Pour que les valeurs fondatrices de la République française deviennent réalité

« Une heure d’ascension dans les montagnes fait d’un gredin et d’un saint deux créatures à peu près semblables. La fatigue est le chemin le plus court vers l’égalité et la fraternité — et durant le sommeil, la liberté finit par s’y ajouter »
Nietzsche, Humain, trop humain

Héritage du siècle des Lumières, la devise « Liberté, Egalité, Fraternité » inscrite dans la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen revêt aujourd’hui une dimension d’universalité. Toutefois, prises isolément, ces valeurs peuvent se dévoyer et devenir l’ombre de l’Idéal qu’elles portent.

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. » (1)

Première du triptyque et chère au cœur des peuples qui l’ont conquise de haute lutte, la liberté est définie comme un droit « naturel et imprescriptible » (1) inaliénable et sacré.

La liberté induit l’aptitude à faire des choix responsables.

La liberté induit l’aptitude à faire des choix responsables.

Dans l’une de ses chroniques, Natacha Polony (2) dénonce le fait que « certains entendent limiter la liberté à sa plus simple expression : la loi du marché, appliquée à des individus, réduits à leur seule dimension de consommateurs. » Elle lui oppose Luc Ferry qui définit l’humanisme laïc par la liberté de choisir le cours de nos vies et de nous affranchir des limites hormis celles « construites par l’être humain, son intelligence, sa liberté et non imposées par la nature ou par Dieu ». Elle suggère de remplacer la notion de liberté par celle d’émancipation, à l’encontre de toute forme d’aliénation, qu’elle soit consumériste ou obscurantiste.

 La liberté de l’engagement

Vue sous un angle philosophique, la liberté induit l’aptitude à faire des choix responsables, comme s’orienter vers une carrière, avoir une descendance ou élire le Président de la République au suffrage universel. Dans nos démocraties, la liberté de choisir semble garantie par le large éventail de représentation des candidats. Toutefois, dans son ouvrage De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville (3) a dénoncé dès le XVIIIe siècle, la tyrannie de l’opinion du plus grand nombre à l’encontre de la liberté de l’esprit : « Le désir d’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande. Toute différence devient insupportable. » Ainsi la liberté de pensée et d’expression est-elle conditionnée par le credo dominant. Ce qui ne va pas sans faire écho à la célèbre allégorie de la Caverne de Platon dans laquelle des hommes enchaînés croient jouir d’une liberté illusoire en se partageant les rôles dans le théâtre des ombres. Ils seraient manipulés par les sophistes, maîtres en éloquence, pourfendeurs de toute vérité transcendante et précurseurs du relativisme culturel ou du « tout se vaut » qui est un glissement de l’égalité dans le champ des opinions.

« Je suis le maître de mon destin, je suis le capitaine de mon âme ».

« Je suis le maître de mon destin, je suis le capitaine de mon âme ».

Mais comment choisir quand on ne peut regarder que dans une seule direction, celle d’un matérialisme décomposé et décomplexé ? Le libre-choix ressemble plutôt à un étalage de supermarché où tous les produits aseptisés se ressemblent. Mais la logique du tout jetable a ses limites comme en témoigne la prise de conscience d’une écologie globale c’est-à-dire d’une coresponsabilité envers ce et ceux qui nous entourent. Inversement, le libertinage et le désengagement sont deux expressions de la liberté sans contrainte, c’est-à-dire détachée de tout sentiment d’appartenance, d’une errance intérieure assujettie à l’instant et à l’instinct. Dans ce sens, l’ombre de la liberté est la dépendance aux diktats matérialistes. Selon Jean-Jacques Rousseau, « L’impulsion du seul appétit est esclavage et l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté ». Nelson Mandela était-il moins libre dans sa geôle que n’importe quel individu libre de s’adonner à des addictions parfois fatales ? Lui qui avait fait sien le magnifique poème d’Ernest Henley (4) : « Je suis le maître de mon destin, je suis le capitaine de mon âme ».
Derrière les masques du conformisme et de l’opportunisme, l’approche philosophique de l’humanisme élargit le concept : c’est la connaissance de notre nature profonde et des lois qui nous régissent et nous relient à la Nature qui nous ouvre la voie de la véritable liberté, celle d’exercer notre responsabilité avec la conscience de nos devoirs. En d’autres termes, la véritable liberté se mesure à la capacité d’engagement envers soi-même et ses semblables dans une forme « d’autonomie vertueuse » chère à Montesquieu (Lettres persanes). Ou dans ce que les Orientaux appellent la grande loi d’action du Dharma dont la compréhension et le libre exercice conduisent chaque être humain vers son accomplissement.

De l’égalité à la solidarité

« Les hommes ne peuvent s’unir qu’en quelque chose qui les dépasse ».

« Les hommes ne peuvent s’unir qu’en quelque chose qui les dépasse ».

L’égalité devant la loi semble un axiome indéboulonnable de la justice sociale, comme en témoignent les scandales médiatiques face aux privilèges, passe-droits et autres arrangements de complaisance entre nantis. De même, les revendications légitimes des suffragettes au début du XXe siècle se justifiaient pleinement.

Mais il semble que l’égalité en droit, garante de l’équilibre d’une société se soit muée en refus de la différence, en rejet de l’altérité qui doit être gommée pour demeurer assimilable. Comme nous sommes visiblement « inégaux » en beaucoup de domaines (nos polarités, l’éducation reçue, nos facteurs personnels de développement, nos goûts, nos aptitudes…), le nivellement par le bas semble l’unique réponse aux différences de potentiel et de situation. Revendiquer une stricte égalité per se reviendrait à vivre dans un monde plat, artificiel, sans profondeur où, comme le disait le philosophe J.A. Livraga, « personne n’apprendrait rien de personne ». J.J. Rousseau disait que l’égalité n’était possible qu’au sommet (5).
Et si l’égalité fondamentale entre les hommes était dans nos esprits, dans l’intuition d’une destinée, dans une capacité d’éveil à l’universel au-delà des multiples expressions culturelles et cultuelles ? Dans une capacité à forger des idéaux solidaires qui nous relient au-delà de nos différences naturelles ?Une solidarité durable, par-delà les contingences, respectueuse des différences n’est possible qu’avec une direction commune. Comme l’a justement exprimé Régis Debray : « Les hommes ne peuvent s’unir qu’en quelque chose qui les dépasse ».

La fraternité ou l’idéal d’humanité

La fraternité implique donc la reconnaissance d’une famille humaine qui reste soudée par un sentiment d’appartenance essentielle et mutuelle.

La fraternité implique donc la reconnaissance d’une famille humaine qui reste soudée par un sentiment d’appartenance essentielle et mutuelle.

La connotation chrétienne de la fraternité n’a pas toujours fait l’unanimité chez les partisans de la République. Il ne suffit pas de la décréter : on ne change pas le cœur des hommes par ordonnance. Mais « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve » a écrit le poète Hölderlin. Comme l’a souligné Edgar Morin (6), « après chaque attentat, les manifestations de compassion et de fraternité se multiplient. […] Hélas pour l’instant, cette fraternité éphémère s’éteint vite. Nous alternons des périodes de léthargie et des sursauts de fraternité. »

Comme si l’expression profonde du meilleur en chacun de nous avait besoin de circonstances exceptionnelles pour se libérer du carcan du conformisme social, de l’individualisme et de l’égoïsme des habitudes. Peut-être avons-nous perdu une partie de notre humanité dans notre indifférence face à la misère et au désespoir.
L’Ubuntu, l’idéal d’humanité promu par Nelson Mandela (7), « est la qualité inhérente au fait d’être une personne parmi d’autres personnes […] ou, je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous ».
La fraternité implique donc la reconnaissance d’une famille humaine qui, comme toute famille, vit ses moments de discorde mais reste soudée par un sentiment d’appartenance essentielle et mutuelle, qu’elle soit d’ordre biologique, culturel ou spirituel. Ses ombres seraient la fausse tolérance, le corporatisme borné, le sectarisme religieux ou laïc, le lobbying, le communautarisme…

L'Ubuntu de Nelson Mandela : "je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous".

L’Ubuntu de Nelson Mandela : « je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous ».

Dans ces cas de figure, la « fraternité » s’apparente à une collusion entre égaux, réductrice et superficielle. Mais on ne peut construire une solidarité humaine authentique en opposant les intérêts de quelques-uns au bien commun. « C’est pourquoi les valeurs matérialistes ne sauraient suffire à assurer la stabilité d’un système quel qu’il soit car les fondements d’un État de droit résident dans une vision transcendante de l’homme qui exige dépassement de soi et fraternité. Ceci ne peut s’accorder avec une vision compétitive de l’homme, une approche uniquement quantitative qui transforme tout système en utopie. » (3 op cit).

Des principes pour irriguer les valeurs

Si les valeurs sont généralement consensuelles, leur application n’est pas si évidente. Il ne suffit pas de rêver d’être un homme de bien.
En philosophe des Lumières, Montesquieu disait que la République repose sur une exigence de vertu.

On se mobilise quand on sent ses valeurs menacées ou face à une détresse qui nous touche.

On se mobilise quand on sent ses valeurs menacées ou face à une détresse qui nous touche.

On se mobilise quand on sent ses valeurs menacées ou face à une détresse qui nous touche. Mais pour que ces nobles impulsions ne se consument pas comme un fétu de paille mais alimentent un feu généreux qui nous rassemble et nous élève, elles doivent croître dans le terreau de la vie morale ou éthique. Avoir une vie morale ne signifie pas simplement se conformer aux normes de la société dans laquelle nous vivons. C’est s’ouvrir le cœur et l’esprit à d’autres formes de pensée pour trouver le fil qui les relie. Comme disait Romain Gary, « notre fraternité est enrichie par tout ce qui nous éclaire ». C’est se donner des règles de vie, s’accorder à des principes directeurs.
Faisons nôtre l’idéal de l’homme prôné par les Pères de la démocratie qui exige une vie morale digne des plus grandes sagesses, une forme de méritocratie de l’âme. Pour que les devises sculptées sur nos frontons deviennent réalité.

(1) Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen
(2) Sur ma burqa et mon hamburger, j’écris ton nom…, article de Natacha Polony, paru dans le journal Le Figaro du 02/04/2016
(3) Le défi de la démocratie, vivre ensemble libres, p 19 et 17, Cahier philosophique NA, 1997
(4) Son poème Invictus a servi de référence à Nelson Mandela durant ses 27 années de captivité
(5) Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Jean-Jacques Rousseau, Éditions Gallimard Folio/essais, 2014, 384 pages
(6) Edgar Morin cité dans Edgar Morin : Fraterniser c’est résister, article de Dalila Kerkouche, paru dans Le Figaro Madame, 10/04/2016
(7) Lire Ubuntu, l’idéal de l’humanité éditorial de Fernand Schwarz, in revue Acropolis N° 248, janvier 2014
Par Sylvianne CARRIÉ
« Une démocratie doit être une fraternité ; sinon c’est une imposture. »
Antoine de Saint Exupéry (Écrits de guerre)