« Seconds » (L’opération diabolique)

 

 

Sur le thème avant-gardiste du transhumanisme, ce film fait un constat sur la société américaine des années 60, qui sous prétexte d’accomplir ses rêves, se repose sur l’illusion que l’on peut racheter sa vie, sa vie, sa réussite… être un autre.

Arthur Hamilton banquier d’âge mûr, éteint par sa routine professionnelle, en panne conjugale, accepte la proposition d’une organisation secrète, qui l’invite s’il le souhaite à changer de vie, de nom, de visage. Il devient ainsi Tony Wilson, plus jeune, plus beau, plus athlétique, plus talentueux… mais pas forcément plus heureux.

Le film répond déjà à l’idée encore assez impalpable en 1966 du « transhumanisme ». Il en annonce le concept. Nous sommes ici dans l’homme augmenté ; être hybride, presque une machine autant qu’un être biologique.

Le clonage est en ligne de mire. Une science totalement athée qui rêve de superpouvoirs où rien d’autre n’existe.

Seconds soumet l’Américain moyen à un questionnement pour le moins angoissant : et si j’étais un autre ? Ce film répond déjà à une menace impalpable, inexplicite.
John Frankenheimer a réalisé un film politique, au sens où il délivre un constat plutôt sévère de la société de cette époque, une ambiance très particulière internationale des années 60. Nous sommes ici dans le maccarthysme, le mey, la période Mac Arthur. Seconds témoigne avec force, ironie, des illusions d’une Amérique qui, sous prétexte d’accomplir des rêves, se recroqueville dangereusement sur des principes chimériques, sur cette idée que l’on peut racheter sa réussite, racheter son bonheur, racheter sa vie même.

Cette société mystérieuse nommée « L’Organisation » qui interpelle Hamilton, est une allégorie souriante et sinistre du capitalisme triomphant. « Je voulais, dit Frankenheimer, qu’ils soient très gentils, comme une banque ou une compagnie d’assurance. Tout a l’air d’être étudié pour vous faciliter la vie, jusqu’au jour où vous refusez de payer la note. »

Seconds pousse jusqu’à son extrême logique une société pour en montrer l’absurdité. Le rêve américain, c’est du vent, si vous n’acceptez pas ce que vous êtes, si vous n’acceptez pas votre passé. Ce film parle avant tout du rapport de l’individu au réel.

Pour les images, le réalisateur a fait appel à un immense chef opérateur, le chinois James Wong-Howe. Tourné parfois avec sept caméras Seconds suscite une émotion immédiate grâce au jeu déformant ou stylisant de la réalité par des biais purement cinématographiques, — angles de prises de vue — jeux sur les focales des objectifs, resserrements des cadres-montage syncopé. Dès la séquence d’ouverture où un homme suit un autre homme au Grand Central Station, cette scène saisit d’emblée la diversité des moyens mis en œuvre pour faire naître une tension sourde, photographie vaporeuse, ambiance sonore indistincte, mouvements de caméras vifs (avec zooms et panotages inquisiteurs) cadrages au niveau des pieds, utilisation du procédé snorricam (la caméra est harnachée sur l’acteur qui apparaît donc immobile à l’écran alors que son environnement bouge).
John Frankenheimer utilise aussi la suppression du son sur des cris, remplacés par la musique, la variation des jeux de lumière, champ contre champ subjectif, distorsion des plans larges oculaires a très courte focale (moins de 10m/m), scènes à la limite du psychédélisme, le tout absolument tétanisant.

John Frankenheimer réinvente l’école expressionniste, façon américaine. Il faut rappeler que son talent se poursuit avec force depuis The manchurian candidate et 7 jours en mai.
Seconds est un film admirable, auquel il est temps que l’histoire du cinéma accorde une juste place.

Avec Rock HUDSON, John RANDOLPH, Salomé JENS, Will GERS
Images James WONG-HOWE – musique Jerry GOLDSMITH
Les Toiles du Mardi
Mardi 6 mars 2018 à 19 heures
Espace Sorano
16, rue Charles Pathé – 93400 Vincennes – Tel : 01 43 74 73 74 – www.espacesorano.com
Par Lionel TARDIF