Les ombres des Lumières

Que reste-t-il des Lumières ?

Nous avons laissé le mois de mai derrière nous et avec lui les souvenirs de mai 68 se sont estompés. Ce fut une révolte adolescente contre l’autorité qui, il y a un demi-siècle, nous a fait croire en de nouvelles perspectives et de vrais changements. Aujourd’hui, une certaine confusion règne et beaucoup recherchent une autorité que l’on ne trouve nulle part. Que sont devenus les grands principes d’antan ?

Dans son dernier essai (1), Jean-François Colosimo s’interroge sur la responsabilité des Lumières dans le nihilisme contemporain, dont l’islamisme djihadiste.
Que reste-t-il des Lumières et de leurs promesses ? Où sont passés la marche du progrès, le triomphe de la raison, l’émancipation de l’humanité ?

L’auteur attribue l’origine des convulsions du monde moderne à la confusion entre politique et religion. Le dévoiement de la religion en un ensemble de rites marque selon lui la défaite de la spiritualité au profit d’idéologies politiques souvent mortifères. Il nous explique que nous ne voyons plus vraiment ce qui se passe, que nous nous trompons sur les causes réelles des phénomènes, (comme le fondamentalisme religieux), que nous tenons pour des archaïsmes mortifères.

Comme l’ouvrage Le Sacré camouflé (2) l’explique, il ne s’agit pas d’un passé qui ressurgit à la faveur de crises géopolitiques ou de désarrois identitaires faisant suite à la mondialisation ; il s’agit en fait de la continuation d’un mouvement historique que l’Occident a lui- même initié avec la sécularisation du religieux.

« Ce que l’on nomme, c’est précisément comment la modernité a divinisé le fait social. D’abord par le haut, en transférant les attributs de Dieu à l’État. Devenu à son tour souverain, l’État se fait transcendant, omnipotent, omniscient. Dans les sociétés postmodernes d’opinion et d’abondance comme la nôtre, un deuxième transfert s’opère, cette fois, par le bas. L’individu souverain supplante l’État souverain. Tyran auto-couronné, il érige sa subjectivité en droit divin. Son consumérisme sans limite se révèle comme la face cachée de son égalitarisme sans frein » (3).

Dans son dernier livre (4), Bertrand Vergely, se demande avec son ami Marc Halevy si ce qui nous empêche de bien penser ne sont pas les Lumières !

« Que peut-on retenir des Lumières et de la Révolution française ? Sans doute ceci : l’impasse morale et spirituelle dans laquelle notre monde se trouve, le propre des Lumières et de la Révolution française étant de dire une chose et d’en faire une autre. »
L’auteur signale quatre impasses que connaît aujourd’hui notre culture issue des Lumières : la laïcité, les droits de l’homme, la fin de la métaphysique et la critique.
Il constate que pour ce qui touche à l’homme, aux révolutions et aux Lumières… tout reste à faire. Les Lumières et les Révolutions ont été absorbées par l’Ancien Régime, dont l’ombre pèse encore sur elles.
« La culture vit une crise de la pensée. La pensée empirique et logique dominant la pensée, la culture de la postmodernité n’a plus le sens de la pensée méditante, qui est le sens de la pensée, comme de la conscience profonde. D’où le paradoxe postmoderne, qui veut l’homme sans la profondeur de l’homme et la liberté sans la profondeur de la liberté ».

Bertrand Vergely soulève la véritable question du problème majeur posé par la Révolution, celui du triomphe de la raison utilitaire au détriment de la raison profonde, la raison d’être, la raison méditante. Car à quoi nous sert un monde efficace qui n’a aucune raison d’être ?

(1) Aveuglements, religions, guerres, civilisations, Jean-François Colosimo, Éditions du Cerf, 2018, 544 pages
(2) Le sacré camouflé, ou la crise symbolique du monde actuel, Fernand Schwarz, Éditions, Cabedita, 2014, 120 pages
(3) Lire l’interview de Jean-François Colosimo, Il y a pire que la mort et c’est la mort spirituelle par Jean-Christophe Buisson, paru dans le Figaro du 30 mars 2018
(4) Obscures Lumières : la révolution interdite, Bertrand Vergely, Éditions du Cerf, 2018, 224 pages
Par Fernand SCHWARZ
Président de la Fédération Des Nouvelle Acropole