« Philo vagabonde », rencontrer le philosophe qui sommeille en nous

 

« Vivre sans philosopher n’est pas vraiment vivre, car c’est vivre en aveugle ou se limiter à ne pas voir plus loin que le bout de son nez »Descartes
« On peut vivre sans philosopher, mais on vit moins bien » Vladémir Jankélévitch

Peut-on redonner à la philosophie le sens de sa véritable source, la dépoussiérer des bancs universitaires pour qu’elle soit pratique et applicable à notre vie quotidienne ? Le film documentaire de Yohan Laffort « La philo vagabonde » met en scène un saltimbanque de la pensée Alain Guyard qui fait vivre une philosophie au plus près des citoyens.

 Après vingt ans d’enseignement de la philosophie au sein de l’Éducation nationale, Alain Guyard rompt les amarres pour partir en quête de l’art de vivre philosophique.

Fini la philosophie enfermée dans un carcan normatif pour les écoliers qui doivent répondre à une note d’examen. Aussi, c’est avec la foi du philosophe qui sort de la caverne qu’Alain Guyard nous montre une autre lumière philosophique, celle des hommes humbles, sans bagage particulier. Ces hommes qui illustrent l’arrogante expression « la France d’en bas ».
Oui, des hommes simples, sans-grade, sans diplôme, loin des cafés-philo « bobos », ou des stages de développement personnel. C’est à eux que se destine Alain Guyard, à eux et à tous ceux qui peuvent écouter et trouver intérêt à une philosophie impliquante, dérangeante qui nous remue dans le ventre, qui touche l’Être et notre volonté de devenir meilleur.

Aller à la rencontre du philosophe qui sommeille en chacun de nous

Philo vagabonde, Alain Guyard

Philo vagabonde, Alain Guyard

Alors, avec sa roulotte de philosophe vagabond, ni donneur de recettes, ni vendeur de bonheur, Alain Guyard dispense dans toute la France une philosophie buissonnière, non conventionnelle.

Fini, Parménide, Héraclite, Socrate, Aristophane, Platon, Maître Eckart, Spinoza, Nietzsche, Jankélévitch… comme les souffre-douleurs de la pensée. Avec Alain Guyard, ils prennent un autre visage et sans être dénaturés deviennent accessibles, plus humains. On en avait presque oublié qu’eux aussi ont eu à résoudre leur rapport à la condition humaine, et qu’avant d’être déclarés « sages » ils ont été confrontés aux affres de leurs peurs, de leurs passions, de leurs doutes…

Tel un saltimbanque, jouant avec les mots comme un jongleur jouerait avec ses balles, il va à la rencontre du philosophe qui sommeille en chacun dans des milieux aussi divers que les hôpitaux, le monde rural, les prisons, le milieu psychiatrique, les soins palliatifs… « Aller philosopher avec des gens qui sont bannis de l’espace géographique de la culture c’est pour moi un acte philosophique et c’est l’acte philosophique par excellence ».

Ce Diogène (1) de la pensée comme il aime à se présenter, au langage parfois trivial et argotique propose une philosophie subversive, charnelle qui ne laisse pas de marbre.

Comme Diogène qui se promenait en plein jour avec une lanterne et disait : « Je cherche l’Homme, et je ne vois que des hommes ! » Alain Guyard nous touche dans notre Être pour nous demander de nous lever et d’avancer avec notre lanterne. « La philosophie peut avoir cette force qu’elle ne t’apporte rien, mais elle te met face à l’expérience nue de la vie ».

 Pour une philosophie politique et citoyenne

Alain Guyard, "Diogène" de la Pensée.

Alain Guyard, « Diogène » de la Pensée.

Dans notre époque de transition, véritable entre deux mondes, où les paradigmes sont bouleversés, où la boussole de l’existence cherche son Nord, le film La philo vagabonde nous interroge. Quel rôle politique donner aujourd’hui à la philosophie ?
Pour les Anciens, la philosophie n’était pas dissertation intellectuelle, et ne pouvait s’entendre sans passage à l’action et au choix de vie. Elle était une expérience vécue visant à une formation de l’individu, bref un exercice sur le chemin de la sagesse. Puis, lentement, imperceptiblement mais inexorablement, depuis Aristote, elle a suivi une douce pente conduisant à une impasse. Devenue fille de l’unique raison, coupée d’une application concrète dans notre vie quotidienne, elle s’est éloignée au fil du temps des hommes pour ne plus parler que de concepts.

En rappelant que Grecs et Romains pratiquaient la philosophie comme un entraînement quotidien, c’est Pierre Hadot(2)  qui le premier dans les années 80 a refait sortir les grandes idées philosophiques des bibliothèques pour les remettre au coeur de la vie quotidienne. Avec La philo vagabonde Alain Guyard enfonce le clou, et se tourne vers l’homme de la rue pour parler d’une philosophie qui nous remue, qui nous implique, qui nous touche dans nos « entrailles ». La demande est forte, et nombreux sont ceux qui cherchent à retourner à son essence, à « l’amour de la sagesse ». Faire de la vie « ordinaire » une voie de transformation, s’armer du courage pour aller à la rencontre des hommes afin de pouvoir trouver l’Homme qui est en chacun, tel est le défi.

Cette philosophie engagée, avec comme seul but la sagesse pratique est la philosophie politique de demain. Elle nous demande de sortir de notre coquille de spectateur pour devenir acteur, en quête du bien. Et, ce combat essentiel qui se livre dans notre vie quotidienne, pour en faire un lieu d’usure et d’effritement, ou bien un véritable lieu d’accomplissement, est l’enjeu essentiel de toute philosophie, comme le montrait déjà le questionnement d’Arjuna dans l’épopée indienne de la Bhagavad Gîta (3) il y a plus de 2 000 ans.
Guerrier vaillant, Arjuna est à terre, accablé et impuissant, face à ses peurs et ses ombres, incapable de combattre quand lui vient cet enseignement : « D’où te vient, Ô Arjuna, cet abattement en face des difficultés, indigne d’un homme d’honneur et ne conduisant ni au ciel ni à la gloire ? Ne te laisse pas aller à ce manque de virilité, car cela sied mal à un être tel que toi ».
Arjuna est-il Indien ? Non, il porte tous les prénoms du monde, tous les noms de ceux qui ont fait le choix d’une philosophie impliquante, et qui ont rompu avec le désespoir.  Il est le porte étendard de tous ceux qui assument de faire du quotidien de leur vie, un lieu de sens ou puisse éclore leur réalité intérieure. Ce retour actuel de la philosophie, débarrassée de ses oripeaux intellectuels est une vraie opportunité, il illustre la prise de conscience de la nécessité de trouver du sens et de livrer combat sur le terrain même de nos vies pour devenir de véritables « Guerriers pacifiques » (4), des hommes et des femmes, vainqueur d’eux-mêmes, et donc libérateur de ceux qu’ils côtoient. L’urgence de l’Être est face à nous, La Philo vagabonde nous ouvre des portes, à nous de continuer le chemin…

« Éduquer des hommes, ce n’est pas remplir un vase, c’est allumer un feu »Aristophane
Tel est le défi philosophique de notre temps.
Alors, toi lecteur, qu’en dis-tu ? Acteur ou spectateur ?

(1) Philosophe grec (412 av J.C – 423 av J.C) cynique qui vivait dans un tonneau
(2) Philosophe, historien et philologue français (1922-2010), spécialiste de la philosophie hellenistique, notamment du néoplatonisme et de Plotin. Il a réhabilité l’exercice spirituel et de philosophie comme manière de vivre
(3) Terme sanscrit se traduisant littéralement par « chant du Bienheureux » ou « Chant du Seigneur ») et partie centrale du poème épique le Mahabharata ( VIe av.  J.-C). Il raconte le combat héroïque de deux familles pour dominer Jastinapura, la ville céleste et le combat intérieur mené par Arjuna pour décider de mener la guerre
(4) Lire Persée, le guerrier de la Paix, Fernand Schwarz, Éditions Acropolis
Par Olivier LARREGLE

La philo vagabonde
Film-documentaire de Yohann Lefort. 1h 38 min.
Produit par 1001 Productions
Distribué par Le Film Les Deux Rives
www.filmdesdeuxrives.com et www.laphilovagabonde.com et sur facebook

À lire :
33 leçons de philosophies par et pour les mauvais garçons, Alain Guyard, Éditions Le Dilletante, 2013, 287 pages

À écouter :
. Sur Europe 1 : samedi 8 octobre 2016, émission Qui vive avec Raphael Enthoven
http://www.europe1.fr/emissions/integrale-qui-vive/qui-vive-la-philosophie-est-elle-aux-antipodes-de-la-realite-pratique-2867803
. Sur France Inter : Émission Ça va pas la tête ! d’Ali Rebeihi
Comment éviter la souffrance et l’ennui avec ce bon vieux Schopenhauer
https://www.franceinter.fr/emissions/ca-va-pas-la-tete/ca-va-pas-la-tete-09-aout-2016
Célébrons la joie avec ce bon vieux Spinoza
https://www.franceinter.fr/emissions/ca-va-pas-la-tete/ca-va-pas-la-tete-12-aout-2015