Sri Aurobindo ou l’évolution future de l’humanité Sa rencontre avec La Mère

Dans un précédent article (paru dans la revue 250), Lionel Tardif, cinéaste, historien et enseignant du langage du cinéma, metteur en scène et écrivain, a évoqué la jeunesse de Sri Aurobindo et ses débuts dans la vie politique de l’Inde. Il s’attache maintenant à retranscrire la rencontre qui eut lieu entre Sri Aurobindo et celle qui allait devenir la Mère.

Sri Aurobindo

Sri Aurobindo

Le 30 décembre 1907, Sri Aurobindo fit une grande rencontre, celle du yogi Vishnu Bhâskar Lélé, venu exprès de Gwalior pour examiner avec lui son intention de yoga activiste. Il lui obéit à la lettre et se laissa emplir d’un silence éternel qui s’empara de tout son être mental, pour ne plus jamais le quitter. Il recevait une réflexion lumineuse venant d’une source solaire au-dessus de la tête. Dans une quiétude sereine, elle descendait le long des degrés qui – à travers une autre dimension – ont chacune une localisation correspondante dans le corps, grâce à la concentration d’une série de stimuli sur les plexus neuro-physiques.

L’expérience spirituelle de Sri Aurobindo

Je vous invite à lire les recherches de Pandit Gopi Krishna et du Kundalini Yoga, dans une œuvre fondamentale Kundalini, l’énergie évolutrice en l’homme (1).

Mettant en avant la longue histoire pré-humaine de l’âme depuis la nuit des temps, une sorte de transmigration ascendante à travers des formes minérales, végétales, animales, Sri Aurobindo affirma avec autant d’insistance son avenir surhumain. Car contrairement à ceux qui considèrent la réincarnation comme une corvée passablement identique au mythe de Sisyphe, Aurobindo l’a fêta comme une série d’occasions accordées à l’être incarné en vue de parachever son évolution personnelle, sur l’arrière-plan de l’évolution cosmique, où la Conscience s’est révélée graduellement sous forme de matière de vie et d’expressions mentales. Selon la vision syncrétique des Bâuls (2) du Bengale, un point de convergence des Tantras (3) hindous, bouddhistes et soufis, même les dieux attendent leur tour pour l’incarnation humaine sur Terre car, nul part ailleurs n’a-t-on le privilège d’assister à la matérialisation de la Conscience Divine.

Aurobindo Ghose s’imposa la tâche de préparer le réceptacle humain pour y contenir la Conscience supérieure divinatrice de l’Univers. Il poursuivra ce travail jusqu’à sa mort. Ce sera le Supramental (4).

Invité à mener des rencontres lors d’une tournée dans l’Inde occidentale, en compagnie de Lélé, il s’aperçut que le public était de plus en plus nombreux et constata que le flot du discours émis par sa voix coulait d’une autre source, autre que mentale.

Il fut arrêté de nouveau, le 2 mai 1908 et enfermé à la prison d’Alipore à Calcutta qu’il appellera son ermitage, en attendant le verdict d’un long procès. Cet enfermement, dans des conditions épouvantables lui permit pourtant de mener à bien ses expériences spirituelles : vision de Krishna (5) incarné, sentant le bras du Bienheureux l’enlacer. Le mal n’était plus le mal et le bien n’était que le bien, en tous ceux qui l’entourent, les geôliers, les assassins, les juges. Il y passera un an et il fut acquitté le 6 mais 1909.

Sri Aurobindo reprit les tournées politiques. Il créa deux nouveaux journaux, le Karmayogin en anglais le 19 juin et le Dharma en bengali le 23 août. Prévenu qu’une nouvelle arrestation allait survenir, il publia encore dans le Karmayogin une lettre ouverte À mes compatriotes. Puis, obéissant à une voie intérieure, il arriva à Chandernagor le 15 février 1910 en Inde française et à Pondichéry le 4 avril.

Aurobindo Ghose s’imposa la tâche de préparer le réceptacle humain pour y contenir la Conscience supérieure divinatrice de l’Univers. Il poursuivra ce travail jusqu’à sa mort. Ce sera le Supramental.

Aurobindo Ghose s’imposa la tâche de préparer le réceptacle humain pour y contenir la Conscience supérieure divinatrice de l’Univers. Il poursuivra ce travail jusqu’à sa mort. Ce sera le Supramental.

Dans la terre d’exil avec quelques disciples, il pratiquait l’écriture automatique et discutait avec l’au-delà. Il servait d’émetteur à certains esprits. C’est là qu’il se fit propulser dans la lumière suprême de «ce soleil qui demeure dans l’obscurité». Sri Aurobindo retrouvait le Grand Secret considéré comme perdu des voyants Angiras des Vedas qui «mirent en pièce – dit-on – le roc de la montagne et firent en nous un passage vers le grand ciel en découvrant le jour et le monde solaire».

La rencontre avec Mirra Richard

Obéissant à une voie intérieure, Sri Aurobindo arriva à Chandernagor le 15 février 1910 en Inde française et à Pondichéry le 4 avril. Il avait 38 ans. Puis La Mère arriva.

Mirra Richard, née Alfassa fit une première visite à Sri Aurobindo le 29 mars 1914 avec Paul Richard son mari, avocat, un esprit inquiet, passionné d’occultisme. Mirra et lui faisaient le tour des religions dans le monde pour écrire une histoire systémique, détaillée et comparative.

Dans son ouvrage, Dawn over Asia, Richard qui était à la recherche des Maîtres de part le monde écrira : «C’est en Asie que j’ai rencontré le plus grand d’entre eux, le héros de demain. Il est hindou. Son nom est Aurobindo Ghose».

Dès la première rencontre, mais en fait bien avant dans sa vie, Mirra reçut le message cryptique de Sri Aurobindo. Elle le reconnaîtra avec une grande émotion comme le maître spirituel qu’elle attendait et qu’elle avait perçu depuis si longtemps.

Née le 21 février 1878 à Paris, d’un père banquier et athée, Mirra avait connu aux premières loges des compositeurs, des littéraires et une bande d’artistes, les héros de la révolution impressionniste. Mariée à 19 ans au peintre Morisset (6), elle les connaîtra tous : Monet, Vlaminck, Rouault, Matisse, Renoir, Degas, Cézanne et même Rodin, qui lui faisait ses confidences.

Mirra Richard, appelée La Mère

Mirra Richard, appelée La Mère

Dès l’âge de treize ans, Mirra sortait de son corps tous les soirs pour s’élever au-dessus de sa maison parisienne, vêtue d’une longue robe dorée qui s’étendait en cercle, et souple et vivante, s’allongeait pour soulager individuellement les malheureux du monde, ensuite, l’Asiatique au teint sombre qu’intuitivement elle appelait Krishna, venait l’instruire chaque nuit, enfin surtout en 1904, les traits de cette apparition devinrent identifiables comme ceux de Sri Aurobindo tel qu’il était physiquement mais glorifié. Quand elle le rencontra à Pondichéry, elle se prosterna devant lui à la manière hindoue.

Des pouvoirs psychiques hors du commun

C’est en 1904 que Mirra lors d’un séjour à Tlemcen, en Algérie fit connaissance d’un couple étonnant, Alma et Max Théon. Ils se livraient à d’audacieuses expériences parapsychologiques. Max et Alma pouvaient faire disparaître et faire réapparaître la matière à volonté. Max provoquait une averse pour arroser sa roseraie alors que vingt mètres plus loin, la terre restait aride. Il lui arrivait de s’attirer un éclair et de le renvoyer de justesse, foudroyant un arbre des parages. Quand Alma se levait, elle aimait faire venir vers elle ses sandales au lieu d’aller les chercher. Informé de ces expériences, Aurobindo trouvera tout cela naturel : «Quand on a soi-même le pouvoir, on vit, on crée autour de soi l’atmosphère où les choses sont possibles, parce que tout est là ; seulement, ce n’est pas tiré à la surface». Aurobindo lui- même avait été surpris dans sa prison d’Alipore en train de méditer en position de lévitation.

Sri Aurobindo constata très vite que, Mirra, qui voyait parfois des gnomes dans les arbres, possédait une vaste connaissance des plans psychiques. Elle pouvait s’extérioriser de son corps matériel vers un corps subtil, en toute conscience, mettre ce corps subtil en transe, s’extérioriser de lui, et ainsi de suite douze fois, jusqu’à l’extrême limite du monde des formes. Mirra découvrira «la mort consciente» dans son corps qui mène au Secret de la vie. Quand deux êtres pareils s’associent, ils sont capables de bouleverser le monde. Parlant des humains, Mirra confirma à Satprem qui fut à son tour son fidèle élève et son scribe : «Il n’y en a pas un sur un million qui sache vivre. Ils arrivent dans la vie, ils ne savent pas pourquoi, ils savent qu’ils ont un certain nombre d’années à vivre, ils ne savent pas pourquoi, ils pensent qu’ils auront à s’en aller parce que tout le monde s’en va et ils ne savent pas non plus pourquoi. Ils sont nés, ils vivent, ils ont ce qu’ils appellent des bonheurs et des malheurs, et puis ils arrivent à la fin, et ils s’en vont. Ils sont entrés et ils sont sortis sans rien apprendre».

Dans un prochain article, Lionel Tardif abordera le rôle de La Mère.

Par Lionel TARDIF

(1) En anglais, Kundalini, The Evolutionary Energy in Man, Krishna GOPI, Shambhala éditions, 1997, 288 pages

(2) Appelés Fous en langue bengalî, ces groupes de musiciens itinérants parcourent le Bengale, autrefois en bateau (bâulea), maintenant souvent en train, en chantant des chants religieux, et mendiant pour assurer leur subsistance. En langue hindî, on les appelle bardaï, mot probablement de la même origine que le mot français «barde»

(3) Terme sanskrit signifiant «trame», «chaîne», d’un tissu et, au figuré, «doctrine», «règle» et «livre (doctrinal)» révélés, selon la légende, par le dieu Shiva lui-même, spécialement pour l’homme déchu du dernier âge, selon la cosmologie de l’hindouisme

(4) Connaissance directe de la vérité aujourd’hui connaissable indirectement et partiellement par l’intelligence mentale ; conscience de vérité par laquelle le Divin connaît non seulement sa propre essence et son être propre, mais aussi sa manifestation

(5) Divinité hindouiste, considérée comme le huitième avatar (incarnation) du dieu Vishnou parfois divinité suprême à l’origine de toutes les autres

(6) Peintre, graveur, dessinateur et sculpteur français (1826-1898), un des principaux représentants en peinture du courant symboliste imprégné de mysticisme

 

Œuvres de Sri Aurobindo

– Le guide du Yoga, Éditions Albin Michel, collection Pocket, 275 pages, 2007

– Yoga de la Bhagavad Gîta, Éditions Sand, 436 pages,1984

– Le Yoga intégral, Éditions Sri Aurobindo Ashram, 448 pages, 2002

– La Synthèse des Yoga aux éditions Buchet/Chastel

  • Tome 1 : Le Yoga des œuvres, 1972, 448 pages
  • Tome 2 : Le Yoga de la connaissance intégrale, 1972, 507 pages
  • Tome 3 : Le Yoga de l’amour divin, 1972, 492 pages

– Le Cycle humain, Éditions Buchet-Chastel, 1973, 429 pages

– La manifestation supramentale sur la Terre, Éditions Buchet/Chastel, 1974, 168 pages

– La vie divine, 4 volumes, Éditions Albin Michel, 1973

– Savitri, Institut de Recherches évolutives, 1996