Symphonie héroïque

Albert Samaïn (1858-1900) fut très tôt attiré par la poésie. Il fréquenta des cercles à la mode. Influencé par Baudelaire, il évolua vers une poésie plus élégiaque. Il fut l’inventeur d’un genre de sonnet à cinq vers. Il composa de nombreux poèmes dont les textes furent repris par des musiciens (Gabriel Fauré, Adrien Rougié). Il dirigea notamment les revues Mercure de France et la Revue des Deux mondes. Le poème dont il s’agit ici est la Symphonie héroïque. Nous en avons extraits les strophes les plus significatives.
Nous sommes les Puissants, guerriers ou mages radieux,

Nous vivons sans orgueil pour voir, dompteurs altiers,

Les siècles asservis se coucher à nos pieds ;

Et c’est nous qui forgeons, surhumains ouvriers,

L’antique âme humaine à l’image des Dieux.

 

Nous annonçons sur les sommets les temps nouveaux,

Chaque soleil jailli des clartés éternelles

Réfléchit sa première aurore en nos prunelles ;

Et l’Oiseau du Futur, en frémissant des ailes,

Couve ses œufs sacrés au fond de nos cerveaux.

 

Sans doute, au jour marqué, nous traversons la terre.

Prophètes et césars, passants mystérieux,

Le monde s’épanouit aux éclairs de nos yeux ;

Et nous marchons, n’ayant d’autres soucis sous les cieux

Que l’ombre qui nous suit, à jamais solitaire.

 

Nous allons, promenant nos songes par le monde,

Ivres de visions et ruisselants d’aveux.

Le vent de l’infini souffle dans nos cheveux.

Inspirés nous chantons ; et sous nos doigts nerveux

L’âme humaine s’éveille et résonne, profonde.

 

Notre Rêve immobile enfante l’Action.

C’est nous qui fiançons en rites grandioses

Le mystère du verbe au mystère des choses ;

Et sous nos fronts taillés pour les apothéoses

Germe, palpite et souffre une création.

 

Nous proclamons aux vents du ciel la délivrance.

Quand veuve de ses dieux morts par sa trahison,

L’âme appelle aux barreaux de fer de sa prison,

On entend notre voix derrière l’horizon,

L’Idéal apparaît grand comme l’Espérance.

Par Albert SAMAÏN