Satprem, agir sur un point, agir sur l’ensemble

Après avoir décrit la vie de Sri Aurobindo et de Mère, Lionel Tardif, cinéaste, historien et enseignant du langage du cinéma, metteur en scène et écrivain, s’intéresse à Satprem, héritier de la pensée de Sri Aurobindo et de Mère.

Après la disparition de Mère, seul restait, le confident, Satprem (1) leur héritier. D’où venait cet homme ? Son aventure est en elle-même fantastique. Satprem est breton et amoureux de la mer. «Il a l’infini reflété dans le regard et un bruit de ressac pour toujours dans le cœur» dira Nicole Elfi (2) dans sa biographie. Il est né cependant à Paris le 30 octobre 1923 dans une rue qui est tout un symbole, la rue Giordano Bruno (3). Dans son enfance la mer et les bateaux faisaient partie de sa vie. Il s’engagea très jeune dans la Résistance et fut arrêté puis interné au camp de Mauthausen. Dans ce camp, il entendait une voix qui, neutre et froide, leur disait chaque jour : «Attention, vous allez entrer dans la mort». Il fut sauvé de justesse par l’armée américaine. En revenant des camps, un profond bouleversement s’opéra en lui. Une soif de voyage et d’une aventure, qui va devenir vite une aventure intérieure, l’habite : l’Amazonie et sa forêt vierge, le Brésil, l’Afrique, l’Égypte (il veut voir le Sphynx) puis Pondichéry où un parent à lui travaille au Consulat de France. De là, il se rend au Darshan (4) d’Aurobindo et se brûle à son regard. Désormais l’aventure deviendra intérieure. Jusqu’alors il s’appelait Bernard, mais Mère le nommera Satprem : «Celui qui aime vraiment».

Satprem, un empêcheur de tourner en rond

Satprem, un empêcheur de tourner en rond

Quand on a lu Satprem – un grand talent d’écrivain et de poète – quand on l’a approché d’un peu près, quand on connaît son cri, sa soif, ses peines, ses rêves, on est saisi, frappé de stupéfaction par la multitude de similitudes avec Rimbaud. L’Orpailleur de Satprem (ses aventures dans la forêt vierge) c’est le livre qu’aurait écrit Rimbaud en Abyssinie.

Un empêcheur de tourner en rond

Avant d’arriver à l’ashram, pour s’y installer jusqu’à la disparition de Mère, Satprem a vécu en Sannyasin (5), mendiant sa nourriture au fil des jours, avec un simple tissu blanc autour des reins, dormant sur les dalles près des sanctuaires et faisant les rituels dans les grands temples du sud. Un livre, Par le corps de la Terre, raconte cette expérience. Quand Mère fut partie ceux qui se sentaient les héritiers de l’ashram et d’Auroville, anciens disciples tournés vers le business spirituel utilisèrent tous les moyens pour chasser Satprem et sa compagne Sujata, une indienne disciple de Mère, avec laquelle il partagea sa vie jusqu’à sa mort. Satprem était devenu un empêcheur de tourner en rond, le pur qui défendait l’immense travail accompli. Alors, avec Sujata, et après un séjour dans les Himalaya, ils partirent s’installer dans les Montagnes bleues, en Inde du sud. À l’orée d’une vieille forêt, sur des montagnes paisibles, au milieu des champs de thé et de milliers d’oiseaux, Satprem continuera l’écriture de son œuvre, Mental dans les cellules. Son propre travail fut publié en plusieurs tomes intitulés Carnets d’une apocalypse par l’Institut des recherches évolutives à Paris. Ainsi pendant l’année 1983 Satprem nous confia : «Maintenant, à peine suis-je assis ou simplement tranquille, je sens le pouvoir qui va directement au centre physique, comme si c’était ouvert du haut en bas, sans obstructions. Ce centre semble être l’une des principales bases du travail.»

«Alors une masse lourde, d’une densité comme je n’en avais jamais connue cherchait à entrer dans ma tête. On avait l’impression que ça allait éclater et c’était brûlant. Puis cette masse solide est descendue plus bas, et lorsqu’elle l’eut atteint une autre goutte massive s’est formée et est entrée dans ma tête». «Cet après midi je sentais que le corps se défaisait complètement, devenait poreux, et plus il devenait poreux, plus il était traversé par des ondes d’une puissance et d’une vélocité extrême.»

Sri Aurobindo

Sri aurobindo

Ainsi, au fil des jours et des années, Satprem continuait le travail de Sri Aurobindo (6) et de Mère (7), et ce pratiquement jusqu’à la fin. Cet homme, qui fut le grand témoin est parti dans l’indifférence générale alors que son œuvre est d’une force poétique peu commune. Et pourtant déjà, en 1982, et là encore, aucun média ne rapporta ses propos lorsqu’il tira la sonnette d’alarme à propos de l’Inde. «Chaque année, l’Inde fait douze millions de bébés en plus. C’est une progression géométrique. Aucun moyen humain ne peut arrêter cette marée. Nous avons vu des chaînes entières de l’Himalaya rasées de leurs arbres en vingt ans. Cela donne le frisson. Qui parle d’Attila ? La terre entière est pleine de petits Attilas». Puis, plus largement encore il écrivait : «La Terre est pleine d’êtres qui ne sont pas des hommes, qui sont des chèvres, des rats ou des lapins, mais pas des hommes. Ils peuvent avoir de la science, de la démocratie et de la religion mais ce ne sont pas des hommes. Ce sont des tubes digestifs très ingénieux. Aucune espèce n’est plus truquée. Un rat est ce qu’il est, sans prétention. L’homme n’est pas ce qu’il est. Il prétend des tas de choses, avec une Bible à la main et une cravate. L’homme et le mensonge, ça se tient. Notre mensonge est en train de nous sauter à la figure». Mère disait en écho : «Tant que l’on marche avec le troupeau, la vie est relativement facile, avec ses bonnes et ses mauvaises passes, sans trop de bas, mais sans trop de hauts non plus. Dès que l’on veut en sortir, mille forces se lèvent, très intéressées à ce que nous fassions comme tout le monde ; on découvre à quel point l’emprisonnement est bien organisé. Pourtant cette vie qui nous est offerte est une expérience, un chaînon dans une succession ininterrompue d’expériences qui s’étendent derrière nous et se perdent dans le futur».

Le nettoyage du terrain

Le yogi qui a vaincu la maladie et défié la mort ne l’a fait que pour lui seul et c’est pour cela qu’il ne peut pas vaincre vraiment. Selon la sagesse de la Loi, il faut que la carapace s’ouvre et que tout rentre dedans. Prenons deux exemples : celui de Ramakrishna (8) flagellé par la lanière qu’abattait un homme sur un bœuf près de lui, ou celui de la Mère, luttant contre une hémorragie qui frappait un disciple à des centaines de kilomètres de là, sans qu’elle n’en sache rien ; qui nous mettent devant la totalité du problème : le corps est partout. Le corps du pionnier de la transformation est donc comme un champ de bataille, et c’est la bataille de tout le monde qui s’y livre. À quoi sert qu’un homme soit transformé, si le reste meurt et meurt ?

L’évolution ne va pas de plus en plus haut, dans de plus en plus de ciel, mais de plus en plus profond, et chaque cycle évolutif se referme un peu plus bas, un peu plus près du centre où se rejoindront finalement le haut et le bas, le ciel et la terre. Le pionnier doit donc nettoyer le terrain intermédiaire, mental, vital et matériel. Le nettoyage de ce terrain est toute l’histoire de Sri Aurobindo et de Mère.

Il n’y a pas de transformation individuelle possible sans un minimum de transformation collective, d’où l’expérience d’Auroville (9).

Agir sur un point, agir sur l’ensemble

Il est intéressant de noter que chaque fois que Sri Aurobindo et la Mère ont eu quelques expériences nouvelles marquant un progrès dans la Transformation, ce progrès s’est automatiquement traduit dans la conscience des disciples, sans même qu’ils en sachent rien, par une période de difficultés accrues, parfois même des révoltes ou des maladies, comme si tout se mettait à grincer.

Sri Aurobindo et la Mère découvraient ainsi matériellement, expérimentalement, l’unité substantielle du monde. On ne peut pas toucher un point sans toucher tous les points.

«Chacun – disait la Mère – est un instrument pour contrôler un certain ensemble de vibrations qui représentent son champ de travail particulier, chacun, par ses qualités et ses défauts, a accès à une zone de la conscience terrestre qui représente sa part de la transformation collective. Et l’on comprend pourquoi la transformation ne peut pas s’opérer par un seul individu car, il ne représente qu’un ensemble de vibrations».

Le mouvement de la vie progresse lentement, mais déjà à un rythme plus rapide, il se concentre en millénaires. Mais quand l’Esprit Conscient intervient, une rapidité évolutive suprêmement concentrée devient possible. Nous en sommes là. L’évolution n’est pas finie.

La Mère fit ce rêve sur ce que serait cet Être supramental. «Sur un grand paquebot on préparait des hommes à la vie supramentale. C’était le lieu de passage. Sur ce bateau, la nature des objets n’était pas celle que nous connaissons sur Terre, les vêtements n’étaient pas faits d’étoffes, et cette chose qui ressemblait à de l’étoffe n’était pas fabriquée : elle faisait partie du corps. Les êtres de haute taille sur le rivage n’étaient pas de la même couleur, ils étaient plus pâles, transparents. Par contre, la lumière autour d’eux était un mélange d’or et de rouge formant une substance uniforme d’un orange lumineux. Il y avait des nuances mais pas d’ombres. Ces êtres étaient très grands, ils semblaient n’avoir pas d’ossature et pouvaient prendre des formes selon leurs besoins. Ils étaient de tous les pays et de tous âges, mais généralement pas vieux. Certains étaient renvoyés comme si leur entraînement était insuffisant ou leur substance pas au point».

En résonance à ce rêve, Sri Aurobindo disait : «Il se pourrait bien que la poussée évolutive procéda à un changement des organes eux-mêmes, de leur fonctionnement matériel, de leur utilisation et que l’indispensabilité de leur usage, voire de leur existence soit considérablement diminuée. Ce changement pourrait aller si loin que les organes eux-mêmes pourraient cesser d’être indispensables. Si les choses en arrivaient là, les organes pourraient dépérir par atrophie, être réduits à un minimum insignifiant ou même disparaître. La force centrale pourrait les remplacer par des organes subtils d’un caractère différents qui seraient des réceptacles de dynamisme ou des transmetteurs malléables plutôt que des organes tels que nous les connaissons».

(1) De son vrai nom Bernard Enginger (1923-2007), écrivain français, disciple de Sri Aurobindo et de Mère

(2) Satprem, par un fil de lumière, Nicole ELFI, Éditions Robert Laffont, 1999, 431 pages

(3) Philosophe italien (1548-1600) condamné et brûlé pour hérésie par l’Inquisition italienne pour avoir développé la théorie de l’héliocentrisme et démontré l’existence d’un univers infini, peuplé d’innombrables soleils et de mondes identiques au nôtre

(4) Terme sanskrit désignant un homme ou une femme qui a reçu une initiation d’un maître spirituel. Il mène une vie errante, passant de lieu saint en lieu saint, d’ashram en ashram, renonçant à l’action et consacrant sa vie à la méditation (réalisation du Soi). Le sannyasin fait partie d’une lignée

(5) Octroi de l’amour, de la lumière et de la grâce

(6) Aurobindo Ghose dit Sri Aurobindo (1872-1950), leader d’un mouvement pour l’indépendance de l’Inde, philosophe, poète, écrivain spritualiste qui a développé une nouvelle approche du Yoga, le yoga intégral. Voir articles de Lionel Tardif dans revue Acropolis n° 250 (mars 2014) – 253 (juin 2014) et 256 (Octobre 2014)

(7) Mirra Alfassa ou Blanche Rachel Mirra Alfassa (1878-1973) appelé La Mère, fondatrice de l’ashram de Pondichéry dans lequel vécut Sri Aurobindo et de la cité d’Auroville en Inde. Voir article de Lionel Tardif paru dans la revue Acropolis n° 252 (Juin 2014)

(8) Paul Guillaume André Gide (1869-1951) écrivain français

(9) Ville de l’Aurore, située au bord de la mer à une dizaine de kilomètres de Pondichéry. Ville expérimentale créée, en 1968, par La Mère, compagne spirituelle du philosophe et yogi indien Sri Aurobindo

 

Œuvres de SATPREM

– Le Véda ou La Destinée Humaine, SATPREM, Institut de Recherches évolutives, 1992

– Sri Aurobindo et l’Aventure de la Conscience, Éditions Buchet Chastel, 396 pages, 3ème édition 2003

– Sri Aurobindo et l’avenir de la Terre, SATPREM, Éditions Robert Laffont, 112 pages, 1980

– Par le Corps de la Terre ou Le Sannyasin, SATPREM, éditions Robert Laffont, 448 pages, 2002

– Le Mental des Cellules, SATPREM, Éditions Robert Laffont, 195 pages, 2003

– La Révolte de la Terre, SATPREM, Éditions Robert Laffont, 112 pages, 1990

– Carnets d’une Apocalypse, 9 volumes, SATPREM, Institut de recherches évolutives, 1999 à 2011

– Lettres d’un Insoumis – Correspondance en 2 volumes, 1947-1973, SATPREM, coéditions Institut de Recherches Évolutives et Robert Laffont, 1994

– Évolution II, SATPREM, Coéditions Institut de Recherches évolutives et Robert Laffont, 152 pages, 1992

– Mère, trilogie de SATPREM, parue aux éditions Laffont : Le matérialisme divin, 483 pages, 1978 , L’espèce nouvelle de 1950 à 1968, 568 pages,1978, La mutation de la mort, 343 pages, 1979

– Savitri, Sri Aurobindo, traduit par SATPREM, 11 volumes, Institut de Recherches évolutives, 1996 à 2004

 

Dans les poèmes fulgurants qui constituent Savitri,

Aurobindo avait tout vu, tout compris.

«Ô race née de la Terre que le Destin emporte et que la force contraint

Ô petits aventuriers dans un monde infini

Prisonniers d’une humanité de nains

Tournerez-vous sans fin dans la ronde du mental

Autour d’un petit moi et de médiocres riens ?

Vous n’étiez point nés pour une petitesse irrévocable

Ni bâtis pour de vains recommencements

Des pouvoirs tous puissants sont enfermés dans les cellules de la nature

Une destinée plus grande vous attend

La vie que vous menez cache la lumière que vous êtes

Je les ai vus passer le crépuscule d’un âge

Les enfants aux yeux de soleil d’une aube merveilleuse

Puissants briseurs des barrières du monde

Architectes de l’immortalité

Corps resplendissants de la lumière de l’esprit

Porteurs du mot magique, du feu mystique

Porteurs de la coupe dyonisiaque de la joie

L’âge de fer est fini».