Bruno Quenioux

Le vin, révélateur de la vie intérieure

Il existe un rapport particulier qui lie l’homme au vin. Le vin délivre un message invisible, celui de l’amour divin éternel et du divin miracle de la vie. Bruno Quenioux l’a bien compris. La revue Acropolis a rencontré cet amoureux du vin qui parle de sa passion avec poésie et mystère, dans sa boutique parisienne.

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Acropolis : D’où vient le nom de votre boutique, Philo Vino ?

Bruno Quenioux : Philo vient du grec phile qui signifie : «amour». L’amour est le fil conducteur de la symbolique du vin et du travail qui lui est attribué. C’est un journaliste qui a baptisé ainsi le magasin. Et ce nom convient à merveille, car mes amis disent que, dans mes veines, j’ai l’amour du vin. Le vin est la boisson de l’amour divin éternel qui apparaît dans les manifestations de la création. Ce vin est la lumière qui brille en tout lieu… Toute chose a bu ce vin. La sève qui monte dans la vigne est la lumière de l’esprit. Notre âme s’enivre de ce vin immortel car elle éprouve le miracle du vin comme un divin miracle de la vie. Ce miracle est l’amour.

A. : D’où est née votre passion pour le vin ?

B.Q. : J’ai arpenté la Bourgogne à pied. J’y ai dormi à la belle étoile. C’est une région bénie pour la vigne. Un lieu où il y a de la vigne est un lieu chargé de forces symboliques. Un lieu sacré. La Bourgogne s’est révélée à moi comme une cathédrale infinie. J’ai fait un véritable pèlerinage à pieds découvrant aussi des magnifiques églises romanes. J’ai découvert l’histoire médiévale de cette région. Les vignobles des ordres de Cluny (1) et de Citeaux (2) m’ont beaucoup appris et là j’ai reçu le message du pinot noir. L’école du vin est une école du message et j’ai appris à comprendre celui des vins d’autres régions. J’ai découvert le pinot noir au cœur des vignobles des moines de Cluny ; ce vin ne se déguste pas, il s’écoute et se ressent. Il fait partie de l’inconscient collectif de cette région. Ce qui me passionne est la période médiévale romane. Les ordres de Cluny et de Citeaux ont porté l’art du vin à son paroxysme. Ils cherchaient la lumière de la matière. Je pense que les moines ont agi avec beaucoup de rigueur dans leurs gestes, avec une grande disponibilité pour transmettre d’âge en âge les bonnes connaissances. Cela m’a beaucoup touché.

A. : Quelle relation faites-vous entre l’homme et le vin ?

B.Q. : Les vignerons, dans leur grande majorité, n’expriment pas de concept sur le vin mais beaucoup perçoivent un message invisible, une relation particulière entre l’homme et la matière. Le vin est un révélateur du mythe de chaque personne et de sa vie intérieure. Il faut amener chacun à trouver son propre goût, à écouter son corps chanter, sans se laisser influencer par les «experts». Un de mes amis dit toujours : «Sois toi-même, les autres, c’est déjà pris !». Et je trouve cela très juste. C’est pourquoi j’encourage les clients à goûter comme soi-même et pour soi-même. Les experts se ressemblent tous. Je pense qu’il faut désapprendre et ne pas vouloir devenir un expert, mais être à l’écoute de soi-même.

A : Vous parlez d’écoute ?

B.Q. : Oui. Il s’agit de redécouvrir l’écoute intérieure et la préciosité de la terre. Par exemple, asseyez-vous et regardez les abeilles butiner ; vous allez découvrir que ce sont les fleurs qui appellent les abeilles. C’est la même chose pour les vaches : il y a une résonance entre l’herbe et la vache. Un paysan révèle quelque chose d’incroyable et de miraculeux. Nous avons tous les moyens de «sentir» ce qui est juste et harmonieux, si on rompt avec les différentes formes de manipulation. Le très grand vigneron ne «prend» pas la terre. Il reçoit la récolte, les fruits, le vin. En développant cette vraie conscience, il entre en résonance avec sa terre et il fait du «bio» sans le savoir.

A : Justement, ne pensez-vous pas que le terme de «bio» est galvaudé aujourd’hui ?

B.Q. : Oui, le «bio» est moribond. Ce n’est pas le vrai sujet. C’est un concept très petit par rapport au vrai sujet qui est la conscience du paysan et sa participation active et aimante au miracle de la vie. Le bon vigneron entre en résonance avec son vin. De même que le client entre en résonance avec un vin et c’est quelque chose que je favorise car j’y crois beaucoup. Je crois à l’intuition dans ce domaine.

A : Le vigneron traditionnel n’est-il pas alchimiste ?

B.Q. : Oui, il y a un parcours alchimique dans la réalisation du vin. En effet, il y a une véritable mythologie du vin. Tout est très symbolique. Nous retrouvons le mythe de Dionysos (3). Le raisin est piétiné, comme réduit en cendres. Il y a là une révélation profonde sur la nature des choses. Le jus de la treille contient le pire et le meilleur, qui est comme pour l’Homme la connaissance du bien et du mal ; cette dualité doit mourir pour trouver l’unité. Le vigneron doit donc piétiner son œuvre pour qu’elle meure. La cuve symbolise ce lieu de mort et de résurrection. Il faut noter la parenté des mots : cave, caveau, cuve. Le caveau où l’homme est enterré après sa mort, n’est-il pas le lieu du retour à l’unité et de la résurrection ? Nous retrouvons là l’arche de l’Alliance avec l’exhortation de saint Jean à faire l’unité en soi pour aider l’univers.
Lorsque le raisin est devenu vin, ce sont les noces entre le feu et l’eau ; le vin étant du feu dans l’eau.

A. : Quel est le processus de création du vin ?

B.Q. : La création du vin ne passe ni par la carbonisation, ni par la putréfaction. Le vin répond à des connaissances des lois qui font que la matière se cristallise lentement ; l’eau du vin est alors synonyme de vacuité et de mouvement. La tentation de l’homme moderne est de garder tout ce que le raisin contient pour avoir du fruit. Les modes de vinification modernes coagulent la structure, le vin devient alors plus noir et ainsi très séduisant. C’est un phénomène d’ostentation qui me fait penser à la pornographie : on veut en mettre plein la vue, sans se soucier du message profond. Ces nouveaux critères sont ceux qui priment aujourd’hui et de nombreux vignerons produisent des vins selon ces critères pour mieux les vendre. Ils ont oublié que la vinification est une transe où l’eau et le feu s’apprivoisent peu à peu pour faire le UN, le VIN. Le feu de nombreux vins actuels est plutôt séduisant et satanique.

A. : En guise de conclusion, quels conseils donneriez-vous pour le choix d’un bon vin ?

B.Q. : Le conseil que je donnerais est très court et très clair en ce qui concerne le vin : le vin est une quête qu’il ne faut se laisser voler par aucun expert. Soyez vous-mêmes, soyez authentique, laissez-vous choisir par le vin qui vous parle de vous et de votre aspiration. Faites confiance à votre corps qui sait ce qui lui fait du bien, car le bon vin peut soigner. La saveur du vin résulte de sa source vibratoire et il est bon de ressentir cette vibration.

«L’eau est le rafraîchissant du corps, le vin, celui de l’âme» Bruno Quenioux

Propos recueillis par Louisette BADIE et Marie-Agnès LAMBERT
Bruno Quenioux a été interviewé à France Culture par Alain Kruger, le 30 aout 2014

Philo Vino
La cave des vins de Bruno Quenioux
33, rue Claude Bernard – 75005 Paris – Tel : 01.43.37.13.47
www.philovino.com – bruno.quenioux@philovino.com


(1) Lieu de Saône et Loire où se trouve l’abbaye, vestiges d’un centre spirituel, siège du plus grand ordre monastique médiéval d’Occident. Elle fut fondée vers 909/910 par le duc d’Aquitaine et Guillaume 1er, comte d’Auvergne. Elle fut un foyer de réformation de la règle bénédictine et centre intellectuel de premier plan au Moyen-Âge
(2) L’abbaye de Cîteaux, située en Bourgogne est le berceau et le chef de l’ordre cistercien- trappiste. Elle fut fondée par Robert de Molesme en 1098. Maison-mère à la tête de plusieurs centaines de monastères ayant marqué pendant plus de sept siècles la vie spirituelle, économique et sociale du monde chrétien, elle fit de Cîteaux un centre spirituel majeur de l’Europe
(3) Dieu de la vigne, du vin et de ses excès ainsi que du théâtre et de la tragédie. Fils de Zeus et de la mortelle Sémélé. Assimilé au dieu Bacchus des Romains et au dieu italique Liber Pater

Vient de paraître

Un grand Bourgogne oublié
Histoire complète

Manu GUILLOT – Hervé RICHEZ – Boris GUILLOTEAU
Éditions Hachette, 108 pages, 18,90 €

Propriétaire d’un domaine viticole bourguignon, Manu a une obsession, comme son père avant lui : faire un grand vin. Il loue la parcelle du clos de la Molle Pierre, convaincu qu’un grand terroir a été oublié. Un ami de Manu trouve un lot de bouteilles anciennes sans étiquette, hormis une belle inconnue née en 1959. À la dégustation, l’émotion de Manu est énorme. C’est le plus grand vin qu’il ait jamais bu. Il n’a de cesse de retrouver ce qu’était cette bouteille ! C’est avec les pieds de vigne qui ont permis ce prodige qu’il veut replanter la Molle Pierre, en l’honneur de son père disparu. Commence alors plus qu’une enquête, une quête vitale… Dans cette bande dessinée, figurent des acteurs incontournables et réels du monde du vin, des sommités dans leur métier.

Le vin et la médecine
À l’usage des bons vivants et des médecins

Marc LAGRANGE
Editions Féret, 175 pages, 39,90 €

Un ouvrage passionnant, véritable encyclopédie sur ce breuvage connu depuis 5000 ans. Comme le dit le professeur Christian Cabrol : c’est «une somme de documents, émaillée d’anecdotes savoureuses, truffée de sentences, de citations, de proverbes, d’aphorismes, très facile à lire et à suivre grâce à la prose alerte de l’auteur et aux illustrations.» L’auteur lui-même nous livre ce conseil : «le vin, symbole fort de notre civilisation, doit rester avant tout ce qu’il est devenu, le témoin d’une amitié bien vécue, consommé avec la modération souhaitée par Saint Benoit, apprécié dans la convivialité et l’affection d’êtres chers.»


  • Le 28 janvier 2015