Pourquoi courons-nous après le temps ?

L’auteur s’interroge sur le sens du temps aujourd’hui, qui se confond avec l’espace. Nous nous livrons à une véritable course contre le temps. Face à ce constat, ne serait-il pas temps de nous retrouver nous-mêmes ?

«Je n’ai pas le temps». J’ai entendu cette phrase il y a peu de temps, venant non pas d’une personne qui ouvrait son agenda rempli de rendez-vous, mais d’un dialogue entre deux philosophes, qui eut lieu à Buenos-Aires. Il s’agissait de l’Italien Fabio Merlini, président de la Fondation Eranos (1) de Suisse, et de l’Argentin Bernardo Nante (2), président de la Fondation Vocation Humaine, qui sont en train d’apporter en Amérique l’esprit de ce merveilleux Cercle Eranos (3), qui durant tant d’années a produit au bord du Lac Majeur, à Ascona (Suisse), de fécondes rencontres de dialogue et de pensée rénovatrice.

Nous nous livrons à une véritable course contre le temps

Nous nous livrons à une véritable course contre le temps

 

Bernardo Nante nous a initié au symbolisme du «seuil», notion franchement perdue aujourd’hui, instance qui délimite le dedans et le dehors, lieu de passage par excellence, où se produisent les mutations ontologiques, les changements de vie et les transformations psychiques. Merlini a expliqué comment nos formes d’expérimentation de l’espace et du temps se sont altérées dans la mondialisation, comment nous succombons à la prolifération d’instruments «télé-techniques» (ordinateurs, téléphones cellulaires, iPod, tablettes) qui en éliminant la distance et nous connectant en un instant, font s’évanouir les «seuils» entre le privé et le public, entre le sacré et le profane. Il semblerait qu’avec leur raccourcissement – une «conquête» de la modernité – le temps et l’espace se soient confondus, car lorsque nous disons «je n’ai pas le temps», en réalité, ce que nous sommes en train de dire est «je n’ai pas d’espace». Lorsque nous voulons que quelqu’un nous prête attention, nous avons l’habitude de dire «as-tu une minute ?», bien qu’il soit difficile d’imaginer la possession d’une minute et, en réalité, ce dont nous avons besoin est de savoir si l’autre a un espace mental, émotionnel et bien sûr également physique pour nous écouter.

Peut-être pourrions-nous nous demander ce qui peut entraîner cette identification qui, loin de nous rapprocher du vécu de la conjonction espace-temps dans la plénitude de la présence dans «l’ici et maintenant », génère seulement une confusion qui nous fait perdre de l’énergie. Avec le langage, nous pouvons induire en erreur et dissimuler, mais les métaphores qui filtrent dans le parler quotidien ne mentent pas et nous laissent voir clairement quelque chose de plus profond au travers des mots. Ce sont des figures rhétoriques, des manières indirectes, mais qui «parlent d’elles-mêmes».

 Des expressions qui parlent d’elles-mêmes

Nous pouvons suivre le fil des expressions multiples que nous utilisons quotidiennement dans lesquelles interviennent le temps et ses métaphores. Concentrées autour de l’image de l’horloge – emblème des succès technologiques de la modernité, instrument principal pour mesurer le temps et «contrôler» non seulement le temps, mais essentiellement les personnes – ces expressions nous servent à apprécier l’importance profonde qu’a prise dans nos vies cette conception métrique, mécanique et abstraite du temps. Elles nous rappellent par exemple que «le temps est d’or» et trahissent une association consubstantielle entre temps, richesse et prestige social. Dans notre société contemporaine, le rang social des individus s’exprime en rapport direct avec le montant de leur compte bancaire et en proportion inverse de la disponibilité de leur temps. Au début de nos «courses» pour «être quelqu’un», nos caisses d’épargne sont maigres et nos agendas inutiles. L’identité va se construire sur la base d’une réduction progressive de la disponibilité de notre temps et une augmentation soutenue des actifs – dans le meilleur des cas – jusqu’à avoir un porte-monnaie plus gonflé et un agenda où n’entre plus une épingle. Alors, face aux yeux ébahis de celui qui nous a interpellé, nous pouvons dire avec satisfaction : «Je n’ai même pas une minute !», regarder notre montre-bracelet, l’écran de notre mobile ou quelque autre dispositif que nous tenons à la main et sortir «en courant».

 

La vie est devenue une «course contre le temps» stupide, surtout dans les grandes villes.

La vie est devenue une «course contre le temps» stupide, surtout dans les grandes villes.

 

La vie est devenue une «course contre le temps» stupide, surtout dans les grandes villes. Nous appelons le temps «le grand tyran» parce qu’il nous met en faute quand nous arrivons en retard au collège ou au travail, nous stresse quand nous avons peur de rater un train ou un avion qui est supposé partir à l’heure, est implacable lorsque le rideau automatique d’une boutique descend devant notre nez ou lorsque nous arrivons à une deadline (limite) électronique qui nous laisse «hors» de quelque chose. Mais il nous est très utile pour repousser une proposition indésirable ou pour nous justifier de quelque chose que nous sommes en train d’éluder. Lorsque je ne veux pas dire ou me dire la vérité, je peux invoquer l’irréfutable «je n’ai pas le temps», et ainsi personne ne se sent le droit de réclamer, parce que le temps est «le grand manitou» et c’est pourquoi il devient sans appel.

En dépit d’une telle course, le temps ne passe jamais. Par sa condition abstraite et élusive, il a l’habitude de nous «échapper» comme l’eau entre les doigts. Nous nous donnons du mal pour le retenir, en développant toutes sortes de stratégies pour «augmenter son rendement» ou en achetant des produits de consommation qui nous promettent d’«épargner» notre précieux temps. Sans presque nous en rendre compte, nous avons remis à «maître Temps» les clés de la maison ; de notre propre maison. Et maintenant que tout s’accélère et devient plus complexe, les vécus d’angoisse par «manque» de temps, l’angoisse pour arriver, pour être «à jour», et l’exigence pour atteindre les objectifs, n’entraînent que souffrance, frustration et maladie.

La perte de la notion du temps

Dans la linéarité mathématique et irréversible de ce «tyran», le présent s’évanouit rapidement, perd corps et substance, car notre esprit est accoutumé à vivre harcelé par deux grandes obsessions : la nostalgie du passé et l’attente du futur. Le temps abstrait inhibe l’expérience vivante du présent, enlève le statut légitime à notre subjectivité et se transforme ainsi en facteur de profonde infortune. Si la vie naturelle est le flux constant d’un éternel présent, l’invention de l’horloge – ou plus encore, de l’idée linéaire du temps – est le plus grand acte de soumission et de contrôle que l’être humain a perpétré contre sa propre nature. Nous sommes comme des Prométhées (4) contemporains, arborant d’orgueilleuses horloges du dernier modèle, pendant que tintinnabulent, implacables, les maillons de nos chaînes. Que s’est-il passé en Occident avec l’expérience fondamentale de l’espace – un vécu plus réceptif, corporel, sensible et qualitatif – , apparemment phagocyté par l’énergie dynamique du temps (rapide, linéaire, impersonnel et quantitatif) ? Dans quelle crevasse de l’Histoire est-il tombé ? Ne serait-ce pas celle-là même qui a capturé la condition féminine durant cette longue période de patriarcat que vient d’endurer l’humanité ? Alors, l’espace n’est-il pas une dimension plus lente, liée naturellement au sol, à l’humus germinatif de Gaïa, la grande Mère, déesse de la Terre, tandis que le temps – intangible et aérien – nous conduit mythologiquement vers les autels olympiens de Chronos, le maître du temps et de la loi ? Que s’est-il passé avec son fils plus indulgent Kairos, celui du moment juste et de l’opportunité, lui qui nous invite à l’usage spontané de l’instant, dans lequel se trouve l’éternité ?

Dans mon dernier livre De l’horloge à la fleur de lotus, Crise contemporaine et changement de paradigmes, (5) j’ai essayé de tracer le déroulement parallèle qu’ont suivi durant la modernité quelques processus apparemment dissemblables : l’apparition du capitalisme et l’aggravation du patriarcat, le perfectionnement de l’abstraction mathématique et la découverte de la virtualité, la dépréciation de la matière et la technicité mécaniciste de la vision du monde, l’exploitation des ressources naturelles et la répression de la féminité, l’exaltation de la raison intellectuelle et le rôle démoniaque attribué à l’irrationalisme et à l’intuition, entre autres.

Je ne suggère pas de renier les avantages évidents de la modernisation. Je crois seulement que nous devons être plus vigilants sur leur caractère dualiste, car ils recèlent de véritables drames pour la condition humaine contemporaine, comme l’excessive perméabilité de notre intimité, toujours plus atteinte par l’auto-soumission à la nouvelle «valeur» sociale qui nous impose d’être toujours disponibles, la liberté conditionnée par les insidieux mécanismes virtuels de contrôle, la saturation extrême des stimuli externes qui nous épuise physiquement et moralement, et comme résultat final de tout cela, la déconnexion de notre espace intérieur plus profond, unique source authentique où nous pouvons nourrir le sens de la vie.

Changer d’attitude

Fabio Merlini invite à exercer le «contrepouvoir» dont a parlé Michel Foucault (6). Aucun pouvoir ne se reproduit depuis un centre externe et identifiable, sinon à travers l’intériorisation que nous en faisons nous-mêmes. C’est pourquoi, se trouve également en nous la possibilité de couper la chaîne en un point quelconque. Bernardo Nante propose de récupérer la valeur des «seuils», symboles éternels du passage vers une condition sacrée de l’être et de l’état. Autrefois, les traditions étaient chargées de surveiller que les seuils n’étaient pas transgressés irrespectueusement. Maintenant que dans le monde contemporain les traditions comme les seuils se sont effondrés, nous sommes les individus chargés de les restaurer. Mettre la limite avec conscience, c’est notre plus grand pouvoir. Parce que la culture de la virtualité ne reconnaît pas de frontières, le défi des limites s’est transformé en récompense de la geste (7) héroïque pour la conquête de la liberté individuelle. Mais qu’avons-nous gagné réellement ? Il semblerait que sous l’apparence d’être chaque fois meilleurs, en réalité nous soyons chaque fois pires. Après la promesse moderne d’être de plus en plus libres, nous finissons par être de plus en plus esclaves.

Nous avons besoin de freiner la course contre le temps virtuel et d’ouvrir des espaces tranquilles et aimables, où nous pouvons nous retrouver avec le temps vital qui habite autant en nous que dans notre entourage. L’Amérique est un continent privilégié pour le faire, car ici demeurent encore les cérémonies et le savoir des anciens originaires, qui peuvent nous aider à élever les nouveaux «seuils» contemporains. Quand nous les aurons traversés, nous serons les seuls responsables de mettre notre téléphone mobile en mode «vibreur» – pour ne pas rester déconnectés du monde extérieur -, ou de l’éteindre complètement pour un instant, pour garantir la connexion sacrée avec le dedans qui est aussi le dehors le plus profond. C’est encore possible.

Par Ana Llamazares
Traduit de l’espagnol par Michèle MORIZE
Texte paru en espagnol dans La Nation, 2 avril 2012
 (1) Fondation qui a pour but de préserver et de développer les valeurs culturelles, psychologiques et spirituelles ancestrales à travers des séminaires et rencontres
(2) Centre d’étude et de recherche sur «la vocation humaine» qui offre une formation globale, fondée sur la connaissance des traditions de l’Orient et de l’Occident
(3) Rencontres de penseurs de tous ordres des années trente aux années soixante-dix à Ascona en Suisse. Eranos, en grec, désigne un banquet où chacun des convives participe à sa manière,   selon le principe de «l’auberge espagnole»
(4) Dans la mythologie grecque, Prométhée est un Titan qui a volé le «savoir divin» (le feu sacré de l’Olympe) pour l’offrir aux humains.
Courroucé par ses excès, Zeus, le roi des dieux, le condamna à finir enchaîné sur le Mont Caucase et à se faire dévorer le foie chaque jour par un aigle. Heraklès le délivra dans l’un de ses douze travaux
(5) En espagnol Del reloj a la flor de loto. Crisis contemporánea y cambio de paradigmas (Editorial du Nouvel Extrême 2011)
(6) De la nature humain, justice et contre pouvoir, Michel FOUCAULT et Nam CHOMSKY, éditions Herne, 2007
(7) geste : cycle de poèmes épiques racontant l’ensemble des aventures d’un héros
Ana Maria Llamazares est anthropologue (UBA) et épistémologue (UB), Chercheur au CONICET, professeur de l’UNTREF. Elle est directrice de la Fondation desde America,
Lire l’article du même auteur, «L’art de vivre en crise» dans la revue Acropolis n° 228 (janvier 2012)
Contact : anallama@fibertel.com.ar
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