Gilbert Durand

Que sont devenus le mythe et l’imaginaire en Occident ?

Philosophe et sociologue, Gilbert Durand est décédé le 7 décembre 2012. Créateur des Centres de recherche sur l’imaginaire, il laisse une œuvre immense (plus de 350 ouvrages et articles scientifiques connus à ce jour) qui a ouvert et inspiré une voie à une réflexion dont se réclament aujourd’hui plus de 80 centres de recherche dans le monde sur la pensée symbolique. Il a exploré les données anthropologiques de l’imaginaire humain, dont il en a dégagé les formes invariantes. La revue Acropolis l’a rencontré en 1985.

Né le premier mai 1921, Gilbert Durand s’engagea dès 1940 dans la Résistance. Officier des F.F.C. et des F.F.I. (1), il connut les geôles nazies et fut décoré pour faits de Résistance, de la Légion d’Honneur et de la Croix de guerre. Il reçut également la médaille de la Résistance, la médaille des déportés et internés résistants.
Agrégé de philosophie en 1947, il fut pendant plusieurs années professeur titulaire, puis professeur émérite d’anthropologie culturelle et de sociologie à l’Université de Grenoble. Il est le fondateur du Centre de recherche sur l’imaginaire, qui regroupe actuellement trente laboratoires, dont dix implantés à l’étranger. Il est l’auteur de nombreux ouvrages. Son premier livre, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire est devenu un classique, constamment réédité. Citons parmi ses autres ouvrages L’imagination symbolique, Figures mythiques et Visages de l’œuvre, Science de l’Homme et Traditions, La Foi du cordonnier… Il nous livre, ci-dessous, un panorama tout à fait extraordinaire du mythe et de l’imaginaire dans l’Occident d’aujourd’hui et de demain.

Acropolis : Nous assistons aujourd’hui à une perte d’intérêt des individus pour la société dans laquelle ils vivent. Par exemple, un sondage réalisé dernièrement annonce que 50 % des Français ne se sentent pas concernés par les mouvements idéologiques actuels et pensent que d’ici l’an 2000 (donc dans quinze ans) il n’en existera plus ou peu. Le problème est celui du nihilisme d’une part, d’une sorte d’énergie centrifuge dispersante et d’autre part, de l’échec des idéologies qui doivent reconnaître aujourd’hui, qu’aucun idéal n’est capable de réunir et de lier les gens, c’est-à-dire qu’il provoque un renversement. Comment peut-on sortir de cette impasse ?

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Gilbert Durand : Certains pressentent les choses. Je pense au Ministre de l’Éducation nationale. Il pressent que le tissu français est en train de ficher le camp, et veut faire à nouveau chanter la Marseillaise. On se moque de lui dans certains journaux, mais peu importe. Il y a donc un pressentiment général chez les gens qui pensent. Ce qui est plus grave, et je le disais il y a bien longtemps au fondateur de l’Europe, de la C.E.E. (2), René Mayer : «vous ne ferez jamais une Europe sur du charbon et de l’acier, parce que les intérêts européens profonds sont dans les cultures de l’Europe. On va avoir de grandes surprises politiques en Europe. Car précisément, le jeu des partis politiques des tendances idéologiques, ne coïncide plus avec la réalité du «psychoïde» européen, c’est-à-dire de l’ensemble des tendances, mouvements, idées et symboles qui se dessinent. Ce nouveau modèle n’est pas accepté par les institutions officielles : états, écoles, partis, confessions…

A. : Donc, l’important est dans les croyances et non dans la recherche des technologies ?

G.D. : Bien sûr ! Dans les croyances, les convictions impliquées dans des formes culturelles. Et on ne fera jamais rien uniquement autour du prix du lait de l’Europe verte, du charbon et de l’acier, ou même autour de la défense. En effet, la défense de quoi ? Je pose brutalement la question : la défense de quoi ? Dans les sondages on est effrayé ! La plupart des jeunes Français ne sont pas contre le service militaire mais la plupart des Français disent : «on ne se battrait pas !» Alors à quoi bon une Défense qui ne défend plus rien ? Alors, il y a là un paradoxe qu’il faudrait bien voir de près. Il y a une démobilisation, je ne dis pas morale ; il ne s’agit pas d’un «réarmement moral» mais d’un réarmement imaginaire, mytho-culturel de la vieille Europe, qu’il faudrait faire. Or, il y a des pressions très fortes de part et d’autre. L’Est n’a aucun intérêt à ce que l’Europe se réarme sur le plan mythologique. Les Églises, dont c’était le rôle sont complètement démythologisées. Les États-Unis, quant à eux, n’y ont aucun intérêt. Ils se sont placés sous une idéologie simpliste comme diffuseur d’un simple pragmatisme économique. Tout cela est négatif pour l’Europe. Malgré les apparences, je pense que se recréeront des courants, des «mouvements» coordonnés, à différents niveaux. Car le tissu sociologique est fait de croyances et de mythes. Ils se recréeront sectoriellement. Il y a une coupure entre le pays institutionnel avec des institutions scientifiques, pédagogiques, politiques et une «socialité» réelle qui «bricole» ses mythes, ses convivialités ; «l’ombre de Dionysos» pèse sur elle faute de mieux car il n’y a rien d’autre. Nous n’en sommes plus à la trahison des clercs mais à leur démission pure et simple ! Clercs d’Église comme clercs d’État !

A. : Nous assistons aujourd’hui, en conséquence au refus du Mythe avec toutes ses conséquences d’une irrationalité transformée en barbarie. Que pensez-vous d’un système plus «rationnel» dans le sens des sociétés traditionnelles…?

G.D. : Oui. Michel Cazenave me disait : «Vous voudriez un mythologisme bien tempéré…» Oui ! Quelque chose qui organise ceci de façon cohérente et non de façon barbare, sauvage, agressive et spontanée. Alors qu’une mythologie livrée à elle-même risque d’être portée, comme on l’a vu chez les nazis à fleur de pulsions et non pas organisée dans un sociologisme spécial. Notre Europe des marchands risque d’être une seconde République de Weimar…

A. : Pourquoi affirmez-vous que bien que vaincu, c’est Hitler qui a gagné la dernière guerre d’un point de vue sociologique ?

G.D. : Je répète cette boutade : Hitler a gagné la guerre d’un point de vue sociologique. Car nous n’avons pas su alors, démocraties européennes et américaines, tirer les leçons de nos défaites. Hitler a failli gagner matériellement la guerre : cela a tenu à un fil. Mais par les procédés qu’il a utilisés, on peut dire aujourd’hui qu’il l’a, hélas, gagnée moralement. Dans le monde d’aujourd’hui, on voit que les génocides, les systèmes d’exclusion radicale, les fantasmes divers de puissance se sont répandus. La torture s’est banalisée et est devenue une chose quotidienne. Le terrorisme international reprend des méthodes qui étaient celles de la Nuit de cristal (3) ou de la Nuit des longs couteaux, (4) pour reprendre une terminologie nazie. Cela me paraît inquiétant, car, face à cela, les démocraties occidentales ont les mêmes réactions qu’elles avaient vers 1933, c’est-à-dire des réactions purement rationalistes — d’un rationalisme démodé — hypothético-déductives et n’ont pas tenu compte des grandes découvertes qui ont failli donner à Hitler la victoire matérielle, mais qui ont également accompagné la naissance d’une philosophie comme celle de Cassirer (5), d’une nouvelle psychologie issue de Freud, puis de Adler et de Jung, enfin tout un immense renouveau de l’étude de l’homme, qui semble proscrit, marginalisé, comme il l’était vers les années 1930 en Europe. La société allemande du début du siècle était très centrée sur le positivisme des techniques qui a pu faire illusion à un moment donné. Hitler, un des premiers et son équipe, ont vu, grossièrement, il faut le dire, qu’il y avait d’autres ressorts, et dans un groupe social, et dans l’individu, — n’oublions pas que Freud lui-même est de civilisations germanique —, des ressorts profonds que les institutions officielles ne voyaient pas. Alors, quand je dis qu’Hitler a gagné la guerre, j’ai peur d’une chose, qu’effectivement les démocraties occidentales, avec leurs idéaux, restent perdantes parce qu’elles se refusent à utiliser les moyens de diffusion, propagande et information qui sont ceux d’une nouvelle anthropologie, et que quelque fois la publicité utilise. Elles sont démobilisées comme elles l’étaient déjà vers 1930.

A. : Mais devant ceci, le rationaliste dit : «vous voyez les dégâts que cela peut causer : donc non au Symbole ; non à l’imaginaire, non à la Tradition»

G.D. : Je leur dis : «vous dites non ! Mais vous ne pouvez empêcher les choses d’exister ou alors c’est la politique de l’autruche ! On ne peut pas, par une simple négation, supprimer cette pesanteur pulsionnelle. C’est inscrit même dans la psychanalyse la plus primitive. On ne supprime pas ces pulsions de l’inconscient, figuratives du Mythe, ces configurations imaginaires. Le rationalisme modèle 1882 fait pêché d’angélisme !». Et c’est ce que je réponds à ce rationalisme périmé. Au contraire, ils devraient se demander : «pourquoi nous, rationalistes, nous démocrates, nous partisans des Droits de l’Homme, avons-nous failli être écrasés par Hitler ?» Il faut se demander pourquoi. Alors pourquoi, nous, Europe, avec une tradition judéo-chrétienne et démocratique, repousserions-nous l’avantage du Mythe et de ses puissances ? À Hitler, il ne fallait pas opposer la déesse Raison, mais d’autres dieux, d’autres puissances, d’autres noumènes.

A. : Ce que vous dites est impressionnant car finalement c’est comme s’il y avait une sorte «d’arriérisme» qui était en train de s’installer, une sorte d’obscurantisme, à partir du moment où nos systèmes à penser, nos démocraties dont vous parlez, n’ont pas compris le renouveau extraordinaire qui se produit et la réaction que la science même est en train même d’apporter à ce «mécanisme» du XIXe siècle.

G.D. : Voilà ! Parce que non seulement il y avait Freud, dans cette révolution gigantesque, mais il y avait aussi Einstein, Planck (6), Fermi (7), Bohr (8), Dirac (9). Les politiques et les pédagogies n’ont pas suivi. Elles sont bloquées et c’est cela le drame. Et le danger est qu’elles se croient progressistes, alors qu’elles sont, comme vous disiez, arriéristes. Et je pense aux Américains qui se croient encore dans une atmosphère anthropologique qui est celle du XIXe siècle.

A. : Nous ne pouvons même pas dire que les Américains sont dans une sorte de romantisme ?

G.D. : Non, même pas. Ils sont dans un pragmatisme positiviste qui était celui de la fin du XIXe siècle. Il y a là une erreur fondamentale. On m’a demandé la traduction d’un de mes ouvrages en américain, et si je fais une préface, ce sera assez violent. Je dirai : «attention, vous êtes à Pearl Harbour, et à la défaite devant un Giap (10) quelconque. Car vous n’êtes plus dans les problématiques de l’anthropologie et de l’épistémologie contemporaines».

A. : Selon vous, le nouvel obscurantisme que nous vivons est dû au fait que progressivement les mythes, les puissances de l’imaginaire se sont vus lâchés par les institutions officielles. Que s’est-il passé ?

G.D. : On peut dire qu’il y avait dans le passé, une régularisation du Mythe par les grands systèmes religieux fondateurs de l’Occident, «triadisme» romain, judaïsme, protestantisme, catholicisme, orthodoxie orientale. C’étaient des systèmes régulateurs. Lorsqu’apparurent le «Kulturkampf» (11), le positivisme français et le pragmatisme anglo-saxon, il y eut une démythologisation généralisée. Même pour les Églises — je pense à Bonhoeffer (12), Kobs (13)… et aussi au judaïsme allemand —, le Mythe était quelque chose qu’il fallait expulser pour en revenir à des positivités historiques, comme de nos jours dans certains mouvements issus de Vatican II chez les Catholiques.

A. : La spiritualité s’est intellectualisée et a permis les manipulations incontrôlées du Mythe et du Symbole.

G.D. : Les puissances du Mythe, les puissances de l’imaginaire qui sont fondamentales, se sont retrouvées lâchées par les institutions. Alors, elles se réinvestissent, chaque fois qu’un leader plus ou moins renseigné les manipule. Sur le plan individuel, cela fait la vogue des psychanalyses… Il y a eu manipulation nazie ; il y a eu manipulation stalinienne ; il y a manipulation chaque fois que quelqu’un ou un groupe, non contrôlé la plupart du temps, prend en charge cette manipulation. Nous voyons en France même des desseins racistes se dessiner. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de pédagogie adaptée à ces problèmes-là. On continue à ronronner une pédagogie complètement démodée mais ces puissances existent bien. Elles sont larvées dans tous les moyens vidéo actuels. Elles sont de toutes manières dans l’inconscient collectif. Alors on est toujours à la merci de quelqu’un qui manipule. Hitler, Gœbbels et Rosenberg ont été des manipulateurs grossiers et efficaces de certaines formes imaginaires et mythologiques — c’est évident — et qui n’étaient plus contrôlées par aucune Église ni même par aucun «État» en tant que consensus politique. Et ce qui est paradoxal, c’est qu’au moment où on s’aperçoit que la mythologie — pour utiliser ce terme — était valable, ou que les puissances mythiques étaient efficaces, à ce moment-là, les religions de l’Occident se sont mises à démythologiser frénétiquement. Alors, toutes ces puissances mythiques qui n’étaient plus centralisées par personne – ce n’était plus le Dieu des Juifs, ou les puissances séphirotiques de la Kabbale (14) ou les hiérarchies hagiographiques (15) du catholicisme, les doctrines trinitaires —toutes ces théologies de l’image, de la théophanie, ont été livrées à un Wotan (16). Carl Gustav Jung avait, dès 1926 (premier article) puis 1936, dénoncé l’arrivée de Wotan, en disant : «Attention, il y a un vide ! et c’est le dieu des steppes, le dieu sauvage, le dieu brutal qui arrive, et qui peut être manipulé par le premier venu». Il n’y avait plus de tampon mythologico-théologique. Comme on n’avait pas supprimé pour cela, ni l’imaginaire ni les puissances du mythe, c’est allé au premier venu. En politique — comme le dit de l’amour un poète — il suffit d’être alors le «premier venu». Aujourd’hui, on assiste au même phénomène. Pourquoi les jeunes vont-ils vers les sectes, vers les orientalismes plus ou moins frelatés ? Pourquoi vont-ils ailleurs ? Parce qu’ils ne trouvent plus dans les structures mythogéniques de l’Occident, occultées par les institutions, de quoi les satisfaire.

A. : Aujourd’hui, il n’y a pas de volonté politique pour la réintégration de l’imaginaire ; mais si on fait de la politique-fiction, quelles seraient selon vous, les valeurs qui serviraient à un renversement de la situation ?

G.D. : J’ai l’idée et le projet, non en France, mais dans un pays d’Europe, de créer des «Rencontres internationales sur l’imaginaire européen». je pense que le pays qui acceptera cela, qui donnera des moyens, jouera un rôle historique considérable car ce n’est pas le recensement des ressources qu’il faut faire, car il est facile à faire, ce n’est pas un catalogue non plus, c’est simplement une mise ensemble, un peu comme on le fait — sans intention politique — à l’Université Saint Jean de Jérusalem (17) ; mais là, ce serait avec une intention politique, une politique d’Europe, une volonté de mettre ensemble les valeurs qui ont fabriqué l’Europe au cours de l’Histoire, les valeurs de placement imaginaire, les valeurs du Mythe, les valeurs qui ont donné naissance aux courants d’expansion européenne, et de réintéresser des chercheurs et des intellectuels de toutes nations, de toutes cultures, à leur patrimoine commun, si l’on veut que ce patrimoine soit commun.

A. : Oui, sans pour autant faire un retour en arrière dans une sorte de nostalgie passéiste.

G.D. : Non, au contraire ! Parce que je suis Européen, je suis un partisan de l’avancement des sciences qui nous ont amenés à une certaine puissance et maîtrise technologique par des rationalismes nouveaux, ignorés du vieux rationalisme. Et cela commence dès la relativité, cela continue avec Niels Bohr, la nouvelle théorie quantique — je pense à Costa de Beauregard en France (18), à Capra (19) qui est autrichien mais qui vit aux États-Unis, à David Bohm (20) à Londres…

A. : C’est la fin de la linéarité rationnelle.

G.D. : Oui, mais c’est bien un rationalisme, un rationalisme complexe, je pense à B. Nicolescu (21), à une quantité de gens. Nous sommes légion d’épistémologues ; je pense à Edgar Morin, qui est un bon ami. Nous nous rendons très bien compte que la rationalité de 1985 n’est pas celle de 1882. Nous revendiquons un rationalisme naissant car dans cette épistémologie sont inclus les progrès d’une psychologie et d’une sociologie des profondeurs. Sociologie qui peut se définir de Sorel (22) à G. Dumezil (23) et à Éliade (24), et à moi-même. Tout cela a un trait commun, c’est qu’une configuration mentale anthropologique européenne nouvelle est née, que des gens comme Lupasco (25) avaient eu le mérite de dégager, il y a déjà fort longtemps, contre vents et marées. Tout cela a crée une solidarité. Mais le drame, c’est que les institutions ont soixante-dix ans de retard, la pédagogie, les instituts de recherche … Je ne parle même pas des institutions politiques qui sont tellement dépréciées que plus personne n’y attache une importance véritable. Je dis souvent qu’il faudrait faire un autre — je dis bien «autre» (alter) — tout autre Kulturkampf. Ce serait le moment d’engager un nouveau combat. Je prends le mot bismarkien de «kulturkampf» mais en le retournant complètement. Dans ce combat, nous dirions qu’il y a une physique d’avant-garde qui n’est pas le vieux rationalisme, une biologie avec Sheldrake (26), avec Waddington (27), Lorenz (28) et Portmann (29), il y a une sociologie nouvelle, tout un mouvement qui doit peu à peu se grouper et réfléchir sur ses racines culturelles.

C’est pourquoi je rêvais de ce «Rencontres internationales» sur le bilan imaginaire de l’Europe. J’ai recensé au moins sept configurations culturelles européennes, disons — pour taquiner les rétro-rationalistes — «sept Anges» qui veillent aux portes de l’Occident : l’ange juif, l’ange hellénique, l’ange romain, l’ange germanique, l’ange celtique, l’ange ibérique, l’ange slave. Tout cela dessine une configuration de cultures solidaires, d’où sont nées les idéologies les plus généreuses de l’Europe. C’est le réseau solidaire de ces différences qu’il faut dégager. Chaque grande travée de l’Europe — les sept que je discerne tout au moins (il y en a d’autres si on affine et subdivise) — est porteuse d’un espace. Un espace latino-roman, qui se traduit dans l’architecture romane, est très différent de l’espace germano-baroque ; car le baroquisme est né dans ce climat musical de l’Allemagne. Une basilique romane et le «Gésu» (30) à Rome sont tout à fait différents en matière de configuration, de sensibilité, d’emplacement de l’image, et par là même, de signification porteuse. Certains l’avaient vu, mais surtout chez les esthéticiens, Eugénio d’Ors (31), Worringer (32)… Donc cela n’a pas été pris au sérieux ! Vous comprenez, quand on voit l’espace byzantin fermé, les grandes mosaïques frontales sur les murs, c’est aux antipodes — bien qu’étant européen — de l’espace baroque ou même de l’espace celto-gothique. Or cela, il faut le raviver et pour ce faire, il faut une institution, dont j’ai déjà posé les bases.

A. : Mais y a-t-il une hiérarchie dans ces espaces ?

G.D. : Il est évident que certaines figures sont plus à l’aise dans certains espaces que dans d’autres. Mais je ne pense pas qu’ils constituent une hiérarchie. Il doit y avoir un petit nombre d’espaces. Je ne sais même pas s’il y en a sept. Il y a sept configurations culturelles mais je ne sais pas si elles recouvrent chacune un espace. Il n’y en a peut-être que trois ou quatre. Il est certain qu’il y a des redondances, dont tous les historiens de l’art se sont aperçus. Certains ont pu dire qu’il y avait plusieurs baroques, ou plusieurs époques classiques. Je ne sais pas, mais ce qui est certain, c’est qu’il n’y a pas de hiérarchie, puisqu’il y a redondance. Dans ma jeunesse par exemple, et parallèlement au gigantisme mussolinien, nazi ou stalinien, vous aviez en France une sorte de néo-classicisme froid. Le Palais de Chaillot remplaçait le Trocadéro qui était d’un baroquisme Second Empire. C’étaient les théories de fonctionnaliste de Paul Souriau (33)… En Russie, il y avait une foule de théories qui se voulaient anti-esthétiques et qui étaient fonctionnalistes. C’était une sorte de retour au classicisme. De nos jours, il semblerait au contraire, par le rétro, qu’il y ait un retour au Jugendstil (Art nouveau en allemand), à Gaudi (34), Majorelle (35), l’École de Nancy (36)… Je pense donc qu’il n’y a pas de hiérarchie mais un consensus, né de rencontres.

A. : Sans tomber dans un syncrétisme.

G.D. : Non. En gardant le particularisme germanique, juif, catholique, romain, grec, byzantin… Ce qui est inéluctable car même si les Églises cèdent, les sensibilités esthétiques restent. C’est une seconde nature qui s’est créée, et malgré le fléchissement des institutions imaginaires, elle perdure.

A. : Donc, pour vous, tout ceci est un noyau de développement pour l’avenir.

G.D. : Oui. Regardez aussi du côté de la judaïté azkhénase celle qui existe en Europe. Il est certain que les Juifs ont réussi par contrainte dans certaines professions, parce qu’elles leur étaient réservées, mais ils réussissent beaucoup dans le domaine de la direction musicale, de l’interprétation musicale, même du chant, car il y a une certaine sensibilité des Juifs d’Europe qui s’est dessinée à travers une certaine créativité musicale.

A. : Peut-être aussi par le «refus» de l’image.

G.D. : Très certainement. Elle a coïncidé avec le refus de l’image dans le luthérianisme et le protestantisme en général. La musique européenne est née là. On voit au XVIe siècle la querelle entre les Jésuites qui refusent Luther et sa musique. Luther était un musicien, un des fondateurs de la musique allemande. Les Allemands se sont servis d’un moyen d’imaginaire culturel, tout comme les Juifs. C’est un paradoxe. On va trouver que Juifs et Germains sont très parents ! C’est un des éléments constitutifs de cet ensemble européen. Politiquement, que faire, avant de penser à un Saint Empire, qui ne serait pas romain-germanique mais qui serait européen, avant de penser à un consensus, il faut créer un climat de «rencontre» sur ce plan des images et des Mythes. Au Portugal, j’ai fait depuis quelques années une prospective des mythologies constituantes (je l’ai fait un peu pour la France) — qui transparaissent au travers de l’histoire du Portugal, de la Conquête… Des stéréotypes qui reviennent constamment et s’incarnent dans l’Histoire. Mais chaque nation, chaque peuple d’Europe est riche de telles hormones imaginaires !

A. : C’est l’imaginaire apparemment qui gouverne l’Histoire.

G.D. : Bien sûr ! Pour citer l’exemple français, il est typique que la France ait un penchant pour les héros malheureux. Vercingétorix en est l’archétype. S’il n’existait pas, il faudrait l’inventer. De Vercingétorix à De Gaulle, en passant par Jeanne d’Arc, par Napoléon à Sainte Hélène, cela a toujours été le même schéma. Toujours ce schéma du héros que le peuple lâche ou qui est lâché par quelqu’un, et que soudain, la nation reconnaît comme son héros , une fois qu’il est martyrisé. C’est très français.

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A. : Oui, il faut qu’il passe par le martyr.

G.D. : En plus petit, notre roi le plus aimé, c’est Henri IV, parce qu’il est poignardé, aussi assassiné par Ravaillac. Il a un schéma de héros français dont Vercingétorix est l’archétype et qui se répète. De Gaulle est déjà parti dans sa solitude en 1946 et à la fin de même. Pompidou, qui était un homme médiocre, est devenu un héros national parce qu’il a eu une fin douloureuse. La France se reconnaît dans ces héros malheureux. En Espagne ou au Portugal, ce ne serait pas possible. Un héros ne pourrait être malheureux. Il peut se cacher, s’occulter et attendre.

A. : Il y a l’exemple typique du Cid Campeador (37) en Espagne.

G.D. : Il y a donc des schémas culturels qui modèlent la configuration historique.

A. : Mais qui résident dans une dimension métaphysique ou du moins dans une dimension du sacré. Comment les situer ?

G.D. : C’est une dimension mythique. Un schéma mythologique. On peut l’analyser par phases comme le fait Lévi-Strauss (38), et voir qu’il y a des constantes qui se répètent différemment selon les ensembles culturels. Alors je pense que des «Rencontres» pourraient étudier cela systématiquement ou en créer l’amorce.

A. : Je voudrais poser une dernière question. Mircéa Éliade et d’autres ont dit que le Sacré est une voie médiatrice entre l’Homme et le Divin. C’est-à-dire, qu’il y a d’une part la dimension du Sacré, mais qu’il existe aussi un circuit dans l’homme qui permet de reconnaître ce sacré, et de devenir soi-même un intermédiaire entre cette vision divine et lui-même. Comment vous situez-vous par rapport à cela et à Dieu ?

G.D. : Le Divin n’est pas le Sacré, mais le Saint. Dieu est Saint. Le Sacré, c’est l’ensemble des théophanies, l’ensemble des images, soit des représentations dans les schémas mythiques, soit plus spatiales, et imagées, qui constituent la projection du Saint dans le quotidien. Le Sacré, c’est l’intermédiaire entre la vie séculière et l’accès à la «Sainteté» absolue, au Saint des Saints, à une dimension transcendante.

A. : Oui, car on a opposé le Profane au Sacré, mais est-ce une bonne opposition ?

G.D. : Non, je pense que le profane n’est qu’une profanation. Spontanément, il y a une sacralisation des actes, des gestes, une mise en place des valeurs, qui sont déjà dans cette sacralisation. Le choix est ce qui absolutise, ce qui «absout», aurait dit mon ami Henry Corbin (39). Pourquoi met-on telle valeur avant telle autre ? C’est dans le Sacré tout cela ! Il est évident qu’il y a une hiérarchie ; une diététique est moins sacrée qu’une morale ou qu’un code social ! Est plus sacré ce qui concerne un Peuple. Mais tout peut rester dans le domaine du Sacré sans être coupé du sacré et du profane.

A. : C’est un peu la raison, au siècle des Lumières, qui a dicté la dichotomie entre ce qui est sacré et ce qui ne l’est pas…

G.D. : Voilà !


Gilbert Durand est un disciple de Gaston Bachelard. Il propose une véritable «métaphysique de l’imaginaire», non plus fondée comme celle d’Aristote ou de Descartes sur la Raison et la Logique, mais sur cette «liberté imaginaire», créatrice des structures fondamentales de l’homme. À travers ouvrages et conférences, il démontre comment la pensée occidentale a constamment rabaissé voire nié la fonction d’imagination chez l’homme, la taxant de «folle des logis» ou de «maîtresse d’erreur et de fausseté», et ce, au grand profit de la Raison. Encore aujourd’hui, pour la plupart des penseurs occidentaux, l’imaginaire est conçu comme un mode «primitif » de connaissance.
La Révolution anthropologique réalisée par Gilbert Durand consiste à affirmer que l’imaginaire est l’ensemble des images et relations d’images constituant le capital pensé de l’Homo Sapiens et qu’il est le dénominateur fondamental où viennent se ranger toutes les procédures de la pensée humaine. L’homo Sapiens se définit comme Homo symbolicus.
À la différence des anciens humanismes, cette nouvelle «science de l’Homme» ne suppose pas une nature humaine lointaine et abstraite mais elle rend compte de la complexité humaine, fluctuante dans l’espace comme dans le temps.
La pensée de Gilbert Durand ouvre le chemin vers une «Raison autre» dont le sens n’est pas à chercher dans le prolongement de notre rationalisme ou positivisme mais dans la généralisation à toute pensée humaine des grands ressorts qui animent l’imagination mythique de tous les hommes. Dans sa singularité, la démarche de Gilbert Durand retrouve des données transmises par le savoir traditionnel. L’homme est le modèle primordial, l’image même d’Hermès, pour lequel tout l’univers n’est qu’un miroir, c’est-à-dire un symbole. La «Raison autre» de Gilbert Durand ramène ainsi la conscience de l’homme, déchirée par la logique, vers une voie de concorde et de synthèse.


Propos recueillis par Fernand SCHWARZ

(1) Forces françaises combattants et Forces françaises de l’intérieur : forces de la Résistance entre 1943 et la Libération
(2) Communauté économique européenne, ancêtre de l’Union européenne
(3) Répression organisée par les nazis contre contre les Juifs, dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938
(4) Assassinats perpétrés par les nazis en Allemagne, au sein même de leur mouvement, pendant la nuit du 29 au 30 juin 1934
(5) Ernst Cassirer (1874-1945), philosophe allemand, naturalisé suédois, représentant d’un courant néo-kantisme, développé dans l’école de Marbourg (Université de Marbourg)
(6) Max Planck (1858-1947), physicien allemand, un des fondateurs de la mécanique quantique
(7) Enrico Fermi (1901-1954), physicien italien dont les recherches ont servi de socle à l’exploitation de l’énergie nucléaire
(8) Niels Henrik David Bohr (1885-1962), physicien danois dont les travaux ont porté sur mécanique quantique
(9) Paul Adrien Maurice Dirac (1902-1984), physicien et mathématicien britannique, l’un des pères de la mécanique quantique
(10) Võ Nguyên Giáp (né en1911), général autodidacte viet-namien qui a vaincu à la fois l’armée française à Diên Biên Phu et l’armée américaine
(11) «Combat pour un idéal de société», conflit qui opposa, entre 1871 et 1880, le Chancelier impérial Otto von Bismarck à l’Église catholique romain et au Zentrum, parti des catholiques allemands
(12) Dietrich Bonoeffer (1906-1945), pasteur et théologien allemand, résistant politique au régime hitlérien
(13) Jean Kobs (1912-1981), poète et prêtre lorrain
(14) Tradition ésotérique du judaïsme qui s’exprime à travers un Arbre de vie ou des Séphiroths pour comprendre l’origine du monde
(15) L’hagiographie est l’écriture de la vie ou de l’œuvre des saints
(16) Dieu la mythologie allemande, équivalent dans la mythologie nordique du dieu Odin
(17) Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, appelé Ordre de l’Hôpital ou les Hospitaliers
(18) Olivier Costa de Beauregard (1911-2007), ingénieur français qui avec Louis de Broglie a consacré ses recherches à différents aspects des théories de la relativité et de la mécanique quantique
(19) Fritjof Capra (né en 1939), physicien américain, né autrichien, connu par son livre Le Tao de la Physique, initiateur d’un courant littéraire parfois appelé le mysticisme quantique
(20) David Joseph Bohm (1917-1992), physicien américain qui a effectué d’importantes contributions en physique quantique, physique théorique, philosophique et neuropsychologique
(21) Basarab Nicolescu (né en 1942), physicien français d’origine roumaine, dont les travaux portent sur la physique nucléaire et les particules élémentaires
(22) Georges Eugène Sorel (1847-1922), philosophe et sociologue français, principal introducteur du marxisme en France et du syndicalisme révolutionnaire
(23) Georges Dumezil (1898-1986), linguiste français, spécialiste des religions indo-européennes
(24) Mircea Éliade (1907-1986), historien des religions et du sacré, mythologue, philosophe et romancier roumain. Il a étudié les mythes, les techniques de yoga, d’extase et lu en sanscrit des textes de l’hindouisme
(25) Stéphane Lupasco (1900-1988), philosophe français d’origine roumaine, auteur de la Logique dynamique du Contradictoire
(26) Rupert Sheldrake (né en 1942), biologiste et auteur britannique. Il a développé le concept de «résonance morphique». Ses recherches incluent des thèmes comme le développement et le comportement chez les animaux et les végétaux, la télépathie, les perceptions extra-sensorielles et la métaphysique. Voir interview sur Rupert Sheldrake dans la revue n°232 de juillet 2012
(27) Conrad Hal Waddington (1905-1975), biologiste du développement, paléontologue et généticien britannique qui s’est intéressé aux fondements des systèmes biologiques et au rôle de l’épigénèse dans l’évolution. Il a enseigné la génétique animale
(28) Konrad Zacharias Lorenz (1903-1989), biologiste, zoologiste autrichien qui a étudié les comportements des animaux sauvages et domestiques
(29) Adolf Portmann (1897-1982), zoologiste suisse ayant étudié la position ontogénétique et phylogénétique de l’homme
(30) Église-mère de la Compagnie de Jésus, modèle de l’art jésuite de la Contre-Réforme
(31) Eugénio d’Ors (1881-1954), écrivain espagnol, essayiste, critique d’art et philosophe
(32) Wilhelm Worringer (1881-1965), historien et critique d’art allemand, défendant le mouvement de l’expressionnisme par l’utilisation de symboles, voire des visions pessimistes, issues des guerres ou de la psychanalyse
(33) Paul Souriau (1852-1926), philosophe français connu pour ses travaux sur la théorie de l’invention et l’esthétique. Il distingua le mouvement de la perception du mouvement, des concepts qui deviendront plus tard le sujet de la cognition motrice et de la psychophysique
(34) Antoni Gaudí y Cornet (1852-1926), architecte catalan de nationalité espagnole et principal représentant de l’Art nouveau catalan (modernisme) dont sept œuvres ont été classées par l’UNESCO, patrimoine mondial de l’Humanité
(35), Louis-Jean-Sylvestre Majorelle (1859-1926), ébéniste et décorateur français de l’Art nouveau du mouvement de l’École de Nancy
(36) Fer de lance de l’Art nouveau en France dont l’inspiration essentielle est à chercher dans les formes végétales et animales et qui utilise comme moyen d’expression, la verrerie, la ferronnerie, l’acier et le bois

  • Le 29 janvier 2015