Luc Bigé

Rencontre avec Luc Bigé

Vers une nouvelle lecture de l’histoire ?

Dans son dernier livre, Vers un modèle astrologique de l’Histoire, Luc Bigé, docteur en biochimie, écrivain, philosophe et astrologue, propose l’ébauche d’un modèle astrologique de l’Histoire dans lequel une structure cyclique définit le temps de construction, de déconstruction et de renaissance des empires, des nations et des idéologies, en s’aidant des planètes représentant des archétypes. Connaître la trame du temps revient à disposer d’un outil de prévoyance et de gouvernance puisque les grands défis du futur y sont également inscrits, non dans leur nature événementielle mais dans les enjeux qui sont à l’œuvre dans les années à venir. Une nouvelle lecture de l’Histoire ?

Acropolis : Dans votre dernier livre (1), vous proposez une nouvelle lecture de l’Histoire, voire une lecture de la philosophie de l’Histoire. C’est une nouvelle réflexion à la lumière des archétypes. Quelles sont en fait les différentes lectures de l’Histoire ? 

Luc Bige, astrologue et écrivain

Luc Bige, astrologue et écrivain

Luc Bigé : Il est possible de définir au moins quatre lectures de l’Histoire. La première décrit l’Histoire de façon purement événementielle. Elle est de type scientifique. Il s’agit d’un travail d’archives, d’observation les événements, ou de ce qu’il en reste. Souvent, l’on refait à postériori une reconstitution de ce qui s’est passé par la voie de la rationalité. En fait, l’Histoire est un événement unique et l’on ne peut pas travailler de manière scientifique sur un événement unique. La deuxième est d’observer l’Histoire dans sa complexité, c’est ce que l’on pourrait appeler une approche «marxiste». Karl Marx a été le premier historien et philosophe à relier l’Histoire à l’économie, la sociologie, les inventions et les conditions sociales. Il a eu une vision globale de l’Histoire, comme un tout organique formé d’un ensemble d’événements historiques, qu’ils soient importants, répertoriés ou anodins comme les mœurs par exemple, – on évoque rarement les mœurs dans l’Histoire -. De ce point de vue, l’Histoire est parfaitement imprévisible parce qu’un micro-événement peut changer son cours et modifier la face du monde. Internet, par exemple, mis en place en 1989, a été une révolution qui change la face du monde aujourd’hui.

A. : Et la troisième lecture de l’Histoire ?

L.B. : La troisième est une approche symbolique. De ce point de vue ce n’est pas l’Histoire qui crée les mythes mais ce sont les mythes qui créent l’Histoire. Un exemple : Le mythe de Faust. Faust est un personnage historique né vers 1480, puis le mythe s’est construit à partir de sa vie. Il a d’abord été ridiculisé par les luthériens (protestants de l’époque). Il avait soif de connaissances et en réalité, de pouvoir magique pour transformer la nature humaine. Ensuite, Goethe fit de ce mythe l’archétype de la figure de l’être humain qui défie son destin et finit par se faire broyer par lui. Ce mythe s’est ensuite incarné pendant la Seconde Guerre mondiale avec l’avènement politique du national-socialisme. Un autre exemple, peut-être moins dramatique, est le mythe de Prométhée, le fameux mythe du progrès. C’est l’histoire d’un titan qui a volé la connaissance au ciel pour la redonner aux hommes. L’histoire précise qu’il n’a pas vu venir le déluge vers lequel nous nous dirigeons aujourd’hui. Ce grand schéma mythologique est d’abord apparu en Grèce au siècle de Périclès (2) puis il revint sur la scène du monde au XVIe et XVIIe siècle, c’est-à-dire au siècle des Lumières. D’une manière générale le mythe est un schéma de sens qui s’incarne progressivement dans l’Histoire et la construit.

Et puis il y a une quatrième lecture de l’Histoire qui est de dire, avec Hegel que «L’Histoire est l’acte par lequel l’Esprit se façonne dans la forme de l’événement». Autrement dit, il y a deux mondes : celui de la transcendance et le monde visible, le monde historique, celui nos vies quotidiennes. La grande Histoire est simplement le reflet de la transcendance qui est en permanence en mouvement. Nous avons ici une lecture, non pas du sens de l’Histoire comme le voulait Marx, mais de la présence d’un sens qui met progressivement en mouvement l’Histoire.

Pour comprendre, c’est simple. Il suffit de voir, par exemple, que dans le processus de création, un créateur met en forme quelque chose qui existe déjà dans la réalité. Donc Prométhée n’est que le canal pour la vie. Et les nations, c’est la même chose.

A. : Comment la vision astrologique collabore-t-elle ? Comment s’insère-t-elle dans ces quatre visions ?

Dans le système astrologique, chaque planète représente un archétype, un «habitant» de ce monde du sens

Dans le système astrologique, chaque planète représente un archétype, un «habitant» de ce monde du sens

L.B. : La vision astrologique propose un modèle qui met en scène les troisième et quatrième lectures de l’Histoire. Dans le système astrologique, chaque planète représente un archétype, un «habitant» de ce monde du sens. Lorsque les planètes interagissent entre elles dans des structures un peu particulières qu’on appelle des cycles et des inter-cycles, les interactions entre les planètes correspondent aux mythes.

Un mythe est une histoire que racontent des dieux, des archétypes ou des planètes et qui se transforme en histoire humaine. Notre histoire personnelle est à peu près le miroir de l’histoire des dieux.

 A. : Dans votre livre, vous avez expliqué que nous pouvons comprendre le rythme de l’âme du monde avec l’astrologie. Pouvez-vous en dire plus ?

L.B. : Cela va dans ce sens. Au fond, qu’est-ce que l’Âme du monde ? Il y a une manière hindouiste intéressante de la comprendre. La matière a une conscience endormie, le végétal a une conscience un peu plus éveillée, l’animal encore un peu plus et l’humain de plus en plus éveillée. La somme de toutes ces consciences qui sont de plus en plus subtiles, qui s’éveillent de plus en plus, forme l’âme du monde. Ensuite, il y a des consciences spécifiques aux règnes minéraux, végétaux et humains. L’homme est le seul capable d’explorer tous ces types de conscience par lui-même. Le chaman, par exemple, a cette capacité d’aller explorer la conscience d’une fleur, d’un aigle, d’un tigre… L’Âme du monde est la somme de l’âme de tous les règnes y compris le règne angélique. Elle est le fruit, au fond, de l’évolution, non pas biologique, mais psychique de l’Univers. Ensuite, nous trouvons les consciences supérieures. Nous pouvons, comme en astrologie, relier le règne minéral au signe du Bélier, le règne végétal à celui du Taureau, le règne animal à celui des Gémeaux, le règne humain à celui du Cancer, le règne angélique à celui du Lion et le règne spirituel au signe de la Vierge. Ensuite, en face du signe, nous assistons à un phénomène de socialisation du règne en question. Les Gémeaux représentent le règne animal et en face de lui, le Sagittaire représente le cheval, c’est-à-dire l’utilisation humaine du règne animal. L’axe Taureau/Scorpion représente l’expérience chamanique. C’est un axe d’exploration des systèmes psychiques, avec le sens des réalités objectives en Taureau et le sens des réalités subjectives en Scorpion.

A. : Et l’astrologie par rapport à cela ?

L.B. : On ne sait pas comment marche l’astrologie. C’est un grand mystère.

Du point de vue astrologique, dans une perspective symbolique et signifiante de l’Histoire, celle-ci n’est pas linéaire.

Du point de vue astrologique, dans une perspective symbolique et signifiante de l’Histoire, celle-ci n’est pas linéaire.

Bien sûr, les planètes ne sont pas des archétypes mais elles les symbolisent. Elles se déplacent et représentent les mouvements du monde du sens. Celui-ci interagit à son tour avec nos organismes biologiques. Ainsi l’Histoire se met-elle en marche. Quand on parle de symbolisme, on évoque le fait qu’il y a un sens qui est derrière le symbole. Mais comment passe-t-on du monde du sens à l’action, c’est le grand mystère. Et donc l’Âme du monde, c’est l’intelligence de la nature, du réel qui œuvre en permanence à travers l’ensemble du monde vivant.

A. : Vous dites dans le livre : «Les cycles planétaires marquent les étapes d’un processus». Pour comprendre les rythmes de l’histoire, il faut évoquer l’interaction entre les planètes, et il y a toujours un processus analogue avec au moins quatre grandes étapes qui sont un peu les portes du cycle. Pouvez-vous expliquer cela ? Et à quoi cela peut-il servir d’anticiper la compréhension des cycles ?

L.B. : Du point de vue astrologique, dans une perspective symbolique et signifiante de l’Histoire, celle-ci n’est pas linéaire. On ne part pas d’alpha pour arriver vers oméga, comme le pensent les monothéismes et le marxisme. En fait, si on regarde un peu l’Histoire, celle-ci n’est pas linéaire, elle semble plutôt chaotique. Mais on sait en science qu’un chaos est construit à partir d’un ensemble de cycles additionnés les uns aux autres. Cela se démontre par une opération mathématique appelée la transformée de Fourier (3). Analogiquement, l’Histoire est le fruit d’une «transformée de Fourier» approfondie qui porte sur le sens et pas sur un mouvement d’onde. Les empires naissent, passent par des périodes de crise, se développent, arrivent à une apogée, décroissent, traversent une période de chaos, une déconstruction, et retournent à un nouvel état-semence. En fait, il y a des cycles historiques. Certains historiens ont émis une hypothèse selon laquelle l’apogée d’une civilisation apparaît lorsque le plus grand nombre d’œuvres d’art est produit. Prenons par exemple le siècle d’or de Philippe II d’Espagne. Quand une culture possède une floraison artistique et culturelle, cela peut être à la fois son apogée et le début de sa fin, la période fleur de l’Empire, et ensuite la fleur se fane et retourne vers une nouvelle semence. En suivant ce rythme, on retrouve l’histoire des nations, des civilisations et des idéologies.

A. : Pouvez-vous en dire un peu plus ?

Du point de vue astrologique, dans une perspective symbolique et signifiante de l’Histoire, celle-ci n’est pas linéaire.

Du point de vue astrologique, dans une perspective symbolique et signifiante de l’Histoire, celle-ci n’est pas linéaire.

L.B. : Prenons l’exemple de l’histoire du communisme. Le communisme est lié au cycle Saturne/Neptune. Neptune représente l’espoir d’une fraternité humaine universelle et Saturne le principe de réalité. Comment faire descendre l’utopie neptunienne dans une réalité concrète saturnienne ? La première conjonction Saturne/Neptune dans le signe du Verseau eut lieu en 1846, et cela correspondit à la découverte de Neptune. Sur le plan politique, en 1847, Marx publia son Manifeste (4). La conjonction suivante eut lieu en 1883, un nouveau point semence qui vint se placer à 90° environ (en carré) de la conjonction de 1846. Karl Marx mourut et ce fut donc la fin de l’élaboration du corpus marxiste. Cet événement prit la valeur symbolique du carré et signa une période de crise. Comme il se produisit dans le signe du Taureau, il représenta l’expansion et le développement fulgurant des partis marxistes en Europe et dans le Tiers Monde jusqu’en 1917. À cette date, il y eut une nouvelle conjonction dans le signe du Lion. Lénine prit le pouvoir en Russie, et fonda l’U.R.S.S en 1922/23. L’année 1953 vit venir l’avant-dernière conjonction Saturne/Neptune dans l’histoire du communisme, dans le signe de la Balance : Nikita Khrouchtchev remplaça Joseph Staline et favorisa un dégel, même relatif, entre les deux grandes puissances du moment. La dernière conjonction se forma en 1989, et ce fut la chute du mur de Berlin. Si on arrive à penser l’Histoire comme cela, si une civilisation épouse le sens d’un cycle, elle peut, à chaque nouveau commencement (c’est-à-dire à chaque conjonction) renaître de ses cendres et repartir sur un nouvel élan. C’est ce qu’a essayé de faire Mikhaïl Gorbatchev qui espérait rénover le communisme mais cela n’a pas fonctionné. Par contre l’Empire romain a duré plus de mille ans, allant de crise en crise mais sachant se redresser à chaque fois !

A. : Cette conception de position cyclique, celle de tirer des leçons des enseignements de la vie correspond bien à la philosophie stoïcienne.

L.B. : Absolument. Il y a toujours eu, à un moment ou à un autre, en tout cas dans l’Empire romain, un empereur remarquable qui a relancé la machine. En fait, il faudrait reprendre l’Histoire à partir du VIe siècle avant notre ère. En 577 avant J.-C., il y eut une triple conjonction Uranus/Neptune/Pluton – planètes qui n’étaient pas connues à l’époque – dans le signe du Taureau. Sur une période extrêmement courte de trente années environ, sont nés et ont œuvré quasiment en même temps Pythagore en Grèce, Lao-Tseu et Confucius en Chine, Mahâvîra et le Bouddha en Inde et Zoroastre en Perse. Ce fut également la destruction du second temple de Jérusalem. Tous ces grands philosophes sont nés en même temps et ont constitué ce que Karl Jaspers (5) appela la «période axiale» (6) de l’histoire de l’humanité. La civilisation a complètement changé de visage. Le point commun de tous ces personnages fut d’aborder la question du Divin à travers des concepts non-rituels et non-fondés sur des croyances. Pythagore développa la géométrie comme art sacré, Confucius fit l’apologie de la morale, Lao-Tseu annonça «un chemin sans chemin», Bouddha apporta l’expérience de nirvana (7). Tous ces sages ne sont pas rentrés dans le système de croyance de leur époque. Ils ont récusé les rituels antérieurs et ils ont promu un contact direct avec le monde du sens.

A. : Quand on dit que Pythagore invente le mot «philosophe», on peut dire en quelque sorte qu’on est dans la naissance de la philosophie, c’est-à-dire le passage des croyances à un domaine de réflexion et d’introspection.

L.B. : La philosophie, c’est aimer la sagesse, devenir sage. La fonction du philosophe n’est pas la méditation au sens occidental, mais la méditation au sens oriental c’est-à-dire le fait de devenir sagesse. C’est intéressant de réfléchir sur le mot «connaissance», étymologiquement, c’est «naître avec». Donc toute information devrait être l’occasion d’une naissance. Sinon c’est du savoir, mais cela encombre plus qu’autre chose.

 A. : Quel est le rapport à cet évènement de conjonction colossale qui se produit tous les 3947 ans ? 

 

À chaque fois que nous avons une conjonction Neptune/Pluton, les hommes se représentent l’espace et le temps d’une manière particulière qui change la vision de leur monde.

À chaque fois que nous avons une conjonction Neptune/Pluton, les hommes se
représentent l’espace et le temps d’une manière particulière qui change la vision de leur monde.

L.B. : Nous sommes encore dans le cycle qui débuta au VIe siècle av. J.-C., puisque la prochaine conjonction entre Uranus, Neptune et Pluton se formera entre 19° et 23° des Gémeaux, dans les années 3369-3372. Ce grand cycle est rythmé par huit conjonctions Neptune/Pluton. Le temps pour que ces deux planètes se rencontrent dans le zodiaque est d’environ de 493 ans. Il existe donc des grands pas de cinq siècles qui rythment l’Histoire. La conjonction de 411 fut l’année où les Vandales (8) pillèrent Rome, alors le cœur du monde. Les prémisses de la chute de l’Empire romain entraînèrent un bouleversement complet des mentalités. En 1399, il y eut une nouvelle conjonction Neptune/Pluton dans le signe des Gémeaux. C’est exactement la date de la première Renaissance italienne, c’est-à-dire un nouveau changement de notre vision du monde. Quelques années plus tard, en 1415, ce fut l’invention de l’imprimerie et un peu plus tard encore, celle de la perspective, entraînant la naissance du protestantisme et de la science. Les travaux de Mac Luhan (9) ont mis en évidence cela. En 1891, se produisit une nouvelle conjonction Neptune/Pluton dans le signe des Gémeaux : ce fut la première observation de la radioactivité par Henri Becquerel. Depuis cette date-là, nous sommes donc rentrés dans l’univers quantique qui suggère à nouveau une nouvelle représentation du monde avec un nouveau rapport à l’espace et au temps. À chaque fois que nous avons une conjonction Neptune/Pluton, les hommes se représentent l’espace et le temps d’une manière particulière qui change la vision de leur monde. Ces conjonctions se déplacent de cinq degrés dans les cinq siècles. La prochaine triple conjonction Uranus /Neptune/Pluton aura lieu aux alentours des 20° des Gémeaux. Il est bien sûr difficile d’imaginer ce que cela pourra être. Mais on peut penser qu’à la fin de ce cycle, le projet de Pythagore, de Lao-Tseu et des autres sera accompli ; c’est-à-dire qu’il y aura une sorte d’union entre la terre et le ciel, entre le monde métaphysique et celui de l’organisation pratique.

A. : Vous avez cité trois planètes transsaturniennes : Uranus, Neptune et Pluton. Vous expliquez que chacune d’elle est respectivement signe de liberté, de fraternité et de métamorphose. Elles ont été découvertes respectivement fin XVIIIe, milieu XIXe, début XXe siècle. Quel rôle jouent-elles dans notre actuel moment historique ? Vous expliquez également qu’il est important de combiner les trois planètes, pour la bonne gestion du pouvoir. Pouvez-vous préciser ?

L.B. : Uranus représente les valeurs de liberté, Neptune d’égalité et Pluton de fraternité. Mais on peut le formuler autrement : Uranus est l’invention ; Neptune est l’abolition des frontières et le partage ; Pluton représente la puissance de métamorphose et la volonté de pouvoir ou, version lumière, le pouvoir de la volonté. Pour qu’une nouvelle planète soit intégrée par la conscience collective, il faut qu’elle ait parcouru les douze facettes de sa manifestation, c’est-à-dire les douze signes du zodiaque.

A. : Quelle est la durée exacte ?

L.B. : Pour Uranus, c’est 84 ans. Carl Gustav Jung disait «Il faut quatre-vingts années pour qu’une idée novatrice devienne banale». Il faut 146 ans pour Neptune et 248 ans pour Pluton pour parcourir les douze signes du zodiaque. Neptune a fait un tour entier depuis sa découverte, ce qui n’est pas le cas de Pluton. Pluton est en fait aujourd’hui exactement en opposition à la position qu’elle avait lors de sa découverte en 1930. Il était alors dans le signe du Cancer, aujourd’hui il est en Capricorne et nous n’avons pas encore intégré toutes les facettes du pouvoir. Le problème actuel est de savoir comment gérer le pouvoir afin qu’il ne soit ni rejeté dans les oubliettes par peur, ni qu’il devienne totalitaire. Après, il faut regarder la position des planètes dans les signes du zodiaque. Quand Pluton est dans un signe, il cristallise d’abord l’énergie du signe, puis le fait exploser. Pluton en Capricorne représente la structure étatique qu’il est en train de cristalliser. De même, quand il était en Sagittaire, c’était le questionnement sur la philosophie, la question du sens. Avant il était en Scorpion, cela fut le questionnement sur les mœurs.

A. : Par rapport au côté cyclique de l’Histoire et au rôle des planètes, certains pourraient peut-être abusivement imaginer que l’humanité pourrait être soumise à un destin pré-déterminé. Quelle est la marge de liberté ?

Si on voit qui on est en tant qu’individu, on peut utiliser son potentiel de manière créative.

Si on voit qui on est en tant qu’individu, on peut utiliser son potentiel de manière créative.

L.B. : Le symbole rend libre et la science est déterministe. Les lois scientifiques sont purement déterministes. Si nous tapons dans un ballon, nous savons comment il va rebondir. Il n’y a donc aucune liberté dans la science. Paradoxalement, ce sont les hommes de science qui revendiquent la plus grande liberté. Le symbole par contre, permet toujours différents niveaux de lecture, c’est la question du sens. On peut métaboliser les significations dont on a besoin par rapport aux enjeux du présent. Ce modèle astrologique parle du sens dans l’Histoire, mais il ne parle pas du sens de l’Histoire. Le fait de prendre conscience qu’il y a du sens dans l’histoire permet de l’accomplir rythmiquement dans une optique humaniste, c’est-à-dire par rapport à la manière la plus subtile et la plus amoureuse de vivre et de manifester les archétypes. Par contre, si on ne les voit pas, ils vont s’exprimer d’une manière brutale, archaïque et primitive, exactement comme le ferait un retour du refoulé. L’histoire symbolique s’apparente à une psychologie planétaire. Si on voit qui on est en tant qu’individu, on peut utiliser son potentiel de manière créative… De même si on voit le potentiel de l’être qu’on appelle «humanité» on peut, grâce à la lecture astrologique, faire un acte de prévoyance et non pas de prédiction, c’est-à-dire voir quels sont les moments de crise dans le futur et savoir quelles sont les qualités d’énergie et les valeurs qui sont en jeu. On peut alors les travailler collectivement pour les explorer d’une manière plus humaniste et non pas sauvage et dangereuse comme c’est le cas aujourd’hui à travers les guerres et les crimes. Une fois que l’on connaît les enjeux on est libre.

A. : Vous parlez également de l’imprévisible ou parfois de l’introduction du monde magique qui, à tel moment de l’Histoire permet de vivre des tournants ou de résoudre parfois des moments de grave crise. Qu’en est-il exactement ?

L.B. : Si l’on regarde bien, tout n’est pas inscrit selon le modèle astrologique dans l’histoire. Deux ou trois exemples : La bataille de Salamine (10), au moment où les Grecs étaient en perdition devant l’armée perse. Ils sont allés voir la Pythie (11) et lui ont demandé ce qu’ils devaient faire. Elle a émis un grognement, et les prêtres d’Apollon ont interprété sa réponse en disant qu’il fallait ériger un mur de bois. Ils ont encore réfléchi et ont compris qu’il fallait fabriquer des bateaux. Ils ont construit une flotte et amené l’immense armée perse dans un défilé maritime. Ils ont pu ainsi vaincre leurs ennemis. Mais sans l’intervention du monde magique, de la Pythie, l’Histoire aurait été complètement changée. La civilisation grecque n’aurait pas pu s’épanouir. Il n’y aurait pas eu de démocratie ni la géométrie d’Euclide, parce que tout cela a ressurgi au XVIe siècle en Europe. Et l’Histoire actuelle serait complètement différente si le monde magique n’était pas intervenu. Un autre exemple est Jeanne d’Arc. C’était une femme analphabète qui gardait les brebis et a eu la révélation, celle de sauver la France. On sait qu’elle a reconnu le Roi, alors qu’elle ne le connaissait pas. Il s’agit d’une irruption d’un autre monde dans le monde historique, peut-être au-delà de l’âme du monde planétaire, qui a remis l’Histoire dans des voies autres. De même la Seconde Guerre mondiale est aussi quelque chose d’assez bizarre. En regardant les discours d’Hitler, ce qui m’a toujours frappé, c’est qu’il était habité par quelque chose, ce que Karl Gustav Jung appela «la force de Wotan», c’est-à-dire une force archaïque. C’est étrange parce qu’en fait, Hitler est devenu quasiment aveugle. Il a été blessé aux yeux par les gaz à la fin de la Première Guerre mondiale. C’est après cet épisode qu’il a changé complètement. Il fut habité par cette force-là. Les gens qui étaient auprès de lui ont toujours maintenu qu’il était très charismatique. Quelqu’un qui est habité par le monde du sens devient, quelque soit sa couleur, charismatique. Dans les événements de la Seconde Guerre mondiale, il y eut irruption du monde magique, mais sous la face sombre et non sous la face lumineuse comme avec Jeanne d’Arc. Hitler a été sauvé in extrémis trois ou quatre fois d’attentats, c’est quasi-miraculeux. Il croyait comme un fou en sa bonne étoile.

Le monde magique intervient en permanence dans nos vies.

A. : Nous sentons tous le besoin d’un changement de modèle de civilisation. Vers où devons-nous nous orienter pour construire un futur plus humain ? De quelle manière le modèle que vous proposez pourrait-il nous aider ?

Il existe des cycles historiques

Il existe des cycles historiques

L.B. : Si nous pouvions prendre en main collectivement l’Histoire, nous pourrions sans doute éviter les crises. Mais il s’agit de passer d’une vision de compétition entre les nations vers une vision de coopération en vue de l’accomplissement d’une vision tout humaine commune. Le meilleur exemple de cela est l’aventure scientifique : internationale, coopérative et émulative en même temps, pour l’accomplissement d’objectifs universels comme la nature du Boson de Higg (12). On pouvait prévoir la crise économique de 2007 : du point de vue astrologique c’était très clair. Ce modèle donne la possibilité à l’homme de prendre en main sa propre histoire au nom d’un sens partagé. Cela amène à être plus conscient du monde du sens, donc plus ouvert à la présence de l’Âme du monde. Et en même temps, c’est quelque chose qui ouvre le cœur. Cela permet le passage d’une civilisation du savoir à une civilisation de la compassion. Si on veut aller un peu plus profond là dedans, les archétypes ne sont pas seulement des informations. C’est la nature de l’Âme du monde qui se déverse à travers l’humanité. Or, l’Âme du monde c’est un lieu d’unité et de compassion. S’ouvrir au monde du sens c’est ouvrir son cœur, si simplement.

A. : Vous citez Henri Corbin qui fait une différence entre la notion d’historicité et d’historialité liée à la quintessence. Pourriez-vous nous en dire plus ?

L.B. : Henri Corbin (13) disait que derrière l’Histoire officielle, c’est-à-dire l’histoire des événements, des mœurs, des situations, l’histoire que l’on connaît tous, il y a des forces secrètes qui œuvrent, ce que nous appelons ici du «sens». Pour faire simple, en général, nous observons la peau de l’Histoire c’est-à-dire les événements. Quelquefois, nous rajoutons les mœurs c’est-à-dire la chair de l’histoire. Mais derrière cette peau et cette chair, il y a des os. Donc l’historialité, ce sont les os de l’Histoire c’est-à-dire les grandes structures archétypales qui la soutiennent, l’organisent, lui donnent une forme précise et perdurent par-delà les spécificités et les modes du moment.

 Par Laura WINCKLER

(1) Luc BIGE, Vers un modèle astrologique de l’Histoire, 2012, Éditions Janus, 225 pages. Voir interview de l’auteur paru dans la revue Acropolis n° 235 (novembre 2012)
(2) Stratège, orateur et homme d’état athénien (495 av. J.-C. – 429 av. J.-C.) pendant l’âge d’or de la cité
(3) Opération qui permet de représenter en fréquence (développement sur une base d’exponentielles) des signaux qui ne sont pas périodiques
(4) Karl MARX et Friedrich ENGELS, Manifeste du Parti communiste, paru en 1848, éditions Union générale d’éditions Saint-Amand, impr. Bussiere, 1962, 190 pages
(5) Psychiatre, philosophe allemand (1883-1969) représentatif de l’existentialisme chrétien et dont les travaux eurent une grande influence sur la théologie, la psychologie, la psychiatrie et la philosophie
(6) Période ou «âge pivot» qui va de l’an -800 av. J.-C. à 200 av. J.-C.
(7) Dans le bouddhisme, libération, état de sérénité atteint après avoir renoncé au cycle des réincarnations
(8) Peuple germanique oriental qui conquit la Gaule, la Galice, La Bétique, l’Afrique du Nord et les îles de la Méditerranée occidentale
(9) Herbert Marshall Mac Luhan (1911-1980), éducateur, philosophe, sociologue, professeur de littérature anglaise, l’un des fondateurs des études contemporaines sur les médias. Auteur de La Galaxie Gutenberg, la genèse de l’homme typographique, 1977, éditions Gallimard, collection Poche, tomes 1 & 2 collection idées, 520 pages et Pour comprendre les medias, 1968, éditions Seuil, collection Points, 404 pages
(10) Bataille navale (480 av. J.-C.) qui opposa la flotte grecque à la flotte perse et dont les Grecs sortirent victorieux
(11) Prêtresse de l’oracle de Delphes dans la Grèce antique
(12) Particule élémentaire (appelée parfois Boson B.E.H.) dont l’existence, postulée indépendamment par Robert Brout, François Englert, Peter Higgs, Carl Richard Hagen, Gérald Guralnik et Tomas Kibble est supposée être à l’origine des masses des quarks, leptons et surtout des bosons W et Z du modèle électrofaible
(13) Philosophe, traducteur et orientaliste français (1903-1978), spécialiste de l’islam iranien et de la gnose chiite
 Propos recueillis par Laura WINCKLER

 

Vers un modèle astrologique de l’Histoire, Communisme, Guerres des Religions et Prospectives pour le XXI° siècle par Luc BIGÉ

Préface de Michel CAZENAVE, Les Éditions de Janus, 227 pages, 20 €

Cet ouvrage dense et courageux ose poser le thème de la philosophie de l’Histoire sous une nouvelle perspective assez inédite. Il est écrit dans un langage accessible pour un large public non spécialisé dans l’étude de l’astrologie. Se basant sur les cycles planétaires comme repères des processus cycliques dont les planètes sont des référents symboliques (des archétypes), l’auteur nous invite à étudier deux processus historiques du passé comme exemple où les correspondances entre les cycles et les événements sont frappantes. Ensuite, il nous présente par la voie de la prospective quelques pistes de prévision et pas de prédiction pour nos temps agités. Mais le plus important est sa réflexion sur la quête du sens dans l’Histoire en s’inspirant de Kant, Marx et Hegel. Nous conseillons sa lecture à tous ceux qui souhaitent sentir et comprendre les pulsations du rythme de la vie collective de l’humanité sur notre planète bleue.

 

 

  • Le 24 mai 2015

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