Platon, le Titanic et le réchauffement climatique

Comment réagir face au réchauffement climatique ? Un sociologue s’est penché sur le sujet. Son analyse conduit à un changement urgent de comportement.

Pourquoi l'humanité est-elle si passive devant le danger, pourtant de plus en plus avéré, du réchauffement climatique ?

Pourquoi l’humanité est-elle si passive devant le danger, pourtant de plus en plus avéré, du réchauffement climatique ?

Pourquoi l’humanité est-elle si passive devant le danger, pourtant de plus en plus avéré, du réchauffement climatique ? C’est l’interrogation de Bruno Latour, sociologue, anthropologue et philosophe des sciences. Il pointe depuis longtemps la faute des Modernes qui est d’avoir étudié la Nature sous le seul prisme économique, comme un simple réservoir de ressources dans lequel nous pourrions puiser indéfiniment (1).

Mais dans son dernier ouvrage Où atterrir ? (2) cet ancien directeur scientifique de Sciences Po, dont la pensée est relayée internationalement au point d’en faire le dixième penseur le plus cité au monde, énonce une hypothèse en forme d’accusation : « il faut supposer qu’à partir des années 1980, de plus en plus de gens — activistes, scientifiques, artistes, économistes, intellectuels, partis politiques — ont saisi la montée des périls dans les relations jusqu’ici plutôt stables que la Terre entretenait avec les humains. Malgré les difficultés, cette avant-garde est parvenue à accumuler les évidences que cela n’allait pas durer, que la Terre allait finir par résister elle aussi. »

Les élites se mettent à l’abri du monde

Les classes dirigeantes ne prétendent plus diriger, mais se mettre à l'abri hors du monde.

Les classes dirigeantes ne prétendent plus diriger, mais se mettre à l’abri hors du monde.

Face à cette menace, il reproche directement aux élites d’avoir abandonné le reste de l’humanité. « Ces gens-là ont compris que, s’ils voulaient survivre à leur aise, il ne fallait plus faire semblant, même en rêve, de partager la Terre avec le reste du monde. Ces « élites obscurcissantes » ont « de gros moyens et de grands intérêts » et sont « extrêmement sensibles à la sécurité de leur immense fortune et à la permanence de leur bien-être ». En clair, « les classes dirigeantes ne prétendent plus diriger, mais se mettre à l’abri hors du monde » dans de luxueuses bulles, hors-sol en quelque sorte et laisser aux autres de soin de payer les pots cassés.
Et de reprendre la métaphore du Titanic : « les classes dirigeantes comprennent que le naufrage est assuré ; s’approprient les canots de sauvetage ; demandent à l’orchestre de jouer assez longtemps des berceuses afin qu’elles profitent de la nuit noire pour se carapater avant que la gîte excessive alerte les autres classes ! ».

Ceci nous rappelle la métaphore millénaire de Platon de l’allégorie de la caverne. Dans celle-ci des prisonniers sont empêchés de bouger et de voir la réalité, et demeurent ainsi car leur attention est en permanence captivée par des spectacles projetés par les maîtres de la caverne. Ces prisonniers — dans lesquels on reconnaîtra les hommes modernes qui n’appartiennent pas aux élites privilégiées — n’ont pas le désir de changer une réalité dont ils ignorent tout en fin de compte.

Que faire ?

Préoccupé des moyens pour agir, Latour se demande (3), par la voix d’un lecteur, que faire : « Est-ce que je dois me lancer dans la permaculture, prendre la tête des manifs, marcher sur le Palais d’Hiver, suivre les leçons de saint François, devenir hacker, organiser des fêtes des voisins, réinventer des rituels de sorcières, investir dans la photosynthèse artificielle, à moins que vous ne vouliez que j’apprenne à pister les loups. »

Pour Platon, la solution réside dans la capacité de l’homme à sortir de la caverne de l’ignorance et de l’inertie, c’est-à-dire, à s’éveiller par la prise de conscience et à assumer de quitter son confort pour assumer le rude chemin vers la connaissance des réalités. Un chemin transformateur, qui modifiera toute sa vie et qui le conduira à revenir dans la caverne pour aider les autres prisonniers à sortir au péril de sa vie (comme par exemple les lanceurs d’alerte aujourd’hui…).

Devenir philosophe

C’est la philosophie, dit Platon, qui permet la métamorphose indispensable pour capter la vérité des choses et développer le courage de les vivre. Car la philosophie ouvre en nous des espaces qui favorisent le déploiement d’une autre réalité. Mais la philosophie n’est pas seulement affaire de pensée et de vision du monde — quoique essentielles pour opérer le retournement indispensable, car tout changement extérieur ne pourra venir que de l’intérieur, c’est-à-dire du changement de l’homme lui-même. La philosophie est une pratique de vie, comme l’a si bien démontré Pierre Hadot (3) qui nous conduit à développer les moyens d’accepter et de vivre la réalité, avec ses difficultés. Un mode de vie moral, qui apprend à vivre — et pas seulement à rêver — ses valeurs au quotidien : le respect, la solidarité, l’engagement, […] et plus encore, la philosophie à travers ses écoles traditionnelles, comme celle de Platon qui fut une fermente civilisatrice, porteuse de culture.

C’est pourquoi nous n’hésitons pas à affirmer que l’urgence aujourd’hui est de devenir philosophe.

(1) Nous n’avons jamais été modernes, Éditions la Découverte, 2006, 210 pages, 9,90 €
(2) Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Éditions la Découverte, 2017,160 pages, 12 €
(3) Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Éditions la Découverte, 2017, page 112
(4) Qu’est-ce que la philosophie antique, Éditions Folio, 1995, 455 pages, 13,50 €
À lire aussi Le J’accuse de Bruno Latour dans L’Observateur du 12 octobre 2017, page 77

Par Isabelle OHMANN

À Lire

Le syndrome de l’autruche
Pourquoi notre cerveau veut ignorer le changement climatique
par Georges MARSHALL
Éditions Actes Sud/Colibris, Collection Domaines du possible, 2017, 406 pages, 24 €
Malgré la réalité du réchauffement climatique il semble que l’homme ne fasse pas grand-chose pour le ralentir et nie son impact sur la planète. La cause en serait la manière dont nos cerveaux sont formatés, par nos origines, notre perception des menaces, les points aveugles de notre psyché et nos instincts défensifs. Et ces réactions seraient les mêmes chez tout le monde, quels que soient les catégories sociales ou professionnelles. Pourtant, il existe de nombreuses initiatives de transition écologiques (territoires en agroécologie, écoquartiers participatifs, recherche d’autonomie technique, énergie citoyenne, approches low-tech…) qui représentent les prémices d’une renaissance d’une société qui serait plus humaine, avec des valeurs de durabilité et de critères équitables.
Biodiversité
Quand les politiques européennes menacent le vivant
Connaître la nature pour mieux légiférer
par Inès TRÉPANT
Éditions Yves Michel, 2017, 366 pages, 22 €
À une agriculture industrielle qui exploite et domine la nature, cherchant des rendements élevés avec des monocultures, la mécanisation et l’utilisation d’engrais, s’oppose une agroécologie, qui respecte davantage la nature, recherchant la diversité, la polyculture, et le poly-élevage, maximisant les interactions entre les plantes, les arbres et les animaux, utilisant les engrais naturels, misant sur la résilience des cultures. Il s’agit plus d’aller vers une civilisation sage, qui modère son appétit de consommation, privilégie les mécanismes d’autorégulation de la nature, favorise l’interdépendance et la complexité. Il faut passer d’une société individualiste darwinienne « manger ou être mangé » à une société de coopération et de mutualisme, qui existe déjà dans la nature. Il faut remettre à l’ordre du jour la re-connexion de l’homme avec la nature. Le ré-enchantement du monde en dépend. Par une conseillère politique pour la Commission européenne et monétaire et Commission du développement.