Pédagogie initiatique pour grandir

Pour grandir, l’enfant a besoin d’être accompagné. Les parents, les enseignants sont des exemples de pédagogues utiles pour son apprentissage des connaissances et de la vie. Au-delà de l’apprentissage, la pédagogie aide l’enfant à éveiller en lui des potentialités et des richesses et à se transformer. C’est ici qu’intervient la pédagogie initiatique.

L'enfant pour grandir a besoin d'être accompagné.

L’enfant pour grandir a besoin d’être accompagné.

Lorsqu’un nouveau-né voit le jour, les pronostics vont bon train autour du berceau où parents et proches tentent de percer le mystère de cette minuscule et vagissante promesse d’être humain, chacun s’essayant à déceler celui qu’avec le temps il deviendra. Telle la graine qui porte en elle l’arbre à venir, si les circonstances lui sont favorables.

Mais la complexité grandissante sur l’échelle de l’évolution fait que, pour devenir un être humain pleinement développé, le petit d’homme est entièrement dépendant de son environnement humain. On sait, par exemple, que l’aptitude au langage des enfants élevés par des animaux, non stimulée au moment opportun par un entourage qui en est privé, s’atrophie et disparaît.

L’enfant, pour grandir, a besoin d’être accompagné. Et c’est ici qu’intervient la pédagogie.

La pédagogie, un accompagnement

Dans la Grèce antique, le pédagogue (de deux mots grecs qui veulent dire enfant et conduire) était l’esclave qui conduisait les enfants à l’école. Nous en avons fait, plus généralement, celui qui accompagne toute personne en situation d’apprentissage. Fonction modeste, dira-t-on, que celle d’accompagner l’enfant à l’école. Voire !

Sur le chemin de l’école, le pédagogue va donner la main au plus petit, régler son pas sur le sien, le retenir s’il trébuche, le protéger contre lui-même en l’empêchant de se précipiter sur la chaussée au risque de se faire écraser, lui apprendre à s’arrêter à un carrefour, à observer les feux, à repérer les voitures, à reconnaître les dangers, à accepter de se laisser guider, à obéir, à maîtriser son impulsivité, à comprendre que le monde n’est pas son pur prolongement, à faire confiance. Car si l’enfant a en lui la potentialité de pouvoir aller seul à l’école, il a besoin pour y parvenir d’être accompagné dans son cheminement vers l’autonomie.

Les conditions d’un accompagnement pédagogique efficace

Le rôle du pédagogue, par rapport à son objectif, est de diviser ce qu’il veut faire acquérir en autant de paliers qu’il le faut, dosés en fonction des capacités de celui qu’il forme, de façon à lui permettre de réussir. C’est en effet la réussite, reconnue, qui encourage l’élève à continuer, à améliorer ce qui peut l’être puis à aborder l’étape suivante.

Il importe également que l’objectif à atteindre dans chacune des étapes à parcourir ait été clairement explicité à « l’apprenti », pour qui l’apprentissage aura donc un sens et une finalité connue.

Une autre condition, fondamentale, concerne le pédagogue lui-même. On ne peut demander à quelqu’un, sur le plan de la vie morale, de faire quelque chose qu’on ne fait pas soi-même ou du moins qu’on ne s’efforce pas de faire. (On connaît le rôle de l’imitation dans l’apprentissage). L’honnêteté — la cohérence entre ce qu’on pense, ce qu’on dit et ce qu’on fait — est indispensable et le pédagogue enseigne d’abord par l’exemple.

C’est la condition indispensable pour que s’instaure entre le maître et l’élève un rapport de confiance, basé, chez l’enseignant, sur la conviction que tout être humain a en lui des potentialités et des richesses qu’il s’agit de l’aider à aller découvrir et à exploiter. C’est cette conviction, inébranlable, qui fait de l’éducateur un magicien : celui qui est capable d’éveiller chez l’autre la confiance en ses possibilités et en lui-même, la confiance en l’adulte ou le formateur et le sentiment de sécurité qui va lui permettre d’accéder à ses possibilités et de les développer.

L’initiation, un changement de palier

Revenons à notre image du pédagogue qui accompagne l’enfant à l’école, pour nous celui qui l’accompagne sur le chemin de sa propre croissance. Vient le moment où, pour la première fois, l’enfant devra aller seul à l’école, où il va devoir s’approprier, faire définitivement sien, le travail fait pendant la phase préparatoire d’accompagnement. C’est toujours, aussi bien préparé soit-il, un moment crucial, déterminant, pour l’élève comme pour son guide. Avant, l’apprenant a été « élevé » par celui qui l’a accompagné. À travers ce pas décisif, saut dans l’inconnu qu’il doit affronter seul et dont il sort transformé, grandi, il « s’élève » lui-même.

Jusque-là, même si l’élève doit l’assimiler, l’apport vient de l’extérieur, du pédagogue qui a l’initiative de l’accompagnement.

Dans cette deuxième étape, c’est par un mouvement venu de l’intérieur de lui-même, qu’il meurt à un état antérieur pour renaître à un état plus qualifié, en faisant un saut qualitatif qui l’initie, autrement dit qui lui fait vivre un nouveau départ (ou commencement, selon le sens du mot latin initium).

Rappelons que l’initiation, pratiquée dans les sociétés traditionnelles entre autres, comporte trois étapes : l’aspirant est d’abord séparé de son milieu et isolé. Il vit ensuite une épreuve à la suite de laquelle, s’il la surmonte, il est réintégré dans la société, avec un statut supérieur à celui qu’il avait avant l’initiation, parce qu’elle lui a permis en repoussant ses limites d’atteindre un niveau de conscience plus élevé et donc d’une plus grande amplitude.

Toute conquête, aussi petite soit-elle, qui permet de repousser ses limites, de prendre de la hauteur et d’élargir son champ de conscience, en actualisant un potentiel latent qui fait progresser vers la réalisation de soi et sa pleine humanité, est à célébrer.

Repousser ses limites, prendre de la hauteur et élargir son champ de conscience, en actualisant un potentiel latent pour progresser vers la réalisation de soi.

Un exemple de pédagogie initiatique

Nous récapitulerons ce qu’est la pédagogie initiatique et ses deux étapes —  pédagogique puis initiatique — en l’illustrant par un exemple, celui d’une petite équipe d’adultes et d’adolescents dont l’objectif est d’apprendre à raconter un conte à un groupe d’enfants.

Au cours d’une phase préliminaire qui donne le sens et la finalité aux participants et nourrit donc leur motivation, leur est expliqué l’intérêt de raconter des contes aux enfants, pour structurer et meubler leur imaginaire et leur donner des outils symboliques qui leur seront utiles pour affronter les enjeux de la vie. Ils apprennent aussi à sélectionner les contes en fonction de leur intérêt éducatif.

Lors de la première phase — pédagogique — de la formation, chacun choisit un conte, apprend à déterminer les différentes étapes de son déroulement, se les raconte à lui-même en les visualisant jusqu’à trouver la formulation qui le satisfasse. Puis, chacun raconte son conte au formateur. Ce dernier intervient lors de chaque étape jusqu’à ce qu’elle soit franchie de façon satisfaisante.

Après cette première partie, où l’accompagnement est individualisé en fonction des besoins de chacun, vient la deuxième phase — initiatique — , le moment de vérité : le formateur, quand il estime que le candidat peut affronter son public avec des chances suffisantes de succès, lui annonce le jour où il racontera son conte aux enfants.

Ce moment est pour beaucoup éprouvant. C’est ainsi que Claire, affligée de forts maux de ventre, est jugée inapte à raconter son conte par une animatrice qui n’a pas compris qu’ils étaient liés à son anxiété. Le formateur en titre maintient cependant sa décision, sachant que différer l’épreuve serait manquer le coche et rendre le passage encore plus difficile, voire à la longue impossible. Claire a passé son épreuve avec succès, auprès d’un jeune public enchanté de sa prestation. Ce fut un bonheur pour tous de voir sa joie après la victoire qu’elle avait remportée sur elle-même. Depuis, elle est devenue une conteuse compétente et enthousiaste.

Les qualités d’un bon initiateur

Les aptitudes que doit manifester le formateur lors de cette étape sont autres que celles qu’il a dû mettre en œuvre dans la phase d’accompagnement. Légitimité, autorité que lui confère la confiance qu’il a gagnée par sa compétence technique et humaine, discernement et exigence, sont nécessaires pour pouvoir juger du moment où le coup de pouce (ou de pied) est à donner pour aider l’apprenti à se lancer dans le vide, avec une chance maximale de succès. Pour pouvoir aussi, en cas d’échec, aider le candidat à l’assumer et à se remettre à l’ouvrage.

Toute conquête, aussi petite soit-elle, qui permet de repousser ses limites, de prendre de la hauteur et d’élargir son champ de conscience, en actualisant un potentiel latent qui fait progresser vers la réalisation de soi et sa pleine humanité, est à célébrer.

Et c’est ainsi que le formateur avance progressivement vers sa plus grande victoire, à savoir sa propre disparition, lorsqu’il ne sera plus nécessaire.

Article paru dans la revue Acropolis n°214, (août-novembre 2010)
Par Marie-Françoise TOURET