Luc Bigé, la quête héroïque pour notre temps

Biochimiste, philosophe et écrivain, fondateur de l’Université du symbole, Luc Bigé aborde la question de la quête du héros. Qu’est ce qu’un héros et comment retrouver cette dimension héroïque originelle de nos jours ?

Luc Bige

Luc Bige

 Acropolis : Luc Bigé, pouvez-vous expliquer votre parcours ?

Luc Bigé : Après un doctorat en biochimie, je suis parti à San-Francisco pour effectuer une année de recherche fondamentale. Parallèlement à ces travaux, je me suis beaucoup intéressé à l’astrologie, en fait depuis l’âge de 14 ans. J’ai lu à ce moment-là un petit livre d’André Barbault (1) qui expliquait comment calculer un thème astrologique, et cela m’a tout de suite parlé. J’eus ensuite la chance de rencontrer Alexander Ruperti (2) en astrologie humaniste, et Jacques Berthon (3) qui a fait un travail remarquable en astro-mythologie. C’est, à ma connaissance, le premier à avoir développé cette approche du thème astrologique. Il avait alors fondé une école d’astrologie qui s’appelait l’École Supérieure d’Astrologie de Paris (E.S.A.P.) et travaillait beaucoup sur des biographies, en analysant le thème astrologique des auteurs et de leurs œuvres (littérature, théâtre, films..), le tout d’une manière très lyrique. On sentait qu’il était passionné par tout cela.

Acropolis : Peut-on trouver des livres de Jacques Berthon ?

L.B: Il a publié un ouvrage aux éditions traditionnelles sur l’Univers des Poissons (4). Il était du signe des Poissons. Mais celui-ci n’est pas représentatif de la richesse de son enseignement, car il était plus doué à l’oral. Par contre l’E.S.A.P. diffusait des cours astrologiques sous forme de cassettes, mais j’ignore s’ils le sont encore aujourd’hui.

Acropolis : Quel a été ensuite votre parcours ?

L.B: Entre astrologie et biochimie j’ai suivi mon chemin. Puis, à un moment donné, j’en ai eu assez de pister l’inhibiteur d’enzyme dans la hampe de bœuf et la peau de rat nouveau-né. Je suis revenu en France où j’ai développé des formations en astrologie et publié un premier ouvrage L’homme réunifié, entre Orient et Occident (5) afin de clarifier les relations entre les deux hémisphères du cerveau (gauche et droit), c’est-à-dire le lien entre la pensée scientifique qui relève de l’hémisphère gauche du cerveau et la pensée symbolique, qui traite de la question du sens, et relève schématiquement du fonctionnement de l’hémisphère droit. On pourrait dire que les langages symboliques sont au monde du sens ce que sont les langages mathématiques au monde de l’objet : une grille de décodage et de compréhension. La science répond au «comment» et le symbolisme répond au «pourquoi». Ce qui m’intéressait alors, c’était de montrer les complémentarités, les limites et les différences entre ces deux univers. Il fallait explorer à la fois l’univers du sens et celui de la biochimie… La première fois que j’ai réalisé la pertinence des langages symboliques, c’est grâce au thème astrologique puisque celui-ci est une représentation symbolique des données astronomiques. Il y a une résonance entre la vie intérieure et le phénomène extérieur. Le ciel intérieur entre en résonance avec le ciel extérieur. Bien sûr, on ne sait pas comment cela marche, ce qui rend difficile toute approche scientifique de l’astrologie. Mais, même si nous ne savons pas pourquoi le symbole est une réalité, nous constatons qu’il est opératif dans la vie quotidienne. À partir de là, soit on questionne ce mystère, soit on entre dans une attitude de déni en se basant uniquement sur une démarche rationnelle.

Acropolis : Qu’avez-vous fait ensuite ?

L.B. : Pendant plusieurs années, j’ai développé des formations et appliqué ces idées à la lecture symbolique des marques pour des agences de communication. Puis, avec des amis, nous avons fondé l’Université du symbole (6) en l’an 2000. C’était dans la continuité de cette réflexion commencée sur les symboles, l’astrologie et la mythologie puisque les planètes sont aussi des dieux, du moins dans la mythologie gréco-romaine avec Arès/Mars, Aphrodite/Vénus…

Dans les sociétés plus archaïques comme la Grèce, ou d’autres, on trouve des héros. Zeus en a engendré un certain nombre

Dans les sociétés
plus archaïques comme la
Grèce, ou d’autres, on trouve des héros. Zeus en a engendré un certain nombre

Acropolis : Qu’est-ce qu’un mythe pour vous ?

L.B. : Un mythe raconte une histoire, celle de dieux et d’autres personnages qui vivent quelque temps ensemble et à qui il arrive des aventures ! Ces histoires sont bien sûr symboliques, elles décrivent les valeurs essentielles sur lesquelles se fondent les civilisations, les cultures et les individus qui les honorent. On peut faire, d’une manière précise, le lien entre l’astrologie et la mythologie. Chacun d’entre nous est porteur d’un ou de plusieurs «mythes fondateurs», qu’ils soient grecs ou d’autres traditions. Si nous connaissons le mythe dont nous sommes porteurs, celui-ci nous révèlera les pièges et les chemins à parcourir pour accomplir notre destinée. Notre «mythe fondateur» est une carte géographique du monde du sens qui aide à se repérer dans les méandres d’une existence et à accomplir son destin. L’astrologie, avec ses signes du zodiaque et ses planètes, parle des archétypes et des forces signifiantes qui organisent la psyché. On pourrait dire que l’astrologie dessine l’épure de notre maison intérieure, alors que le mythe, plus imagé, représente le dessin des pièces avec leurs agencements particuliers, les meubles et la couleur du tapis. Le mythe précise et colorise les données fondatrices du thème astrologique.

Acropolis : Le mythe serait-il plus concret que l’astrologie ?

 L.B. : Non, c’est le même degré de réalité. Mais tout dépend ce que l’on appelle «concret». Pour Jung, les archétypes ont le même degré de réalité dans le monde psychique que les atomes dans le monde physique. Dans le domaine astrologique, les archétypes sont symbolisés par des planètes comme Mars, Vénus, Jupiter ou Saturne. Mais ce sont de simples points dans le système solaire. Les mythes mettent en scène ces «archétypes/planètes» en proposant des histoires et des images. D’une certaine manière, ils sont aussi concrets que les planètes en astrologie et les archétypes en psychologie, mais ils sont plus accessibles à la compréhension et à l’expérience intérieure. Ils diminuent l’intensité de l’énergie dont l’archétype est porteur pour la diluer dans une longue histoire imagée.

Acropolis : En réalité, vous expliquez qu’il y a le plan des idées, le plan intermédiaire ou des images et le plan objectif ?

L.B. : Oui, exactement, il y a trois plans. Le premier est le plan archétypal avec ses idées-sources ou idées-semences au sens platonicien. Le second est le monde imaginal, pour reprendre ici un terme de la tradition soufie. Ce que Sri Aurobindo appelait le «surmental». C’est un univers peuplé d’anges, de dieux, de contes de fées, de personnages qui représentent des forces signifiantes invisibles. Le troisième plan est le monde objectif de l’expérience humaine. Tous ces «plans» se mélangent et forment une seule et même réalité. Chaque individu a une connexion spécifique avec le monde imaginal, il est mandaté par un «dieu» pour manifester l’essence de ce dieu dans sa propre existence, quelle que soit la manière. Ensuite, il y a les grandes forces organisatrices du cosmos. Le symbolisme s’apparente à une «méta-physique», une lecture de la nature des réalités invisibles qui se manifestent en permanence à travers les formes biologiques et les lois physiques. Cette relation intime de la personne au monde du sens produit deux phénomènes. D’une part, le surgissement d’une joie intérieure qui est le fruit d’une relation profonde à «quelque chose» de plus grand que soi. Et, d’autre part, un phénomène que beaucoup connaissent : l’expérience de la synchronicité. Quand on entre en contact avec la profondeur de Soi, on contacte aussi l’âme du monde qui répond à sa manière. Chaque événement de la vie devient porteur de sens et, par là-même, symbolique.

Acropolis : Pouvez-vous en dire un peu plus ?

L.B. : J’ai passé trois semaines seul dans le désert, au sud du Maroc. Tous les jours, un couple d’oiseaux venait me voir. Pendant plusieurs jours ils ne sont plus venus. Je me suis assis et intériorisé en disant que j’aimerais bien revoir ces oiseaux. Lorsque j’ai ouvert les yeux, ils étaient à deux pas. Ils n’avaient jamais été aussi près ! Dans ces lieux purs, ces synchronicités sont permanentes. À un autre moment, toujours dans le désert, je pensais que si je marchais sur une épine d’acacia, ces grosses épines tombées sur le sable, cela pourrait faire mal ! Cela n’a pas raté. Deux minutes plus tard, je marchai dessus et elle traversa la semelle de ma chaussure. Les pensées sont vivantes, et dans ces lieux purs où peu d’êtres humains ont laissé traîner leurs croyances et leurs souffrances, le contact avec le monde imaginal est plus direct et l’univers répond aux sollicitations.

Acropolis : Quel est l’objectif de l’Université du symbole ?

L.B. : L’Université du Symbole propose une formation autour des lois qui organisent les symboles. L’idée est de développer une approche plurielle d’un thème symbolique, comme un mythe ou, cette année, autour d’un questionnement sur la dimension prophétique de l’art. Gérard Sutton, musicien et pianiste, développe la partie musicale en relation avec les symboles approchés, Michel Cazenave, la dimension anthropologique, Odilon Cabat la partie sémiologique… l’idée étant d’approcher le monde symbolique de façon pluridisciplinaire par la sémiologie, la littérature, la musique, l’art, le nombre d’or et la dimension spirituelle des symboles. Concrètement la formation se présente sous forme de séminaires de deux jours, le week-end, à Paris dans le XIVe, près de Montparnasse. Toutes les informations sur le programme et l’organisation sont présentées sur le site de l’université (7).

Acropolis : Et l’écriture ?

L.B. : Aujourd’hui, je continue à m’occuper de l’Université du Symbole, à développer des enseignements en France et à l’étranger et puis à écrire. La dynamique de l’écriture d’un livre est très différente de celle de l’enseignement et de la recherche. Toutes trois sont complémentaires.

Acropolis : Vous avez donc trois axes de travail : le travail sur soi, l’écriture et l’enseignement.

L.B. : Oui, et maintenir ensemble les trois me semble nécessaire dans la mesure où ils se fécondent mutuellement. L’enseignement consiste à redonner quelque chose que l’on a métabolisé et à échanger des expériences avec les personnes présentes. Le processus de recherche passe souvent par des tâtonnements. Au début, en explorant les différentes pistes, il se crée une sorte de fouillis et de chaos avant que les idées ne s’éclaircissent. Puis vient l’écriture qui est la mise en forme de ce chaos. Quant au travail sur soi, c’est bien sûr le point de départ de tout cela.

Acropolis : Vous travaillez en particulier sur les mythes grecs pour leur trouver un caractère universel et d’actualité. Considérez-vous ainsi qu’ils sont particulièrement parlants pour l’homme occidental et qu’ils font partie de nos racines ?

L.B. : Il y a au moins cinq racines anthropologiques qui ensemencent notre culture. Nous avons des racines grecques pour la philosophie et la science, juives avec l’Ancien Testament, chrétiennes avec le dieu d’amour du Nouveau Testament, celtes pour nos vieilles mémoires animiques et enfin romaines mettant en lumière l’importance du code juridique et de l’esprit de conquête/compétition. Il faut se méfier, me semble-t-il, du terme «judéo-chrétien» en raison de la rupture paradigmatique introduite par l’Évangile. Il y a bien sûr une continuité historique, mais pas métaphysique.

Acropolis : Il y a également des racines égyptiennes…

L.B. : Oui, c’est vrai, avec la notion de l’âme et de son immortalité notamment. Mais, sur le plan pratique, il a fallu faire des choix car il est difficile, à moins de parler une quinzaine de langues comme G. Dumézil (8), d’explorer toutes les mythologies ! Le monde celte n’a pas laissé d’écrits, la pensée de l’Égypte pharaonique me semble tellement différente de la nôtre que son accès est difficile. Les plus présentes restent les traditions grecques, juives et chrétiennes. Mais j’avoue aimer la liberté de penser et la distance que les Grecs anciens entretenaient avec leurs dieux…

Acropolis : Vous venez de publier un nouvel ouvrage ?

L.B. : Oui, La voie du héros, qui développe l’analyse symbolique des douze Travaux d’Hercule et leur relation avec le zodiaque. Il s’agit d’un véritable manuel de développement impersonnel légué par la tradition chamanique préhellénique. Les travaux commencent par l’ouverture du petit anneau de l’ego et l’installation au fond de soi d’une clairière de pure conscience, avec la capture du Lion de Némée, et se termine par la capture du Cerbère, ultime étape où l’aventurier des espaces intérieurs est enfin prêt à abandonner toutes ses limitations. Un autre ouvrage va sortir ce mois de novembre sur l’astrologie mondiale. Il s’intitule Vers un modèle astrologique de l’Histoire (9) et explore la possibilité d’utiliser les grands cycles entre les planètes lentes – Saturne, Uranus, Neptune et Pluton – pour comprendre les grands mouvements de l’histoire européenne et faire œuvre de prévoyance pour les années à venir, de 2012 à 2026.

Le monde politique a perdu sa légitimité car il n'est plus dans l'exemplarité

Le monde politique a perdu sa légitimité car il n’est plus dans l’exemplarité

Acropolis : Votre dernier livre sur «la Voie du héros, les douze travaux d’Hercule» (10), donne une bonne approche du héros. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est un héros ?

L.B. : Nous avons tous un potentiel héroïque au fond de nous-mêmes. Pourquoi le héros est-il devenu rare aujourd’hui ? Tout simplement parce que l’expérience héroïque n’est plus considérée comme une valeur collective. Les héros potentiels qui sommeillent en nous sont écrasés par l’éducation rationnelle et les valeurs de compétition d’un système économique qui ont pris beaucoup trop d’importance dans notre culture. D’une manière générale, le héros est quelqu’un qui prend soudain conscience d’un manque essentiel, au plus profond de lui-même. Une voix lui murmure au fond de son cœur : «hâte-toi, ta vie est courte ! Tu as en toi quelque chose d’essentiel à réaliser que personne d’autre ne pourra accomplir à ta place». Chaque héros a sa quête. Le héros a donc conscience de l’urgence d’un changement. Il sait qu’il est lui-même la source de ce changement, sans en connaître encore la nature. Il prend simplement conscience du manque. Et il a le courage de se mettre en route. Non parce qu’il sait où il va, mais parce que la conscience du manque le taraude. Il l’accueille, se recueille, et s’ouvre à la profondeur de son insatisfaction. Alors il ne peut faire autrement que de se mettre en route.

Acropolis : Pouvez-vous décrire le parcours du héros ?

L.B. : Dans les mythes héroïques «se mettre en route» signifie abandonner sa famille, sa position sociale, ses acquis et sa sécurité pour partir vers l’inconnu, puis traverser des épreuves. La plus difficile d’entre elles étant la «descente aux enfers», quoique les enfers au sens chrétien n’aient pas existé en Grèce. Il s’agit du monde de l’Hadès, là où toutes les âmes allaient après la mort, quels que soient les mérites de la vie. Aujourd’hui la psychologie jungienne parlerait de la rencontre avec l’ombre. Après un certain nombre d’épreuves, le héros découvre son «Graal», l’objet de sa quête qui comble enfin le manque. Combler le manque provoque un changement dans l’état de conscience du héros ; soit il revient dans sa famille pour devenir «roi», soit il meurt où est exilé à nouveau. Souvent il reçoit du pouvoir dans sa communauté et devient un personnage important. Ses compagnons lui donnent ce pouvoir parce qu’il est devenu exemplaire, parce qu’il a acquis une nouvelle qualité d’être. Le travail héroïque ne consiste pas à réaliser un exploit extraordinaire mais à devenir exemplaire. C’est parce qu’il incarne une nouvelle valeur utile à sa communauté que l’homme héroïque a la légitimité d’accéder au pouvoir et peut ensuite rénover le monde (le tissu social, intellectuel, politique, spirituel…) dans lequel il vit.

Acropolis : Dans les sociétés plus archaïques comme la Grèce, ou d’autres, on trouve des héros. Zeus en a engendré un certain nombre. Peut-on dire qu’il y avait, à cette époque, un processus éducatif avec une voie initiatique qui a fait émerger les héros et qui faisait partie de leurs valeurs ?

L.B. : C’est probable. L’origine des mythes grecs est complexe. Elle est antérieure au VIIIe siècle av. J.-C. (période d’Homère). À cette époque, les traditions étaient orales. Homère en a probablement mis quelques-unes par écrit, mais on en a perdu un grand nombre. Les mythes grecs existaient avant l’âge classique (Ve siècle av J.-C.). L’une des hypothèses consiste à penser qu’un certain nombre de mythes attribués à la Grèce antique remonteraient aux traditions chamaniques préhelléniques. Les mythes seraient alors des sources d’enseignement pour la métamorphose et la transformation intérieure, dans un univers culturel non-intellectuel au sens où nous l’entendons aujourd’hui.

Acropolis : Que racontent les mythes ?

L.B. : Chaque mythe contient probablement deux éléments : la géographie d’une partie du monde du sens et la manière de s’y déplacer. Ces grandes histoires proposent un parcours initiatique, elles aident à la transformation intérieure. Les Grecs, qui ont inventé la philosophie et les écoles de Mystères, accordaient peu d’importance aux dieux de la guerre, contrairement à ce que firent plus tard les Romains. Pour eux, la figure du héros était essentielle. Il s’agissait d’un homme qui reconnaissait sa condition terrestre et s’engageait pour découvrir l’immortalité, ce que nous traduirions aujourd’hui par «vérité intérieure» ou «contact avec la « transcendance »». Hercule/Héraclès était le héros emblématique de la tradition grecque, Zeus l’a voulu spécialement afin qu’un homme au moins puisse devenir «immortel». Il y eut cependant au cours de l’histoire une dégradation de la figure du héros. Le Grec cherchait l’immortalité et la transcendance, les douze Travaux d’Hercule montrent ce chemin dans leur langage symbolique ; Rome magnifia le héros militaire qui remportait de nombreuses victoires ; aujourd’hui un «héros» est simplement quelqu’un qui accomplit un exploit. La figure héroïque est devenue profane, sa force s’est tournée vers le monde au lieu de s’orienter vers l’auto-dépassement.

Acropolis : Est-ce la raison pour laquelle le héros ne peut plus devenir roi ou sage, qu’il ne peut donc pas transmettre ses valeurs transcendantes à la collectivité ?

L.B. : Aujourd’hui le héros ne peut pas le faire car les valeurs collectives dominantes ne sont plus celles-là. On aimerait que la sagesse soit aussi enviable que la réussite économique, mais ce n’est plus le cas dans notre société ! À l’époque romaine, il y eut une rupture. Rome s’est nourrie des philosophies grecques, mais elle les a traduites en termes d’expansion culturelle et de codes juridiques. Ce qui était au centre de la cité romaine n’était pas un temple mais un marché où étaient traitées les questions économiques et politiques : le forum.

Acropolis : Vous avez parlé de la descente aux Enfers comme un moment crucial du parcours du héros.

L.B. : On retrouve l’au-delà dans le christianisme, en Égypte et dans de nombreuses traditions, quoiqu’avec des sens différents. C’est une donnée fondamentale du parcours spirituel. En ce qui concerne Hercule, la «descente aux Enfers» prend place, selon les auteurs, au cours du dernier ou de l’avant-dernier des Travaux avec la capture du Cerbère. C’est dire si cette «descente» demande une longue préparation ! L’Hadès est gardé par le Cerbère, un chien à trois têtes qui interdit aux âmes de sortir du Royaume des Morts. Symboliquement, le chien est le gardien de toutes les portes : il garde le territoire et pose des limites. Il s’oppose à la figure du chat qui représente au contraire l’adaptation psychique, la capacité de franchir les portes, d’aller en souplesse d’un monde vers un autre. Remarquons que dans la «vraie» vie, chiens et chats adoptent des attitudes contraires : quand un chien est content, il remue la queue ; quand un chat n’est pas content, il remue également la queue. L’un ferme les portes, l’autre les ouvre. Après avoir capturé Cerbère, Hercule ramena l’animal écumant de rage à Eurysthée (11). «Capturer le Chien» revient à être capable d’abandonner toutes ses limites, à ouvrir intérieurement toutes ses portes. C’est un grand rêve que d’abolir toutes les frontières. Mais il y a toujours le risque d’être envahi, de perdre son identité, de sombrer dans la folie et même de mourir. Celui qui veut abolir les frontières doit être préparé par les onze autres grands Travaux qui précèdent. Car c’est là l’une des ultimes réalisations de l’homme. Lorsque nous ne sommes plus freinés par nos limites, nos peurs et nos systèmes de représentation, nous nous mouvons entre l’abîme et la cime. Nous sommes alors fécondés par l’un et par l’autre, en nous ouvrant à la fois à la lumière et à l’ombre. L’ombre donne de la profondeur et de l’intériorité, la lumière procure de la légèreté et de la joie. Dans ce Travail, Hercule relie ses profondeurs intimes avec les hauteurs de conscience les plus subtiles. Cela ne s’accomplit qu’avec l’abandon des ses limites et de toutes autres formes de résistance et de barrière. Après être descendu dans la tombe, le Christ est monté au ciel. C’est la même analogie, et également l’étape qui a précédé son ascension vers l’immortalité.

Nous avons besoin de héros aujourd'hui

Nous avons besoin de héros aujourd’hui

Acropolis : Pensez-vous qu’aujourd’hui nous aurions besoin de héros ? Comment stimuler cette quête ?

L.B. : Nous sommes arrivés à la fin d’une époque. D’une façon évidente, nous sommes parvenus aux limites des capacités de la planète, devenue incapable de nourrir 7 milliards de personnes sans épuiser ses réserves. Sans même parler de la pollution, de la gestion de l’eau, des questions agro-alimentaires et économiques… Nous sommes à la fin d’un modèle de consommation et de civilisation. Donc oui, nous avons besoin aujourd’hui que de nombreux héros se lèvent car nous sommes à l’orée d’un nouveau monde. Quand va-t-il apparaître ? Vladimir Propp (12), folkloriste russe, a travaillé dans les années 1930 sur la morphologie du conte. Il a montré que les contes étaient tous structurés sur le même modèle, en 33 étapes chronologiques, qui peuvent être ramenées à 12 et associées à chaque signe du zodiaque. J’ai développé cela dans La force du symbolique (13). Une phase de chaos et d’incertitude précède toujours la naissance du héros, c’est un peu ce que nous vivons aujourd’hui.

Acropolis : Quelle est cette fin du monde annoncée ?

L.B. : Dans les contes la fin d’un monde est annoncée quand le vieux roi a perdu sa légitimité. Il ordonne, par exemple, à ses filles de ne pas rentrer après minuit. Or celles-ci transgressent la loi et arrivent après l’heure dite. En astrologie, l’ordre est représenté par le signe du Capricorne, la transgression par le signe du Verseau. Puis arrive une période de chaos et de confusion correspondant au signe des Poissons. Aujourd’hui nous sommes dans cette période historique, que nous retrouvons dans tous les cycles. Les politiques ont perdu leur légitimité, ils ne sont plus écoutés. Ce sont les grandes puissances économiques qui détiennent le pouvoir or elles n’ont aucune légitimité pour cela. Symboliquement le «roi» n’est plus entendu.

Acropolis : Pourquoi le monde politique a-t-il perdu sa légitimité ?

L.B. : Le monde politique a perdu sa légitimité car il n’est plus dans l’exemplarité. Ses représentants ne sont plus en contact avec les valeurs d’une nation, ni avec le monde du sens. Alors de nombreuses transgressions surgissent. Les gouvernants essaient bien de maintenir leur pouvoir par la force, mais cela ne marche jamais très longtemps. Cette situation laisse un espace fabuleux aux individus pour découvrir puis devenir exemplaires et découvrir les nouvelles valeurs dont le monde a besoin. Nous ne savons pas encore lesquelles. Nous sommes dans cette conscience du manque et chacun peut se lever et se mettre en marche pour commencer son parcours héroïque. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus suivre un héros emblématique et sauveur. Les héros ne pourront être que des individus particuliers qui apporteront leur propre lumière grâce à l’accomplissement de leur combat héroïque. C’est l’ensemble de ces lumières qui répondra aux besoins du monde à venir.

Acropolis : Cela correspondrait-t-il au signe du Verseau, symbolisé par le ciel nocturne éclairé par une myriade d’étoiles ?

L.B. : En effet. Le Verseau est la prise de conscience que chaque Soleil est une étoile et que celles-ci font partie d’une constellation. Chacun peut être une petite lumière, individuellement. Leur réunion, dans toutes leurs différences assumées, formera une grande lumière collective qui pourra changer le monde.

Acropolis : Et que peut-on dire du futur ? Si la conscience du manque engendre la vocation héroïque, vivons-nous aujourd’hui une véritable opportunité pour que beaucoup d’individus la redécouvrent en eux-mêmes ?

L.B. : Le futur sera ce que l’on voudra en faire. Il ne se réalisera avec succès que s’il y a des héros individuels, des aspirations individuelles qui se mettent en marche. Chacun dans son domaine de compétence et en accord avec son aspiration profonde. La compétence renvoie à des références culturelles et professionnelles. Par-delà tout cela, il y a un grand mouvement historique, les civilisations suivent leur rythme et nous allons nécessairement vers un renouveau, vers un nouveau sens. Le mieux que nous puissions faire, c’est d’être à l’écoute et de ne pas tenter de retenir le vieux monde avec tous ses avantages acquis. Et, en même temps, nous devons partir des valeurs du Verseau : agir au niveau individuel et travailler ensemble. Le Verseau est très paradoxal. C’est un introverti qui fait de l’extraversion et un individualiste qui fait du social. Il importe, en avançant, de conserver le sens du mystère. Nous ne pouvons aller de découverte en découverte intérieure qu’en conservant précieusement le sens de l’inconnu. Si nous savons déjà tout, l’univers ne pourra rien nous apprendre. Alors l’avenir ne pourra pas se déployer autrement qu’en continuant ce que nous faisons déjà aujourd’hui. Si nous ne laissons pas cette part de mystère, nous ne laissons aucune place à l’avenir pour qu’il se réalise autrement que comme une prolongation du passé. C’est le grand défaut de la modernité de vouloir tout expliquer. L’explication tue le réel. Le réel n’est pas un immense puzzle dont il faudrait rassembler les morceaux pour en comprendre le sens, c’est un mystère dont seule une conscience ouverte peut faire l’expérience.

Acropolis : Y-a-t-il des signes de ces grandes mutations ?

L.B. : Le film Lumière (14) est un signe avant-coureur du changement de monde. Quelles que soient leurs formations, leurs écoles et leurs histoires personnelles, il semble qu’il y ait un certain nombre de gens qui ne se nourrissent que de prana (15), sans manger autre chose, certains auraient même arrêté de boire depuis une dizaine d’années. C’est le signe d’une mutation ontologique de l’espèce humaine, le signe que peut-être le corps de l’humain est en train de se transformer et que l’on se dirige vers une autre espèce…

Acropolis : C’est ce qu’Aurobindo (16) et Satprem (17) évoquaient ?

L.B. : Oui, ils parlaient de la transformation cellulaire pour atteindre l’immortalité, c’est-à-dire la possibilité de changer les habitudes automatiques des cellules pour entraîner une mutation de l’espèce. Or aujourd’hui, beaucoup de personnes ont une formation intellectuelle. Ce recul que permet la pensée est utile pour voir que ce n’est pas le monde extérieur qui a raison ou tort mais qu’il est le reflet de nos croyances les plus intimes. Les événements dits «objectifs» qui nous arrivent, qu’ils soient agréables ou désagréables, parlent de notre potentiel, de nos limites, de nos peurs et de notre pouvoir de création. Mais l’intellectualité est aussi un obstacle à chaque fois que nous tentons de comprendre quelque chose avant d’en faire l’expérience. Trop souvent, l’intelligence devient un outil utilisé pour se protéger du monde et nier la nature physique et métaphysique, alors qu’il est un formidable moyen de clarification de celle-ci.

Sur le chemin de la transformation intérieure, le héros commet toujours trois fautes…

Acropolis : De quelles fautes s’agit-il ?

L.B. : La première est la désobéissance aux dieux. Hercule, refusa l’ordre de Zeus qui lui demandait d’accomplir les douze Travaux. Alors Héra le rendit fou. La seconde faute consiste à vaincre un ennemi de manière déloyale, par la ruse. Ce qui est contraire au code de l’honneur du guerrier. La troisième faute est l’adultère. Hercule trompe Déjanire, son épouse légitime, au profit d’une autre jeune femme. Ces «fautes» sont bien sûr à lire symboliquement.

En désobéissant aux dieux, l’homme héroïque affirme sa capacité à établir un dialogue avec l’archétype, à ne plus être soumis à sa religion. En disant «non» il devient un homme libre qui choisit de répondre – ou non – à la pression de l’inconscient collectif, religieux ou spirituel. C’est la version lumière de la transgression, de la trahison par rapport à l’esprit. Il faut savoir transgresser les lois communes et aller vers quelque chose d’essentiel pour soi.

La deuxième faute consiste à utiliser le mensonge et la ruse. Le mythe précise que, dans certains cas, il est nécessaire de mentir. Nietzsche écrivit de très beaux textes sur ce sujet dans Zarathoustra (18). Nous lui devons cette belle formule : «toute vérité est une erreur en sursis». Il faut donc savoir ruser avec la vérité officielle lorsqu’il s’agit de défendre une petite semence de vérité qui émerge dans le monde, sans cela elle serait vite écrasée par les gros sabots des gens «bien pensants».

La troisième faute est l’adultère. Le mythe ne parle jamais de moralité, ce n’est donc pas à ce niveau qu’il faut chercher une explication. L’adultère correspond à une (re)production illégitime. C’est le fait d’avoir des enfants, non avec sa femme mais avec une autre personne. Dans notre culture la «production illégitime» serait l’équivalent d’un détournement des circuits commerciaux officiels et conformes aux valeurs dominantes, pour produire quelque chose qui semble inutile aux yeux du monde mais qui s’avère utile pour le Nouvel Age.

Acropolis : Quelle est la fin de l’histoire du héros ?

L.B. : À la fin de son histoire, le héros est purifié de ses fautes par la Terre-Mère. Néanmoins, s’il ne les avait commises, il n’aurait pas réussi son parcours héroïque. Il a transgressé au nom de la liberté ; il a menti au nom de la vérité et a pratiqué l’adultère au nom des valeurs du futur. Le héros commet ces trois fautes pour accomplir sa destinée. Mais il est évident que cela reste des «fautes» lorsqu’elles ne sont pas commises dans le cadre d’un processus héroïque, c’est-à-dire faites pour elles-mêmes ou pour le simple agrandissement de soi !

Par Laura WINCKLER
(1) Astrologue français né en 1921, auteur de nombreux ouvrages d’astrologie
(2) Astrologue (1913-1998) né en Russie et ayant vécu en Suisse. Disciple de Dans Rudhyar, il fonda le Réseau d’Astrologie humaniste (RAH) et écrivit des ouvrages sur l’astrologie
(3) Astrologue né en France en 1926
(4) Paru aux éditions Traditionnelles en 1984
(5) Ouvrage de Luc Bigé, éditions du Rocher, 1995
(6) Université du symbole, Immeuble de l’Entrepôt,7 rue Francis de Pressensé, 75014 Paris – Tél : 01 45 40 07 53 – Courriel : universitedusymbole@lentrepot.fr
(7) http://universite.dusymbole.free.fr.
(8) Linguiste français, comparatiste, philologue et académicien français (1898-1986), auteur de nombreux ouvrages sur les sociétés, la mythologie et les religions indo-européennes
(9) À paraître aux éditions Janus
(10) Luc BIGE, La voie du héros, les douze travaux d’Hercule, éditions Janus, 2010
(11) Roi de l’Argolide (territoire situé dans la péninsule du Péloponnèse)
(12) Folkloriste russe (1895-1970), auteur de La Morphologie du conte, éditions du Seuil, 1970. Voir article de Louisette Badie, Le conte, un scénario initiatique, revue Acropolis n° 202, page 14
(13) Paru aux Editions Dervy, en 2003
(14) Film de P.A. Straubinger, 2010
(15) Terme sanscrit signifiant souffle et principe vital
(16) Aurobindo Ghose dit Sri Aurobindo (1872-1950), un des leaders du Mouvement pour l’indépendance de l’Inde, philosophe et poète, écrivain spiritualiste. Il a développé l’approche du Yoga intégral
(17) De son vrai nom Bernard Enginger (1923-2007), écrivain français proche de Sri Aurobindo
(18) Ainsi parlait Zarathoustra, Friedrich Nietzsche, Livre de poche, 1972, 410 pages
 Contacter Luc Bigé : bigeluc@gmail.com
http://symbole.over-blog.net/
 Luc Bigé est le fondateur de l’Université du symbole :
Immeuble de l’Entrepôt, 7 rue Francis de Pressensé, 75014 Paris
Tél : 01 45 40 07 53
Courriel : universitedusymbole@lentrepot.fr

Œuvres de Luc BIGE :

– Aux Editions de Janus :
. La symphonie du zodiaque (2000)
. Le chœur des planètes (2001)
. Les sept jours de la création d’Israël (2003)
. La Lune noire, un vertige d’absolu (2004)
. Les douze maisons astrologiques (2005)
. Prométhée, le mythe de l’homme (2005)
. L’éveil de Narcisse, l’éveil de la conscience (2006)
. Petit dictionnaire en langue des oiseaux (2006)
. L’homme réunifié (2007, réédition)
. Les planètes rétrogrades (2008)
. Icare, la passion du Soleil (2008)
. La Voie du Héros, les douze travaux d’Hercule (2010)
– Aux Editions Dervy :
. La Force du Symbolique (2003)
 À paraître (novembre 2012) : Vers un modèle astrologique de l’Histoire , préfacé par Michel Cazenave, Éditions Janus

 

  • Le 8 juin 2015

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