Magritte, la puissance du paradoxe

Dans un premier article nous avons découvert un personnage ambigu et attachant, dans une quête de sens qui le conduit à vouloir valoriser les arts plastiques comme une expression de l’esprit au même titre que la philosophie. Aujourd’hui, nous abordons un nouvel aspect de Magritte, le peintre des paradoxes.

Comme la plupart des peintres, il est très attiré par la lumière dans laquelle il voit l’expression de la pensée, ce qui le rapprochera de l’ancienne allégorie de la caverne de Platon.

La quête de la lumière

Il est fasciné par le thème de la lumière qui fera l’objet de ses échanges avec Alphonse de Waelhens.

Magritte est fasciné par le thème de la lumière comme dans "La condition humaine", illustration de l'allégorie du "Mythe de la Caverne" de Platon

Magritte est fasciné par le thème de la lumière comme dans « La condition humaine », illustration de l’allégorie du « Mythe de la Caverne » de Platon

Nous revenons par un autre biais au thème de l’allégorie de la caverne de Platon qu’il représente dans La Condition humaine . Ce feu à l’intérieur de la caverne, qui illumine les ombres des ombres de la réalité, ne se réfère pas simplement à la peinture comme pâle copie de la réalité, mais à ce monde des apparences dans lequel nous vivons et que nous pressentons comme relié à un monde plus subtil des causes auxquels notre intuition veut nous relier par la voie de l’imagination et de la pensée symbolique.
Il sait qu’il avance vers l’inconnu et que seul le départ lui est connu, en cherchant les réponses ignorées mais non abstraites.
Il ne sait qu’une chose, que « le monde tel qu’il est, est inséparable du mystère », d’où le besoin de poésie et de chercher à saisir par images, des instantanées de ce mystère traversant le monde quotidien.
Pour lui, « la pensée est la seule lumière. » Et la peinture est une exploration de cet « empire des lumières ».

La valeur de l’image par rapport à la parole

Dans l’une des lettres adressée à André Bosmans, il éclaire sa notion de mystère qui est à la fois le creuset et l’agent de la «pensée visuelle».  «Les images peintes qui évoquent le mystère affirment la beauté de ce qui n’est ni sens ni non-sens». Là, Magritte exprime sa réflexion profonde qui le fait sortir du cadre consensuel de la philosophie académique. Comment relier ce qui est et ce qui n’est pas, et en même temps comment nous libérer de notre rapport purement utilitariste aux objets, qui fait disparaître leur potentialité poétique et affinité élective ? «[…] Il semble que le langage courant fixe des bords imaginaires à l’imagination. Mais on peut créer entre les mots et les objets de nouveaux rapports et préciser quelques caractères du langage et des objets généralement ignorés dans le déroulement de la vie quotidienne».

Dans sa période des tableaux avec des mots-images, Magritte  nomme les objets avec des mots autres : dans "La Clé des Songes", un cheval se nommera "the door"

Dans sa période des tableaux avec des mots-images, Magritte  nomme les objets avec des mots autres : dans « La Clé des Songes », un cheval se nommera « the door »

Il admire la langue des hiéroglyphes et des idéogrammes qui traduisent une relation naturelle entre l’objet et sa représentation. C’est ainsi que dans sa période des tableaux avec des mots- images, il décontenance l’observateur en nommant les objets avec des mots autres, comme dans La Clef des songes (tableau 2) un cheval se nommera the door

Il cherche, sous l’inspiration surréaliste à libérer et dépasser le réel, en explorant le rêve, l’inconscient, le désir, l’irrationnel, le mystère.  Et justement, c’est dans le monde des songes, que les objets et les êtres empruntent d’autres identités inconnues pour notre conscient pour nous rapprocher des réalités enfouies dans les profondeurs de notre inconscient qui nous relient à un autre niveau de réalité.

La pensée symbolique procède de cette manière, en rassemblant visible et invisible à travers des images dont le signifié transcende le signifiant. La peinture de Magritte explore également cette dimension avec le langage du surréalisme.
L’effet Magritte est un savant mélange d’effets du réel et des symboles ambigus inscrits dans un système rigoureusement calculé troublant la signification et la perception pour mieux révéler et interroger le statut des images.

Le goût du paradoxe

Dans "Les vacances de Hegel", un verre et un parapluie réunis de façon inattendu, figurent deux attitudes contraires face à l’eau : contenir ou repousser.

Dans « Les vacances de Hegel », un verre et un parapluie, figurent deux
attitudes contraires face à l’eau : contenir ou repousser.

Depuis cette ambigüité entre son image sérieuse et son imaginaire surréaliste jusqu’a son interrogation philosophique dialectique sur tout ce qui l’entoure, partout son goût pour expliciter ce jeu de contradictions apparentes est présent comme une clé de cette pensée dualiste, donc rationnelle qui cherche à surmonter les contradictions par un troisième terme inclus. Il cherche, comme les hermétistes de tous les temps, la réconciliation des opposés.

Il a réalisé plus de mille tableaux dans lesquels apparaissent au plus cent objets ou personnages qu’il décline de multiples façons pour interroger toujours ce mystère du visible et de l’invisible, du sens et du non-sens.

Dans Les vacances de Hegel, un verre et un parapluie réunis de façon inattendu, figurent deux attitudes contraires face à l’eau : contenir ou repousser.

Dans un jeu de la dualité, Magritte cherche à comprendre la réalité dans sa totalité et sa complexité.

Dans un jeu de la dualité, Magritte cherche à comprendre la réalité dans sa
totalité et sa complexité.

Les thèmes du jour et de la nuit dans un même tableau, comme dans L’Empire des Lumières ; de l’œuf et de l’oiseau, comme dans La Clairvoyance, de la femme terrestre et céleste, comme dans La Magie noire sont autant d’exemples de ce jeu de la dualité où en fait, Magritte chercher à comprendre la réalité dans sa totalité et sa complexité.
Car en fait, quelle heure est-il sur la Terre ? À la fois les 24 heures, donc le jour et la nuit.
Nous ne sommes en permanence en train de passer de la puissance à l’acte comme le fait l’œuf qui devient oiseau ?  Notre âme ne porte pas en nous les deux Venus, Pandemos et Ourania dont parlaient les Anciens ?
En fait pour lui, le réel est surréel et la chose est idée.

Dans "Variante de la tristesse", se trouvent les trois temps de l’existence : le commencement avec l’oeuf, le développement avec la poule et la fin, représentée par l’oeuf à la coque sur son élégant support.

Dans « Variante de la tristesse », se trouvent les trois temps de l’existence : le commencement
avec l’oeuf, le développement avec la poule et la fin avec l’oeuf à la coque sur son élégant support.

Dans Variante de la tristesse, se trouvent les trois temps de l’existence : le commencement avec l’œuf, le développement avec la poule et la fin, dans ce cas, humoristiquement représentée par l’œuf à la coque sur son élégant support. Le tout dans un décor théâtral, l’image étant bordée d’un majestueux rideau rouge sur fond rougeâtre de soleil couchant. Oui, variante de la tristesse, car il parle de l’aspect éphémère de l’existence et du cycle inexorable de vie et de mort.
Magritte dira « nous sommes entourés de rideaux ». Sur Les mémoires d’un saint, il précise « ici le ciel se transforme en rideau parce qu’il nous cache quelque chose. »

Le ciel se transforme en rideau parce qu’il nous cache quelque chose.

Le ciel se transforme en rideau parce qu’il nous
cache quelque chose.

C’est l’image du fini et de l’infini qui s’interpénètrent à chaque instant. Le ciel rideau symbolise ce jeu de la réalité qui fait contenir l’éternité dans l’instant.

Il y a quelque chose d’un koan (1) zen dans cette expression laconique : « nous sommes entourés de rideaux » qui nous renvoie à « le monde tel qu’il est, est inséparable du mystère ».

Magritte, tel Fantômas se cache pour dévoiler des mystères et tel Socrate nous interpelle pour nous sortir de notre confort et de notre superficialité. Puissions-nous être attentifs à la richesse et profondeur de son message pictural.

(1) Brève anecdote ou court échange entre un maître et son disciple, absurde, énigmatique, paradoxal, objet de méditation susceptible de produire un éveil. Utilisé dans l’enseignement du bouddhisme japonais Rinzai
Par Laura WINCKLER
Exposition La trahison des images
Jusqu’au 23 janvier 2017 – Centre Pompidou – Place Georges Pompidou, 75004 Paris
Tel : 01 44 78 12 33 – www.centrepompidou.fr

Illustrations :

René Magritte, La Condition humaine, 1935, © Agdp, paris 2916
René Magritte, La Clef des songes, 1935, © Adgp, Paris 2016
René Magritte, Les vacances de Hegel, 1958,© Adgp, Paris 2016
René Magritte, La Clairvoyance, 1936, © Adgp, Paris 2016
René Magritte, Variante de la tristesse, 1957, © Adgp, Paris 2016
René Magritte, Les mémoires d’un saint, 1960, © Adgp, Paris 2016
  • Le 5 février 2017
  • Art