. : Probablement du best-seller, Collapse [Effondrement] (7) de Jared Diamond publié en 2005… Et logiquement depuis que les catastrophes s’aggravent et ne peuvent plus être ignorées.

A. : Parmi ces chercheurs et lanceurs d’alerte, on retrouve beaucoup d’ingénieurs (Philippe Bihouix, Jean-Pierre Dupuy, Jean-Marc Jancovici, vous-mêmes !). Dennis Meadows fait de la dynamique des systèmes, Jared Diamond est médecin, Joseph Tainter anthropologue. Comment devient-on collapsologue ?

P.S. et R.S. : Il faut déjà être passionné ! Mais le plus dur est d’arriver à tenir le coup, parce que ce sont des sujets extrêmement toxiques d’un point de vue physique et psychique. On peut facilement tomber malade, faire exploser son couple, perdre la boule, développer des stress chroniques, perdre ses amis… Selon nous, il faut développer des pratiques sociales et individuelles qui nous permettent de nous maintenir dans les mauvaises nouvelles, les yeux grands ouverts.

A. : Quels sont les philosophes qui traitent du sujet ? Ulrich Beck parle de «société mondiale du risque», Edgar Morin de «retour de la barbarie», André Gorz de «mort de la société»… L’idée d’effondrement vient bouleverser les conditions de la pensée, et donne une perspective tout à fait autre sur les conceptions de l’histoire, du vivre ensemble, de la technique. Quel est le rôle de la philosophie dans la collapsologie ?

P.S. et R.S. : Concernant la philosophie de l’effondrement, citons Michaël Fœssel, Patrick Viveret, Jean-Pierre Dupuy, Edgar Morin, Isabelle Stengers, et les philosophes de l’anthropocène, comme Catherine Larrère ou Bruno Latour, qui sont très pertinents. Mais souvent, les journalistes, et certains philosophes, font de l’effondrement un épouvantail rhétorique bourré de clichés, qu’ils s’amusent ensuite à démolir. Ils le caricaturent (les Mayas du 21 décembre 2012, le bug de l’an 2000, etc.) puis le balaient d’un revers de main pour éviter de le penser. En fait, la philosophie a un rôle très important. Elle existe depuis longtemps et bien des civilisations se sont effondrées depuis ce temps-là. Elle a les outils pour penser l’effondrement, l’avant, le pendant et l’après : retrouver les textes, les relire, les réinterpréter et pourquoi pas les inventer ! Cependant, il faut selon nous toujours veiller à rester connecté au système-Terre et à ne pas aller dans des considérations « hors sol ». Il est aujourd’hui nécessaire de repenser, par exemple, les concepts d’humain, de Gaïa ou de nature, et la philosophie peut nous y aider.

 Les actions à mettre en place

A : Mais si l’effondrement est inéluctable, que pouvons-nous faire ? Et à quelle échelle ?

P.S. et R.S. : C’est la grande question ! Notre livre apporte un constat et ouvre un chantier invitant les lecteurs à réfléchir et tracer leur propre chemin. Nous ne voulions pas faire un de ces livres qui au dernier chapitre donne des solutions à la va-vite pour rester un peu positif. Ce sera donc aux lecteurs de trouver ce que nous pouvons faire. Ce n’est pas vraiment à nous de le dire, ce serait prétentieux.

 A. : Vous parlez des «rough weather network» (réseaux des temps difficiles), de quoi s’agit-il ?

P.S. et R.S. : C’est une expression de Joanna Macy, une américaine spécialiste du bouddhisme et de la théorie des systèmes, qui a développé dans les années 80 des ateliers appelés « le travail qui relie » (The work that reconnects), pour traiter le désespoir des militants écologistes – surtout antinucléaire – et pour éviter qu’ils ne s’effondrent psychologiquement. Elle a puisé dans les rites de beaucoup de cultures, notamment bouddhiste et amérindienne. Ces ateliers ont pour but d’aider à nous reconnecter à Gaïa, à nous-mêmes, à nos émotions, aux autres humains, bref à tout ! Ils permettent de faire croitre sa résilience, de revivre, de mieux se porter, de trouver de la force de continuer et de nous aider à rester debout lorsque le temps s’obscurcit. On ne se sent plus du tout seul au monde ! Les réseaux d’entraide qui se créent alors, elle les appelle les « réseaux des temps difficiles » (rough weather networks). Reconnecter cette toile de la vie avec les humains est vraiment ce qu’il y a a faire de plus urgent.

A. : Il s’agit donc de créer du lien ?

P.S. et R.S. : Oui, essentiellement. Il faut créer des réseaux entre les humains, et surtout entre les humains et les non-humains. Si on ne le fait pas, on risque de s’entretuer parce qu’on vit dans une société qui nous a atomisé, individualisé, séparé de la nature. Lorsqu’on est seul, face à l’inconnu, on devient vite agressif, on tape, on entre en compétition. L’idée de recréer du lien, c’est celle de créer un monde plus coopératif.

 Un livre qui ne passe pas inaperçu !

A : Cela fait maintenant quelques mois que le livre est sorti. C’est déjà un best-seller. Quels sont les retours du monde académique, des politiques, du grand public ? Cela correspond-t-il à vos attentes ?

P.S. et R.S. : Oui ! Le livre a plu dès sa sortie, cela nous a étonné. Nous avons probablement touché une corde sensible, et nous avons pris soin de nous adresser à tout le monde. Et de fait, nous sommes cités et invités par une grande diversité de milieux : des profs de fac, des anarchistes, des fascistes, des prêtres, des citoyens anonymes, des philosophes, des «transitionneurs», des partis politiques, des syndicats… Nous avons même été invités à l’Élysée pour parler du livre ! Ce qui nous fait le plus plaisir, c’est que le livre a permis deux choses : d’abord de connecter les lecteurs entre eux, favorisant la création de ces fameux réseaux des temps difficiles ; ensuite de décomplexer les personnes qui partageaient cette intuition. Ils osent beaucoup plus s’exprimer ! Probablement qu’ils se sentent maintenant appuyés par des études scientifiques relayés dans les grands médias… Nous sommes ravis d’avoir provoqué ces déclics ! La collapsologie ne fait que commencer…

A. : Quels sont vos projets ?

P.S. et R.S. : Continuer à nourrir ce mouvement de collapsologie, par ce que nous savons faire : écrire et continuer à tisser ces réseaux des temps difficiles. Nous aimerions aussi nous reconnecter avec nos familles au système-Terre, et pourquoi pas tenter de revivre comme au Moyen-Âge [rires] ! Enfin, plus précisément revivre à l’ancienne pour gagner en autonomie, et devenir un peu plus résilient. Se débrancher vite du système industriel pour se rebrancher au système-Terre…

(1) Édité dans la collection Anthropocène des éditions du Seuil, 2015, 304 pages, 19 €
(2) Époque de l’histoire de la Terre qui a débuté lorsque les activités humaines ont eu un impact global significatif sur l’écosystème terrestre. Terme popularisé à la fin du XXe siècle par le météorologue et chimiste de l’atmosphère Paul Crutzen, pour désigner une nouvelle époque géologique, qui aurait débuté selon lui à la fin du XVIIIe siècle.
(3) Ancien formateur en permaculture, né en 1968, initiateur du mouvement des Villes en transition
(4) Chercheur et essayiste français (1925-2013), spécialiste de génétique des populations, humaniste, auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation scientifique.
(5) Sociologue et philosophe français, né en 1921, auteur de nombreux ouvrages et héraut de la pensée complexe.
(6) Rapport Meadows (The Limits To Growth), rédigé par Donella Meadows, Dennis  L. Meadow, Jorgen Randers et William W. Behrens en 1972 et actualisé en 1994 et en 2003.Le rapport repose sur un modèle informatique de type dynamique des systèmes. Il montre que si le monde a des limites physiques, alors notre civilisation s’effondrera dans la première moitié du 21e siècle, si nous ne faisons rien pour changer de trajectoire. Il est paru en français sous le titre Les limites à la croissance (dans un monde fini) aux éditions Rue de l’échiquier.
(7) Paru en français en 2009 aux éditions Gallimard. Jared Diamond a également reçu le prix Pulitzer pour Guns, germs and steel (W.W. Norton & Company,1999), publié en français sous le titre De l’inégalité parmi les sociétés (Gallimard, 2000)
Photos : © Editions du Seuil

 

 

 

  • Le 20 mars 2016

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