Qu’est-ce que le destin ?

Qu’est-ce que le destin ? Une route que chacun parcourt de façon consciente ou inconsciente, semée d’embûches, sur laquelle nous pouvons dévier. Comment parcourir ce chemin de la façon la plus sûre ?

Le destin se présente à nous, qui sommes plongés dans les attractions des jeux de Maya, comme aléatoire, comme un coup de dés ou une loterie, où c’est le hasard qui impose une chance plus ou moins grande aux hommes. Mais si, comme nous le faisons maintenant, on essaie d’écarter légèrement les voiles de Maya (1) pour comprendre le sens de son jeu, on verra qu’un tel hasard n’existe pas mais que, bien au contraire, une causalité notoire, un ordre, une loi détermine tous les événements.

Qu’est une vie ? Rien ; à peine un jour, le temps qui sépare le lever du coucher du soleil...

Qu’est une vie ? Rien ; à peine un jour, le temps qui sépare le lever du coucher du soleil…

Le hasard n’existe pas, bien que Maya feigne le contraire ; seule existe l’ignorance de la causalité. Le fait que nous, en tant qu’êtres humains, ne parvenions pas à comprendre la finalité du jeu de Maya, à comprendre pourquoi elle fait ce qu’elle fait et se dirige où elle se dirige, ne veut pas forcément dire que Maya soit régie par le hasard. Nier le destin et soumettre tout le monde au hasard est le pire symptôme d’ignorance, d’absence d’observation consciente de la nature et, pourrait-on ajouter à cela, d’une paresse consciente et inconsciente pour ne pas avoir à se poser de question sur aucun des mystères qui nous préoccupent. Il existe des mystères ? Eh bien, qu’ils continuent à exister ; en les niant, le paresseux a résolu le problème.

 La route du dépassement

Le destin est la route qui signale la loi de l’évolution. C’est une route ascendante d’effort où chaque pas suppose un dépassement. Mais, telles que sont les choses, crûment et froidement, personne ne voudrait emprunter cette route, personne ne mobiliserait la force suffisante pour le faire. C’est là que Maya intervient et décore le chemin avec toutes sortes de machineries, avec mille engins qui servent à jouer et à croire qu’on peut créer à l’intérieur du sentier. Ainsi encore, personne ne s’aperçoit que le chemin est solidement bordé de remparts aux épaisses parois élastiques qui renvoient au centre de la route toute personne inconsciente qui s’approche dangereusement des côtés. Chaque tentative de sortir de la ligne de démarcation se solde par un rebond des remparts élastiques, pour indiquer qu’il n’y a qu’un seul passage possible. On pourra marcher plus ou moins lentement ou rapidement ; on pourra s’arrêter dans un coude ; on pourra essayer de s’approcher des remparts latéraux ; on pourra se déplacer à pied ou sur les genoux, en riant ou en pleurant, mais on ne peut éviter le destin des hommes. Même si Maya s’évertue à nous rendre le trajet le plus agréable possible.

Où conduit finalement ce destin ? Quelle est la fin de ce jeu ? Bien que nous ayons de vagues intuitions là-dessus, en réalité nous ne savons rien de certain. Et si nous le savions, avec la faible volonté qui est la nôtre, il est probable que nous voudrions abandonner la course, perdant ainsi l’opportunité d’être des hommes, d’accomplir notre destin.

 Qui sommes-nous ?

Je crois que nous accepterions le concept de destin plus docilement s’il ne nous présentait pas d’aussi graves problèmes.

En premier lieu, nous ne savons pas où a commencé ce chemin ; nous ne savons pas d’où nous venons. Nous ne savons pas non plus où conduit le chemin ; nous ne savons pas où nous allons. Nous pressentons une longue mémoire d’un passé de vagues expériences qui explosent soudain dans notre âme ; nous pressentons, de la même façon, un avenir infini plein d’opportunités… Et nous, nous sommes là, au milieu, sans aucune image claire, sans que notre esprit parvienne à rien définir de ce qui nous arrive, pas même le moment que nous vivons présentement ; c’est dire que nous ne savons pas non plus qui nous sommes, ni pourquoi nous sommes ici. C’est un signe que nous avançons en dormant et que c’est une bénédiction que le chemin soit équipé de parapets, pour que nous n’en sortions pas. Notre vie est un cauchemar d’inconscience, auquel s’ajoutent voiles et lumières, artifices de Maya qui tâche aussi de nous garder sur le chemin, du moins sur le tronçon qu’il lui revient de diriger.

 Comment parcourons-nous le chemin ?

Si nous parvenions à nous éveiller, nous avancerions avec plus d’assurance, et bien que nous ne devinions pas la fin absolue du sentier, le jeu aurait dès lors une autre modalité. Il s’agirait d’atteindre le tronçon suivant de la route, comme si c’était le dernier ; une fois arrivés là, nous nous proposerions un autre tronçon et ainsi de suite, successivement, jusqu’à compléter le tout, guidés par des hiatus sinon définitifs, du moins utiles. Si nous savons que nous sommes endormis, si nous savons que Maya joue avec nous tandis que nous parcourons la voie du destin, comment savoir si nous la parcourons bien, si nous ne dévions pas trop souvent, si nous accomplissons ce que nous avons à faire ? Il y a un signal infaillible qui nous l’indique : la douleur.

Il n’y a que deux types d’êtres qui ne ressentent pas la douleur : les inconscients et ceux qui se sont libérés de l’erreur. À supposer que nous ayons laissé derrière nous l’étape de la totale inconscience et sachant que l’homme est encore sujet à l’erreur, il nous est impossible d’éviter la douleur. Mais, plutôt que la dénigrer, nous devrions l’accepter comme une balise sur le chemin, comme la lumière qui indique nos erreurs, le signal d’alerte qui nous conduit à revoir nos actions et à corriger nos fautes. Un peu de douleur ? bon compliment du destin. Beaucoup de douleur ? il faut encore ouvrir les yeux pour voir clairement où s’acheminent nos pas.

Nous avons tendance à penser que le destin est un maître cruel qui offre peu d’occasions – pour ne pas dire aucune – aux pauvres hommes aveugles que nous sommes et qui le parcourons. Au contraire, il y a de multiples, d’innombrables opportunités pour accomplir son propre destin, pour réparer les erreurs en les purgeant avec l’aide de notre alliée, la douleur, et avec l’expérience accumulée.

Qu’est une vie, sur le long chemin de l’évolution de l’homme ? Rien ; à peine un jour, le temps qui sépare le lever du coucher du soleil… De nombreuses vies, si elles étaient des échelons de la longue échelle évolutive, nous conduiraient, en additionnant leurs actions positives, à compléter la vie unique.

 Par Délia STEINBERG GUZMAN
(1) Mot sanscrit signifiant illusion avec apparence de réalité
Texte extrait des Jeux de Maya, sous le voile des apparences, Délia STEINBERG GUZMAN, éditions des Trois Monts, 2004
N.D.L.R. : Le titre, les intertitres et le chapeau ont été rajoutés par la rédaction