Mai 68 – 50 ans après – À  bas le vieux monde !

Certains auraient émis l’idée de célébrer le cinquantenaire de Mai 68 tandis que d’autres ont rêvé de le rejouer dans la rue. Certes les événements de Mai 68 marquent incontestablement l’histoire récente de la France : une révolte estudiantine qui s’étendit à l’ensemble des catégories sociales et finit par constituer, selon certains, « l’un des plus grands mouvements sociaux de l’Histoire de France du XXesiècle ». Mais le mouvement de Mai 68 fut-il véritablement un acte fondateur de la société contemporaine ou une « erreur de jeunesse » dont il ne resterait qu’un souvenir nostalgique et les dettes à assumer ?

Dans un premier temps nous étudierons les conséquences de Mai 68 : un tournant culturel et social avant d’examiner l’héritage laissé à la jeunesse, 50 ans après.

Manifestations de Mai 68, un mouvement anti-conformiste

Manifestations de Mai 68, un mouvement anti-conformiste

Émancipation culturelle et individu roi

Portée par la jeunesse, cette révolte « adolescente » selon l’expression de Jacques Le Goff, contenait tous les symptômes de la crise de contre-dépendance propre à cet âge de la vie : refus de l’autorité, de l’héritage, des contraintes, de l’identité des parents, du système, etc. tout en étant portée par un souffle d’idéalisme également propre à la jeunesse : sortir d’un monde figé, refuser une société trop matérialiste, conjugué à l’aspiration au plaisir sous toutes ses formes.

Selon l’historien Pascal Ory, « Mai 68 a été un échec politique mais une réussite culturelle sur la longue durée. Bien que nous soyons dans une période complètement différente, nous sommes des enfants de 68 en ce qui concerne les genres de vie ».

Vers un consumérisme effréné

Au-delà des faits, les événements de 1968 sont bien sûr restés comme le symbole d’une émancipation et de l’avènement de l’individu roi. Mais les véritables conséquences de ce mouvement « anticonformiste » sont tellement étranges, quelles font penser à « une ruse de l’histoire ».

Un des slogans de mai 68

Un des slogans de mai 68

Comme l’analyse Luc Ferry, les « slogans de Mai l’indiquaient assez : « Sous les pavés la plage », « Jouir sans entrave », « Il est interdit d’interdire », etc. Malgré l’apparence, le mouvement n’était pas en lutte contre la société de consommation, mais pour elle. Au niveau manifeste, c’est entendu, les « contestataires » se voulaient révolutionnaires.  Mais en réalité, ils revendiquaient le droit au plaisir et aux loisirs. (« Prenez vos désirs pour des réalités » proclamait un slogan). La déconstruction des valeurs traditionnelles, qui fut en apparence le fait des bohèmes [était en réalité] une lame de fond qui engendra d’un même mouvement l’essor de la consommation de masse, la libéralisation des mœurs, l’effondrement de l’école et l’insatiable revendication de nouveaux droits par et pour les individus. » (1)

L’ère du cool

Gilles Lipovestky (2) confirme que l’hédonisme prôné par le mouvement de Mai 68 a nourri l’expansion du consumérisme, car « jouir sans entrave » favorisa la consommation de masse et la société de loisirs. Son effet pervers fut également de nous éloigner de l’engagement et de l’action comme le souligne le philosophe Pierre Manent : « « Éviter le stress », »rester cool », ne pas se prendre la tête » », telles sont quelques versions du seul commandement dont nous reconnaissions la validité. La grammaire de la vie humaine s’est réduite pour nous au pâtir et au jouir… nous n’avons plus de place pour l’agir. »
C’est ainsi que l’on parvint à un monde qui va sacrifier la morale à la jouissance (plus qu’au bonheur), et l’engagement à la détente et au bien-être.

Nihilisme contre capitalisme

Après mai 68, la consommation de masse

Après mai 68, la consommation de masse

Dans son essai qui fit date, Mai 68, l’héritage impossible (3)Jean-Pierre Le Goff démontrait comment, à travers un « curieux mélange » de bolchevisme et d’hédonisme, on aboutit à l’accélération vers une nouvelle société individualiste et consumériste. « Le gauchisme culturel aura joué le rôle d’idiot utile qui arracha l’homme aux protections du passé, sous prétexte de le libérer, pour le livrer pieds et poings liés à un nihilisme sans dette ni devoir, rendant aujourd’hui quasiment impossible la moindre réflexion sur les fondements du lien social. » (4)

Ces derniers jours, dans un amphithéâtre de Tolbiac occupé par les manifestants, on pouvait lire « Le nihilisme plutôt que le capitalisme !». Nietzsche expliquait que le problème du nihiliste est qu’il ne trouve plus la force de se battre pour ses propres croyances et intérêts. C’est ainsi qu’il conduit tout droit à l’effondrement de la force morale et laisse comme seule possibilité de détruire et de se détruire. C’est la perte de notre humanité.

Les racines du passé arrachées

Car, en voulant abattre le « vieux monde », Mai 68 a sapé au nom de l’émancipation individuelle toute notion de transmission historique et culturelle, d’héritage, de valeurs communes, suivant le précepte révolutionnaire de la table rase, créant ainsi une société déracinée. La transmissiondevint « réactionnaire ». On affirmait par là son refus d’apprendre, d’imiter, de s’inspirer des modèles. En sapant tous les apports de la culture on empêcha la construction de la force morale des individus.
C’est ainsi que naquirent de nouvelles générations fragilisées, sans repère ni force morale, confondant liberté et désir individuel.

Libération des meurs depuis 1968

Libération des meurs depuis 1968

Une désagrégation sociale

Oui, dans un certain sens, Mai 68 fut bien la matrice d’une nouvelle ère. Mais pas celle qui fut rêvée et idéalisée par les manifestants de tous bords.
Elle fut plus justement le creuset de la désagrégation des sociétés occidentales. Marcel Gauchet le constate dans La Révolution des droits de l’homme (5) : la révolution soixante-huitarde a débouché sur un individualisme radical et, en faisant exploser les repères traditionnels (famille, autorité, héritage, Église, nation), le mouvement de Mai 68 précipita l’avènement d’un monde dérégulé. Alessandro Piperno va plus loin en faisant de Mai 68, « les années futiles », la cause première de tout le « malaise démocratique ».

J’y ai droit

Le renversement de l’ordre ancien d’une société patriarcale et puritaine au profit de l’individu roi a déraillé pour aboutir à une véritable déconstruction sociale. Puisqu’il était « interdit d’interdire », on a étendu sans cesse le périmètre des droits au détriment des devoirs, le périmètre de la liberté sur celui de la responsabilité, minant progressivement toute idée d’intérêt général ou de bien commun.

« Au nom de la liberté, on n’avaitque des droits. Au nom de légalité, la société n’avait que des devoirs. Au nomdu marché, on était un individu roi à qui il était interdit d’interdire »écrit Eric Zemmour (6).

Le philosophe Pierre Manent (7) développe à l’extrême cette analyse. « L’État moderne entend régler un monde humain qui se croit ou se veut sans loi ni règle. … La loi désormais se propose de donner aux sociétaires les seuls commandements qui leur sont nécessaires pour mener une vie sans loi. Tout ce qui irait au-delà, qui aurait un contenu positif, qui viserait un bien défini, une forme de vie jugée bonne, violerait en quelque façon les droits humains, nous ramenant dans le monde ancien du commandement et de l’obéissance. « Laissez-faire, laissez-passer », telle est la formule simple mais prodigieusement séduisante de la liberté moderne. »

Ni Dieu ni maître

La déconstruction s’achève dans la perte du sacré et un vide métaphysique animés par « une conscience se préoccupant non plus de l’être mais du bien-être, non plus de la vie spirituelle mais de la vie matérielle… Les hommes n’ont que faire de la conscience profonde. Ce qu’ils veulent c’est pouvoir manger et être heureux. Cela donne l’empirisme et la quête du bonheur, le matérialisme, l’utilitarisme et l’hédonisme » comme le développe le philosophe Bertrand Vergely (8).
La révolte de mai 68 qui prônait « l’imagination au pouvoir » va ainsi déboucher sur un monde tout à la fois désengagé, déraciné et désenchanté.

Dans l’article suivant, nous découvrirons l’héritage que Mai 68 a laissé à la jeunesse : actuelle.

(1) Penser enfin Mai 68,Luc Ferry, Le Figaro, 15 février 2018)
(2) Auteur de Plaire et Toucher, essai sur la société de séduction, Éditions Gallimard, 2017, 480 pages
(3) Mai 68, l’héritage impossible, Jean-Pierre Le Goff, Éditions La Découverte, 2006, 490 pages
(4) La genèse d’une rupture générationnelle, Jacques de Saint Victor,Le Figaro, 28/02//2018
(5) La Révolution des droits de l’homme,Marcel Gauchet, Éditions Gallimard, 1989, 376 pages
(6) Mai 68, la grande désintégration, Éric Zemmour, Le Figaro du 2/03/2018
(7) La Loi naturelle et les droits de l’homme, Pierre Manent, Éditions PUF, 2018, 256 pages
(8) Obscures Lumières, Bertrand Vergely, Éditions du Cerf, Collections idées, 2018, 224 pages
Par Isabelle OHMANN