René Girard

Le chercheur par qui le scandale arrive

René Girard, philosophe, anthropologue révolutionnaire, intellectuel au parcours singulier, théoricien du «désir mimétique», nous a quittés en novembre 2015. Ses livres – souvent difficiles – ont offert une vision audacieuse et vaste de l’histoire et de la destinée humaine. René Girard assumait le «scandale» de croire à la vérité révélée du christianisme dans un siècle voué au doute.

Rene GirardTraduite dans de nombreuses langues, son œuvre est encore mal connue en France. Son élection à l’Académie française, en 2005, à l’âge de 80 ans passés, avait été une véritable reconnaissance pour l’intellectuel.

«Je peux dire sans exagération que, pendant un demi-siècle, la seule institution française qui m’ait persuadé que je n’étais pas oublié en France, dans mon propre pays, en tant que chercheur et en tant que penseur, c’est l’Académie française», dit-il ce jour-là dans son discours devant les Immortels (1).

Ses textes ont provoqué engouements et critiques, les uns lui reprochant son analyse trop systématique, les autres de dresser une apologie du christianisme. L’université française s’est pendant longtemps gardée de se pencher sérieusement sur l’œuvre d’un penseur que son catholicisme assumé rendait suspect.

Une œuvre autour des religions

Né un soir de Noël 1923 à Avignon, René Girard consacre d’abord sa carrière à l’étude des religions dans les sociétés humaines et aux logiques de mimétisme qui aboutissent à la violence. Pour lui, tous les récits sacrés ont en commun un meurtre fondateur. Ce constat sert de base à son livre phare La Violence et le Sacré, publié en 1972. René Girard s’intéresse au rôle du bouc émissaire dans les groupes. À la lecture de l’Évangile, il explique que seul le christianisme est capable de changer le mécanisme victimaire qui fonde les religions.

Il aimait à s’amuser des malentendus provoqués par son œuvre.  Il racontait qu’à la fin de ses conférences, des lecteurs enthousiastes venaient le voir pour lui confier qu’il avait vu juste, que les boucs émissaires existaient, qu’ils étaient effectivement le socle de la vie commune, et que d’ailleurs lui, René Girard, avait la chance d’en avoir un en face de lui. Ce qu’il percevait ainsi, c’était la naissance de cette concurrence victimaire qu’une compréhension superficielle de son œuvre contribuait à exacerber.

Quand ses contemporains cherchaient la vérité sur l’origine des institutions humaines chez Marx et Freud, René Girard la trouvait dans les Écritures, lues en parallèle des plus grands romans de la littérature mondiale : Le Rouge et le Noir, Madame Bovary, Don Quichotte, Les Frères Karamazov, À la recherche du temps perdu. Il a ainsi créé une nouvelle herméneutique, une interprétation renouvelée des textes, car il a toujours refusé le divorce entre savoir et littérature. Il disait qu’après les Évangiles, les textes les plus éclairants sur notre culture ne sont ni philosophiques, ni psychologiques, ni sociologiques, mais littéraires. «Je suis personnellement convaincu que les écrivains occidentaux majeurs, qu’ils soient ou non chrétiens, des tragiques grecs à Dante, de Shakespeare à Cervantès ou Pascal et jusqu’aux grands romanciers et poètes de notre époque, sont plus pertinents pour comprendre le drame de la modernité que tous nos philosophes et tous nos savants.»

La révolution du désir mimétique

L’opinion dominante, tant en sciences humaines que dans le sens commun, consiste à dire que l’homme fixe de façon autonome son désir sur des objets. Cela veut dire que chaque objet possède en lui une valeur censée susciter ce désir. C’est bien le sentiment que nous donne notre expérience quotidienne : le désir que j’ai pour cette personne, l’ambition de réussir dans ce métier, ou la voiture que j’envisage d’acheter, semblent bien procéder de mon libre choix. Cette vision linéaire du désir a l’avantage d’être simple, mais elle oblige à un certain nombre de contorsions lorsque nous tentons de rendre compte de phénomènes liés au désir, comme l’envie ou la jalousie.

René Girard montre qu’en réalité nous envions la personne qui possède l’objet désiré, ce dernier n’ayant alors qu’une importance toute relative. Et nous tirons davantage de satisfaction du fait que l’autre ne possède pas l’objet que de le posséder soi-même. La publicité, cet hymne à la possession d’objets, nous donne d’abord à désirer, non pas un produit dans ce qu’il a d’objectif, mais surtout de ressembler à ceux qui le possèdent tant ils semblent comblés par sa possession.

En analysant les grandes œuvres romanesques, René Girard repère ce mécanisme du désir humain. Celui-ci ne se fixe pas de façon autonome selon une trajectoire linéaire : sujet – objet, mais par l’imitation du désir d’un autre, selon un schéma triangulaire : sujet – modèle – objet. C’est le désir mimétique, du mot grec mimesis, qui veut dire imitation. L’hypothèse de René Girard repose donc sur l’existence d’un troisième élément, médiateur du désir, qui est l’Autre.

Cette première grande hypothèse est devenue l’une des bases de sa pensée ultérieure. Elle a acquis une sorte de notoriété proverbiale, jusqu’à constituer pour beaucoup un élément de base de la culture contemporaine auquel il est possible de se référer comme à un acquis. L’autre est un obstacle autant qu’un modèle, un obstacle détesté autant qu’un modèle servilement imité et adoré. Et c’est ce désir mimétique qui crée la violence, car le modèle est avant tout un obstacle qu’il faut supprimer. C’est l’une des caractéristiques du ressentiment, où l’on préfère perdre soi-même pourvu que l’autre perde. Chez le kamikaze, par exemple, cette logique perverse est poussée à l’extrême.

 

William Holman Hunt: The Scapegoat, 1854.

William Holman Hunt: The Scapegoat, 1854.

 

Le rôle du bouc émissaire

À partir de là, Girard formule sa théorie du sacrifice et des rites. La violence du désir mimétique ne connaît pas de frein dans la société, et ouvre une suite folle de vengeances sans fin. La violence est donc fondatrice de la constitution des sociétés. Le sacrifice rituel est instauré pour détourner cette violence sur une victime choisie unanimement par tous, un bouc émissaire qui la canalise et l’expulse. Ainsi, les conduites rituelles et sacrificielles trompent la violence, en la détournant sur d’autres objets, sur des victimes de rechange. Elles sont alors purificatrices car elles débarrassent pour un temps la société de ses souillures. Dans les sociétés de droit comme nos sociétés actuelles, c’est le système judiciaire qui remplace les anciens rites et sacrifices ; il organise, limite et en même temps dissimule la soif de vengeance sous un fonctionnement rationnel et impartial. René Girard a notamment développé ces analyses dans La Violence et le sacré (1972) et dans Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978).

Girard voit dans les mythes grecs, comme celui d’Œdipe qui est exilé, accusé de parricide et d’inceste avec sa mère, dans le démembrement du jeune Dionysos par les Titans, dans le sacrifice du dieu pustuleux pour la création de Teotihuacan au Mexique, dans la condamnation de Job dans la Bible, une répétition du thème du bouc émissaire (1).

La révolution de l’Évangile

René Girard a souvent défendu la nécessité du scandale pour la pensée, un mot qu’on rencontre plus souvent dans les Évangiles que le mot péché. Le scandale, c’est le piège qui fait trébucher. Mais le scandale est aussi cet obstacle qui nous permet d’avancer. Ainsi celui de la Croix, point central de toute la réflexion sur la condition humaine de René Girard. Pour lui, c’est grâce au Christ que le bouc émissaire a cessé d’être coupable et que les origines de la violence ont enfin été révélées. Par là, la Croix nous a délivrés des religions archaïques. L’histoire de Jésus est un «retournement de mythe» qui montre que la victime dit la vérité et que c’est la persécution qui porte le mensonge. Dans les histoires précédentes, c’était déjà vrai, mais ce n’était pas dit, et les dieux paraissaient déchaînés contre leurs victimes.

Jesus sur la croixLe Nouveau Testament, l’enseignement et la vie de Jésus, démontre l’innocence de la victime, et invite à une conversion individuelle. C’est en cela que René Girard considère le message évangélique comme totalement novateur, car il permet un renoncement à la violence : cesser d’accuser l’autre, et se reconnaître soi-même comme persécuteur. Ce que prône l’Évangile, c’est le renoncement universel à la violence. Voilà une valeur qui pourrait être universelle, mais qui ne l’est pas encore !

L’œuvre de René Girard est parfois difficile d’accès, et c’est la raison pour laquelle elle a été interprétée dans des sens multiples et contradictoires. Il est incontestable que ses hypothèses, exposées avec verve, passion et courage, abordent les grandes questions de notre époque. Avoir mis en évidence le désir mimétique comme un des ressorts de l’âme, et la violence qui en résulte comme inhérente à la condition humaine est un apport significatif. L’aspect pervers du désir, il l’a magistralement montré. Il a brillamment explicité la présence du meurtre sacrificiel dans de nombreuses cosmogonies archaïques et la raison d’être du bouc émissaire dans toute société humaine.

Les théories de René Girard sur la violence et le phénomène du bouc émissaire continuent de faire débat. Les uns louent un apport quasi prophétique, dévoilant les mécanismes inconscients à l’œuvre dans la société. Les autres dénoncent une vision trop générale, voire idéologique, donnant au judéo-christianisme un rôle dominant, celui d’avoir révélé le mécanisme du sacrifice et d’en avoir détruit de ce fait l’efficacité. Sans faire mystère de ses convictions chrétiennes, René Girard a toujours revendiqué un point de vue strictement scientifique, regardant les phénomènes religieux comme une classe particulière de phénomènes naturels. Mais cette lecture heurte l’empirisme de ses adversaires, qui lui reprochent d’ignorer le terrain et d’accorder trop d’importance aux représentations et aux textes.

Les questions laissées par René Girard

Nous aurions tout intérêt à confronter la vision de René Girard sur le sacré à celle d’autres anthropologues comme Rudolf Otto, Mircea Eliade ou Gilbert Durand. Ceux-ci développent dans leurs œuvres une autre perspective, en montrant la complexité du sacré, son ambivalence au-delà du seul aspect violent. En effet, le danger d’une lecture trop rapide de l’œuvre de Girard serait de faire un amalgame entre violence et sacré, entre violence et religion. S’il est essentiel de distinguer la notion de sacré de celle de religion, les deux concepts n’étant pas synonymes, il est indispensable de distinguer l’aspect exotérique des religions, qui les amène à développer de la violence dans leur volonté d’hégémonie politique ou sociale, de leur aspect ésotérique, où elles développent un autre visage, celui de l’amour universel et de la quête d’unité. Deux contrepoids essentiels à la violence.

D’autre part, René Girard voit dans le Dieu des Évangiles une rupture totale et radicale avec le passé, avec une victime innocente, qui s’est elle-même chargée des péchés du monde, seul modèle exemplaire d’un autre rapport à la violence. C’est pourquoi il analyse les systèmes totalitaires du XXe siècle comme une résurgence des systèmes archaïques, en tant que système de persécution. Là aussi, il nous semble que l’on pourrait avec profit confronter cette vision à celle de Hannah Arendt (3) sur les systèmes totalitaires du XXe siècle, elle qui voit dans ce totalitarisme une spécificité toute moderne.

 

Par Brigitte BOUDON

 

(1) Nom donné aux élus de l’Académie française, en rapport avec la devise « À l’immortalité», qui figure sur le sceau donné à l’Académie par son fondateur, le cardinal de Richelieu
(2) Ce thème reprend la notion de pharmakos, un rite de purification utilisé en Grèce antique. Afin de combattre une calamité, une victime était choisie et traînée hors de la cité, où elle était parfois mise à mort. Cette victime sacrificielle, innocente en elle-même, était censée, comme le bouc émissaire hébreu, se charger de tous les maux de la cité. Son expulsion devait permettre de purger la cité du mal qui la touchait, d’où l’ambiguïté du terme qui pouvait signifier aussi bien «remède», «drogue», que «poison» ou «venin».
(3) Philosophe allemande naturalisée américaine (1906-1975) connue pour ses travaux sur l’activité politique, le totalitarisme et la modernité