Frédéric VINCENT, « Le sentiment initiatique de la Vie »

Psychanalyste, docteur en sociologie, Frédéric Vincent s’est spécialisé dans l’accompagnement au changement. Il a publié récemment « Le sentiment initiatique de la vie » dans lequel il explique que, face au désenchantement de la société occidentale, il est urgent de renouer avec les mythes, l’aspect héroïque, et la quête initiatique afin de retrouver les valeurs humaines authentiques.

Une de clefs de l’ouvrage de Frédéric Vincent est l’initiation, qui prépare les hommes à interpréter les mythes anciens et futurs. La revue Acropolis l’a interrogé sur ce sujet.

Revue Acropolis : Qu’est-ce que le sentiment initiatique de la vie ?

Frédéric VINCENT : À l’origine, je cherchais un titre pour expliquer comment je voyais l’expérience initiatique du point de vue métaphysique. Il y a un ouvrage d’un existentialiste espagnol Miguel de Unamuno, Le sentiment tragique de la vie(1). Il me semblait pertinent de le renverser et de l’appeler « Le sentiment initiatique », pour dire qu’il y a un sentiment tragique tout au long de la vie, Mais qui pour moi il se transforme en sentiment initiatique. Car l’initiation a cette vertu, de nous dire que la mort n’est pas une fin en soi, mais le début de quelque chose d’autre. Ce qui me semble faire défaut chez les existentialistes, parce qu’ils butent toujours sur la question du non être, c’est de faire ce sursaut existentiel, et cette pensée différente sur la question de Dieu.

Pour moi, l’initiation est une autre forme d’appréhension de la métaphysique, que l’on retrouve souvent dans les ouvrages de Mircea Eliade (2). L’ouvrage s’appuie essentiellement sur ses travaux, mais aussi sur ceux de Jung et de Gilbert Durand (3).

A. :Vous parlez du philosophe herculéen, qu’est-ce qui le différencie de l’Apollon ascendant (ou transcendant)  et du dionysien en chute, en quoi ils peuvent répondre aux angoisses de notre temps ?

F.V. : C’est dans un texte de Deleuze, que j’ai trouvé cette idée de faire une philosophie herculéenne. Il explique une autre manière de renverser le mythe de la caverne chez Platon. Dans le mythe de la caverne, il y a quelque chose qui libère. Quand le prisonnier sort de la caverne, il y a l’idée d’ascension où le héros accède à la lumière et ensuite retourne dans la caverne.
Chez Gilles Deleuze (4), le héros pourrait creuser la paroi et s’enfoncer dans la caverne, dans l’obscurité, et cela procurait une libération de ses chaines et engendrerait une expérience nouvelle. Cet aspect est intéressant, au-delà de l’aspect apollinien ou ascensionnel de cette expérience de libération, il y a aussi l’aspect dionysiaque plus obscur.

Hercule jongle entre deux mondes, le héros qui accède à l’Olympe et celui qui descend dans le monde d’Hadès

Hercule jongle entre deux mondes, le héros qui accède à l’Olympe et celui qui descend dans le monde d’Hadès

Deleuze parle de la figure d’Hercule qui jongle entre deux mondes, le héros qui accède à l’Olympe et celui qui descend dans le monde d’Hadès. Hercule est à l’image d’Hermès, il voyage entre tous les mondes. Cette image m’a toujours fasciné, car je suis partisan d’une philosophie qui cherche à réunir ce qui est plutôt éparse, à voyager dans toutes les cultures, dans tous les mondes possibles, pour trouver ce qui fait sens, ce qui fait qu’il y a des éléments communs entre ces mondes. Hercule et Hermès sont des héros qui répondent très bien à cette figure complexe.

A. :Comment l’initiation peut-elle nous conduire de l’existence inauthentique moderne basée sur le bavardage ou l’équivoque, le « divertissement pascalien », vers le retour à l’authenticité ?

 

F.V. : Partons de l’hypothèse, que l’on puisse arriver à une relation authentique avec soi-même et avec l’autre. À un moment de mon existence, j’ai éprouvé fragilité et douleur et j’ai compris qu’autrui pouvait être dans la même situation que moi. C’est par le biais de cette compréhension de la fragilité de la vie qu’on accède à un autre niveau de conscience. En prenant conscience de la fragilité des choses, mon rapport à la vie a changé et j’ai basculé dans ce que Martin Heidegger (5) appelle l’existence authentique.

Pour moi, il n’y a pas de progrès spirituel, si on ne passe pas par cette épreuve de la douleur, de cet effort d’éprouver la fragilité des choses. Ce n’est pas donné dans un manuel ou dans un tutoriel de Youtube. Ce n’est pas en lisant toutes les techniques de développement personnel qu’on arrive à cette prise de conscience. Cette prise de conscience là demande fondamentalement de souffrir avec soi-même et avec l’autre. Je ne l’entends pas dans une perspective chrétienne, mais plutôt dans un souci d’apprendre sur soi et sur le monde. Ce n’est pas donné ! On traverse les enfers, mais la finalité est d’en sortir grandi. Cela se rapproche de certains penseurs mystiques.

La démarche initiatique consiste à traverser les épreuves de la vie pour grandir spirituellement. Ce serait cela l’authenticité, contrairement à une société qui cherche à nous protéger de tout. L’initiation doit apprendre à nous sortir du confort, du cocon, à expérimenter nos limites, à frôler l’absurde, accepter l’autre dans sa différence et c’est ce qui rapproche les hommes entre eux. Si on prend l’exemple des attentats, la solidarité les a rapprochés.

A. : Qu’est-ce qui permet de rendre l’impossible possible ?

F.V. : Je souhaite rendre hommage au poète, à l’artiste, à l’homme de théâtre, parce que c’est celui qui nous permet de rêver à une autre vie. La vie devrait toujours commencer par le rêve de sa vie. Ensuite il nous faudrait peut-être le soutien du philosophe, du sage, on pourrait aujourd’hui ajouter le psychanalyste pour faire en sorte de vivre ses rêves.
Le rêve, l’imaginaire ont un rôle essentiel, parce que cela donne très certainement une direction, un sens à la vie et en même temps pour pouvoir concrétiser tout cela sur un plan matériel. Le philosophe, le psychanalyste et le sage ont la capacité de concilier le terrestre et le céleste, pour nous permettre de vivre nos rêves. C’est comme cela que je conçois de faire de l’impossible du possible.

Dans les sociétés traditionnelles, l’initiation est vécue à la fois dans le rêve, dans le monde imaginaire, et à la fois dans le monde réel

Dans les sociétés traditionnelles, l’initiation est vécue à la fois dans le rêve, dans le monde imaginaire, et à la fois dans le monde réel

A. : Qu’est-ce qui caractérise l’approche initiatique de l’ère postmoderne et la différencie des sociétés archaïques ?

F.V. : Dans les sociétés traditionnelles, l’initiation est vécue à la fois dans le rêve, dans le monde imaginaire, et à la fois dans le monde réel. Elle est vécue pleinement parce qu’elle est soutenue par l’ensemble de la communauté. Lorsqu’on était initié, on faisait partie intégrante de la collectivité.
Dans la postmodernité, l’initiation est rêvée et se vit dans le virtuel des jeux vidéo, dans les films, mais dans la vie réelle, cela se complique parce que la société ne soutient pas l’initiation. Les institutions surplombantes, l’État, demeurent contre toutes formes institutionnelles d’initiation. Aujourd’hui, il est difficile de vivre l’initiation sur un plan rituel. Très peu de sociétés le proposent, peut-être partiellement la franc-maçonnerie.
Par contre, sur le plan individuel, on vit des transformations très profondes et on intègre des tribus virtuelles, qui sont éphémères et fragiles. Autant l’homme postmoderne arrive à être très proche de ses rêveries initiatiques, autant il reste éloigné de sa capacité à créer une communauté réelle et solidaire.
L’enjeu de demain au sein de la société serait de réussir à transformer cette tribu virtuelle tel que Facebook, Twiter etc. en tribu réelle dans la vraie vie.

(1) Miguel de UNAMUNO, Le sentiment tragique de la Vie, Éditions Gallimard, 1965
(2) Historien des religions, mythologue, philosophe et romancier roumain (1907-1986). L’un des fondateurs de l’histoire moderne des religions. Il a étudié les mythes, les rêves, les visions, le mysticisme et l’extase. Il a écrit de nombreux ouvrages
(3) Universitaire et essayiste français (1921-2012), connu pour ses travaux sur l’imaginaire et la mythologie à travers une approche pluridisciplinaire à la croisée de l’histoire des religions, de la psychologie des profondeurs et de l’anthropologie
(4) Philosophe et professeur de philosophie français (1925-1995), auteurs de nombreux ouvrages sur la philosophie, littérature, politique, psychanalyse, cinéma, peinture. Historien de la philosophie
(5) Philosophe allemand (1889-1976), élève du philosophe autrichien Edmund Husserl (1959-1968). Auteur de nombreux ouvrages philosophiques notamment sur la métaphysique il a influencé Jean-Paul Sartre Emmanuel Lévinas, Jacques Derrida, Maurice Merleau-Ponty, Michel Foucault

Le sentiment initiatique de la Vie,
par Frédéric VINCENT,
Éditions Pierre Guillaume de Roux, 2017, 240 pages, 23 €

Propos recueillis par Laura WINCKLER

 

À lire
Game of Thrones
Une métaphysique des meurtres
par Marianne CHAILLAN
Préface de Jan KOUNEN
Éditions Le Passeur, 2017, 357 pages, 9,90 €

Au-delà de la série télévisée culte, dont le dernier épisode de la saison 5 laissait perplexe sur la suite à donner au Royaume des Sept couronnes, Game of Thronescontient un ensemble de réflexions sur la morale, la métaphysique. Rappelons que cette histoire se passe au Moyen-Âge et que le thème en est la conquête du pouvoir que se disputent plusieurs familles. L’auteur propose de déchiffrer la série culte en s’aidant de philosophes tels que Machiavel, Hobbes, Kant, Épicure, Spinoza… Professeur de philosophie au lycée et chargée des cours en éthique appliquée à l’université Aix-Marseille, Marianne Chaillan a précédemment analysé philosophiquement la saga Harry Potterainsi que des chansons de variété à travers La Playlist des philosophes.Un nouveau courant de la pop philosophie, destiné à rendre la philosophie plus accessible.

 

Encadré
Une journée inoubliable avec Deepak Chopra

Dimanche 20 mai 2018 à 11 h

Rencontre inédite et unique en France de Deepak Chopra, médecin endocrinologue, chercheur, auteur spirituel, pionnier de la recherche sur les médecines alternatives ?
Évènement organisé par l’Université Interdisciplinaire de Paris et Jean Staune et My Whole Project.
« Ce dont nous avons le plus faim, ce n’est pas de nourriture, d’argent, de réussite, de statut social, de sécurité, de sexe, ni même d’amour. Je connais beaucoup de gens qui ont déjà obtenu tout cela et qui, malgré tout, restent totalement insatisfaits. […]Notre faim la plus profonde dans la vie, est un secret qui n’est révélé que lorsqu’on est porté par le désir de découvrir la partie mystérieuse en soi. Et lorsqu’on la découvre et en fait l’expérience, alors notre vie se trouve transformée à jamais. » Deepak Chopra
Pour vivre cette transformation, il faut de la connaissance, de l’expérience et de la pratique.  Deepak Chopra apportera des réponses à travers ses enseignements et méditations.
À partir de 100 € la journée – Traduction en français par casques
Salle Pleyel :252 Rue du Faubourg Saint-Honoré75008 Paris
Tel : 01 76 49 43 13
Pour s’inscrire :https://caramba.trium.fr/index.php/39/manifestation/14850
https://www.sallepleyel.com

 

  • Le 2 mai 2018

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