Se connaître soi-même est-ce bien nécessaire ?

Depuis toujours, les hommes s’interrogent sur la nature de leur condition et le sens de leur vie. Les partisans de l’introspection et les mystiques cherchent la vérité par le contact intime avec leur dieu intérieur alors que ceux qui nient toute dimension d’intériorité accessible se cherchent par la confrontation au monde. Mais ces deux pôles ne s’excluent pas si on replace l’homme dans sa globalité : le cheminement intérieur et l’action extérieure se complètent et se reflètent mutuellement.

Le titre «Se connaître soi-même est-ce bien nécessaire ?» qui a fait la une de Philosophie Magazine en décembre 2011 (1) nous interpelle : provocateur ? Désabusé ? Apprendre à se connaître n’est-il qu’un vœu pieux, un exercice de réflexion solitaire ou une voie d’action à la rencontre de l’autre ? Entre le narcissisme égocentrique et la confrontation au monde, existe-t-il une voie de conciliation ?

Depuis toujours, les hommes s'interrogent sur le sens de leur vie

Depuis toujours, les hommes s’interrogent sur le sens de leur vie

 

Le narcissisme dans l’impasse

Pour un certain nombre de penseurs, l’introspection est irréalisable. Selon Clément Rosset (2), on ne peut que «se saisir que comme assemblage de perceptions disparates». Il considère donc l’introspection comme pathogène car on ne peut être à la fois sujet et objet ; il manque la capacité de distanciation et on se résume alors à l’identité sociale : «Le désir d’être vu se travestit en intention de se connaître». La lunette égocentrique n’accorde de ce fait, aucun crédit à la pensée antique. De plus l’introspection lève le voile sur une dimension inexplorée. Ainsi, Antoine Blondin (3) déclare-t-il : «Il fait trop sombre à l’intérieur, je suis habitué à vivre au seuil de moi-même». Réaction tout à fait compréhensible : qu’a donc à offrir le matérialisme sinon un monde de reflets trompeurs, sans profondeur, où l’agitation extérieure camoufle un immobilisme intérieur sans transcendance ?

La connaissance de soi est impossible car notre identité est changeante dans l’espace et le temps : en affirmant que «le moi est une fiction», Luis Borges (4) se réclame d’Héraclite (5) et de sa doctrine du changement permanent : ce dernier disait en effet qu’on ne se baignait jamais deux fois dans le même fleuve ; Parménide (6), lui, affirmait que la nature de l’être est immobile. Et si les deux avaient un peu raison ? Certes, l’eau coule et le fleuve est donc d’une nature changeante mais l’identité et la direction du fleuve restent bien les mêmes. Mais la logique rationnelle dualiste par essence, ne peut intégrer cette troublante dualité: «Si j’existe, je ne suis pas un autre. Je n’admets pas en moi cette équivoque pluralité» (7). Face à l’inconnu, l’homme n’a donc que le choix de s’ouvrir à de nouveaux chemins de pensée ou de réfuter ce qui dérange son conformisme. Enfin, dans la logique du déni de transcendance, la morale ne servant aucun maître, occulterait en somme bien des motifs et pulsions inavouables, creuset d’une morale bien-pensante ou hypocrite.

Le besoin de finitude nous enchaîne alors que l’esprit de l’homme a besoin d’infini.

Le besoin de finitude nous enchaîne alors que l’esprit de l’homme a besoin d’infini.

 La confrontation au monde

La possibilité qu’offre notre conscience de s’appréhender elle-même semble restreinte : selon Alexandre Lacroix (8), «La conscience n’est qu’une intermittente du spectacle, son unité, une illusion superficielle […], se connaître soi-même un vœu pieux. Nous n’épuiserons jamais le mystère. […] On ne peut que s’éprouver en se confrontant […], en dilatant les dimensions de son expérience.» Mais on peut se demander si le but est de cerner le mystère ou de s’en approcher ; le besoin de finitude nous enchaîne alors que l’esprit de l’homme a besoin d’infini.

Michel Onfray (9) affirme pour sa part, que «nous sommes ce que nous faisons de nous», donne la primauté aux actes sur l’introspection et dénonce le bavardage médiatique et la psychanalyse comme exutoire dans ses écrits (10) et simple relookage du «connais-toi toi-même», même s’il reconnait un certain effet thérapeutique à la parole. Il prône donc une éthique de la «sculpture de soi par volonté», à la manière antique, une sorte de morale individuelle nietzschéenne, par la lecture, la «rumination», l’examen de conscience, la pratique : «vivre sa pensée, penser sa vie». Cet aphorisme, qui semble s’apparenter aux vieilles doctrines, n’est qu’un sophisme en l’absence de toute essence, de tout modèle transcendant pour orienter cette construction : l’homme est ainsi réductible à sa seule rationalité perfectible.

 La quête de la connaissance

Cette quête que nous ne ferons qu’effleurer, suggère l’image de deux mouvements, l’un centripète, l’autre centrifuge. Saint Augustin écrit dans Les confessions, que l’âme doit se penser elle-même et se soumettre au dieu en soi : «Dieu est plus intérieur que sa propre intimité». «La proximité de Dieu, c’est mon bonheur parce que si je ne reste pas avec lui, je ne pourrai pas rester avec moi». La connaissance de soi est donc une responsabilité morale qui s’apparente à la recherche du dieu intérieur. Si Montaigne s’est interrogé toute sa vie sur le «Que sais-je ?», prônant le doute métaphysique comme aiguillon de sa recherche, «moi à cette heure et moi tantôt, nous sommes bien deux», Descartes réaffirme l’unique certitude ontologique de l’homme : celle de pouvoir se penser lui-même : «je pense, donc je suis». L’humanisme de Rousseau, «touche en ton cœur à l’universelle humanité», trouverait bien des résonnances dans la philosophie orientale. Soi et l’autre doivent-ils nécessairement être opposés ? À l’inverse, Nietzsche dénonce la «transparence morale» et le danger du repli sur soi : «Il faut éprouver le monde pour se connaître soi-même». Ou encore Sartre : «On ne peut se connaître que dans l’altérité».

La traduction moderne de la voie de l’intériorité, la psychanalyse, s’apparente avec Freud à un cheminement au pays du refoulement et de la compensation. À ce sujet, Jean-Bertrand Pontalis (11) récuse la lucidité possible du sujet avec lui-même, propre à l’introspection, et réfute l’intention de mieux se connaître. Il revendique un cheminement indéterminé vers une terra incognita. Il faut donc assumer sa fragilité car l’identité vacille. Il y a remise en question de l’idée de permanence, d’unicité, «le soi n’étant pas un sujet mais un lieu». Il s’agit donc de mettre à distance son «moi» pour faire advenir son «je», la source de l’enfant enfouie en nous ! Cette approche rejoint quelque part le cheminement traditionnel d’un dévoilement progressif de la vérité, aletheia, mais sans direction dévolue à l’ouverture de la conscience.

 La troisième voie : la dualité réconciliée ?

Le mouvement romantique va amorcer le retour de balancier de l’intuition face à la primauté de la raison. Ainsi pour Arthur Rimbaud : «Le poète doit se faire voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens.» Sa pensée paradoxale «je est un autre» et «on me pense», soulève la question de l’autonomie intérieure. Face à cette constante humaine de trouver un sens à sa vie et d’approcher son propre mystère, Michel Eltchaninoff (12) prône le retour au sens donné à la connaissance par les sages de l’Antiquité ; c’est le fameux adage de Delphes «Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux» dont on ne retient généralement que les premiers termes. Il s’agit d’un processus de connaissance dynamique qui met en mouvement tous les ressorts de l’être. Et en vertu de la loi d’analogie, l’homme étant, pour les anciens comme pour les humanistes de la Renaissance, à l’image de l’univers, le développement du potentiel intérieur s’accompagne en même temps d’une plus vaste compréhension du monde. Connaître «les dieux», c’est appréhender et se reconnaître dans une Intelligence universelle, capable de relier et d’intégrer toutes les oppositions et tous les particularismes.

 Le message de Delphes

On le doit à Chilon le Spartiate, l’un des sept Sages présocratiques, à l’origine du «miracle grec». Dès le VIe siècle avant notre ère, ils préconisaient la connaissance de soi et la «prudence en toutes choses», redoutant par-dessus tout l’hybris, l’excès. Le «connais-toi, toi-même…» repris par Socrate, commence par une injonction à examiner les fondements moraux de son activité et la reconnaissance de son ignorance : aux savoirs relatifs des sophistes, marchands de connaissance, il oppose l’exercice d’une pensée honnête et aiguisée, capable de faire tomber les masques des faux-semblants. Cette haute exigence lui valut l’incompréhension puis l’inimitié de ceux dont il dénonçait justement les agissements, et enfin sa condamnation à mort qui allait le faire entrer dans la longue liste des martyrs de la sagesse. Son disciple majeur, Platon, va le mettre en scène dans ses célèbres dialogues, immortel et insaisissable faune et homme libre entre tous. Pour Platon, la connaissance de soi passe par la vertu qui n’avait pas alors de connotation religieuse ou conformiste : «Sculpte ton âme et cherche-y l’excellence, c’est-à-dire la pensée». La quête de l’homme le conduit nécessairement vers la quête des Biens métaphysiques, le Beau, le Bon, le Vrai, le Juste, archétypes universels issus du  Souverain Bien ou Logos, origine et fin de toutes choses : «L’homme est un dieu mais il l’a oublié». Ce cheminement d’unification intérieure s’apparente à une construction de soi, assez proche de celle que Carl Gustav Jung va formuler, vingt-cinq siècles plus tard, sous le nom de «voie d’individuation» ou voie transpersonnelle. Réapprendre à tisser des liens, à rentrer en relation profonde avec soi-même et ce qui nous entoure, sans s’isoler ni se fuir dans l’action, tel est le défi d’une philosophie vitale, humaniste car comme le disait Saint-Exupéry «on ne connaît que les choses que l’on apprivoise».

Se relier à soi-même pour développer la profondeur du champ de nos perceptions, se relier aux autres pour élargir notre compréhension, se relier à la Nature et à ses lois pour développer une hauteur de vue : dans un monde qui nous aplatit la conscience devant nos écrans intérieurs et extérieurs, nous proposons la vision en 3D, celle d’un Idéal philosophique atemporel.

 (1) Philosophie Magazine n° 55
(2) Philosophe français et auteur d’ouvrages, il a développé la philosophie de l’approbation au réel
(3) Romancier et journaliste français (1922 – 1991), souvent associé au mouvement des Hussards et auteur de nombreux articles sur le Tour de France et les Jeux Olympiques dans le journal L’Équipe
(4) Jorge Francisco Isidoro Luis Borges Acevedo, appelé Joge Luis Borges (1899 – 1986), écrivain et poète argentin. Ses travaux dans les champs de l’essai et de la nouvelle sont considérés comme des classiques de la littérature du XXe siècle
(5) Héraclite d’Éphèse, philosophe grec de la fin du VIe siècle av. J-C. appelé physicien ou philosophe de la Nature. L’être est en éternellement en devenir
(6) Parménide d’Élée (entre 540 et 520-510 av. J.-C. – milieu du Ve siècle av. J.-C.), philosophe grec présocratique, appelé physicien ou philosophe de la nature. Célèbre pour un texte en vers qui eut une influence notable sur la pensée de son époque. Un dialogue de Platon porte également son nom (Le Parménide). L’unité de l’être rend impossible la déduction du devenir et de la multiplicité
(7) Comte de Lautreamont (1846 – 1870), poète français, auteur des chants de Maldoror, d’où est tiré la citation (Chant V)
(8) Rédacteur en chef de Philosophie magazine
(9) Philosophe français auteur d’ouvrages
(10) Freud, le crépuscule d’une idole, Michel ONFRAY, éditions Grasset, 2010
(11) Jean-Bertrand Lefèvre-Pontalis, dit Jean-Bertrand Pontalis, philosophe, psychanalyste et écrivain français
(12) Journaliste à Philosophie Magazine et co-auteur avec Christophe Nick de L’Expérience extrême, éditions Don Quichotte, 2010

 «Le pire état de l’homme, c’est quand il perd la connaissance et gouvernement de soi.» Montaigne

«Au lieu de lutter pour des étiquettes ou des apparences, il faut lutter pour la renaissance intérieure de l’homme.» J.A. Livraga, fondateur de l’association internationale Nouvelle Acropole