Le Social Business en Inde : Des soins oculaires pour les pauvres

«L’attachement à votre village, votre hôpital, votre État ou pays – tout cela doit partir. Vous devez vivre dans votre âme et faire face à la conscience universelle. Pour voir tout comme une seule unité. Pour avoir cette vision, il faut travailler avec la force et la sagesse du monde entier.» Extrait du Journal du dr. Govindappa Venkataswamy dans les années 1980.

 Le monde semble secoué par de multiples crises, économiques, sociales, politiques, environnementales voire terroristes, engendrant le pessimisme, la désillusion, le désenchantement… Comment en sortir ? Le monde a besoin de nouveaux héros pour relancer son dynamisme et lui redonner un nouvel élan.

Il existe des héros anonymes, de la vie quotidienne qui œuvrent sur le terrain pour un monde nouveau et meilleur. En voici deux exemples : le docteur Govindappa Venkataswamy et David Green. Quasiment inconnus en France, ils montrent cependant que tout est possible si l’on l’ose ! Aujourd’hui leur nom est associé à un modèle de santé pour tous.

 Redonner la vision oculaire aux pauvres en Inde

Le problème de la cécité et de la surdité est un sujet de préoccupation majeur dans les pays pauvres où le gouvernement n’est pas en mesure de répondre aux demandes en augmentation de la population concernant la santé (1).

Doc Govindappa Venkataswamy, chirurgien oculaire en Inde

Doc Govindappa Venkataswamy, chirurgien oculaire en Inde

Le dr. Govindappa Venkataswamy, chirurgien ophtalmique (1918-2006) a donc établi un modèle de soins alternatifs, qui pourrait compléter les efforts du gouvernement, et qui a l’intérêt en même temps, d’être autoportant.

L’entrepreneur David Green mit au point la fabrication de lentilles entre autres à moindre coût dans son usine Aurolab.

Ces deux hommes ont donc lancé un modèle qu’ils ont appelé le «capitalisme compatissant», parce qu’il permet de redonner la vue et aussi l’ouïe à des millions de personnes qui, autrement, resteraient aveugles ou sourdes, c’est-à-dire condamnées à la «prison sociale», qu’est la pauvreté en Inde.

 Le succès de la réussite : l’imagination et la détermination

La qualité essentielle de ces deux hommes est leur détermination à dépasser les obstacles grâce à l’imagination. Inspirés par les vertus du courage, de la justice, de la solidarité et avec une grande humilité, ils ont su travailler avec grande intelligence dans la société, mais également garder une forte efficacité et un profit correct, permettant ainsi de construire un réseau d’affaires, durable et autonome. Par ailleurs, ils remplissent des finalités sociales essentielles. Ce sont des hommes ordinaires – animés par un idéal humaniste et civilisateur -, qui œuvrent dans l’ombre, pour améliorer la vie, la santé et la sécurité des plus pauvres. Leurs armes ne sont pas l’utilisation de la violence mais les idées créatives appuyées par un pragmatisme profond et une foi infatigable dans l’humanité.

 L’inspiration de Sri Aurobindo pour la création d’un hôpital

David green, fabricant de lentilles

David green, fabricant de lentilles

Dans sa jeunesse, le dr. Govindappa Venkataswamy arriva rapidement à la conclusion que pour vivre, l’intelligence, l’aptitude et le savoir-faire n’étaient pas suffisants. Il fallait y rajouter la joie de faire quelque chose de «beau et de bon».

À 58 ans, au lieu de prendre sa retraite, il décida de créer son premier hôpital Aravind (signifiant «Lotus blanc» en sanskrit) (2) pour réaliser une chirurgie de la cataracte à faible coût, accessible aux personnes les plus pauvres. Les banques refusant de lui prêter de l’argent, il dût hypothéquer les bijoux de toute sa famille et les maisons de ses frères et sœurs, afin de réunir les fonds nécessaires pour construire l’hôpital. Il se lança dans ce projet sans fonds propres ni plan de développement.

Cet hôpital étonnant s’inspira des enseignements de Sri Aurobindo («Lotus blanc» en Bengali) (3) sur la transcendance de l’état de conscience comme canal de la force divine afin d’agir dans le monde.

En 1976, l’hôpital Aravind ouvrit. Il disposait de 11 lits dans la maison de son frère à Madurai, Tamil Nadu. Six lits étaient réservés aux personnes qui ne pouvaient pas payer ; les cinq autres étaient destinés aux patients payants. La première année, le docteur Govindappa Venkataswamy effectua 5.000 interventions chirurgicales !

Le mariage insolite de Sri Aurobindo et de Mc Donald’s

Il semble que la déesse Lakshmi (4) inspira aussi l’entrepreneur social David Green, qui avait la conviction que les êtres humains n’étaient pas sur terre uniquement pour obtenir des richesses mais également pour servir l’humanité.

Il constata que le nombre d’interventions chirurgicales réalisées par le docteur Govindappa Venkataswamy était très limité en raison du coût élevé des verres de rechange – 150 $ la paire (représentant 50% du revenu annuel par habitant).

Avec une approche créative, David Green découvrit qu’il pouvait réduire le coût réel à 10 $ la paire, il convainquit le docteur Govindappa Venkataswamy d’ouvrir une usine de fabrication de lentilles Aurolab, ce que celui-ci fit en 1992.

Déesse Lakshmi, déesse de la prospérité et de l'abondance

Déesse Lakshmi, déesse de la prospérité et de l’abondance

À l’inverse du capitalisme libéral qui cherche un bénéfice maximal par unité, l’usine Aurolab dégagea une petite marge sur les articles vendus (comme le groupe de Grameen (5), et généra un volume de ventes très élevé (selon le modèle de management et de production de Mac Donald (6)) ! Ainsi, l’hôpital Aravind cassait tous les vieux préjugés. Il démontra ainsi qu’il était possible d’offrir à des millions de pauvres, des biens et des services de santé essentiels, de grande qualité et à bas prix, et ce, tout en créant un modèle économique durable et juste, à travers un mariage insolite entre la mystique de Sri Aurobindo et les méthodes capitalistes de Mc Donald’s.

Actuellement, plus de deux millions d’opérations par an sont réalisées aux «Aravind Eye Hospitals» (hôpitaux pour les yeux Aravind) implantés aujourd’hui un peu partout dans le monde, y compris aux États-unis. Ils utilisent les produits fabriqués par Aurolab, tels que les lentilles intra-oculaires, les verres de lunettes, les lentilles optiques, les aiguilles de suture, les kits de réduction de la cataracte et les prothèses auditives.

La qualité des produits des usines Aurolab est irréprochable et ces derniers sont utilisés dans les instituts de soins oculaires et par les ophtalmologistes dans plus de 120 pays. Aurolab produit des centaines de milliers de lentilles chaque année, soit 10 % de l’offre mondiale – à seulement 5 $ la paire – en réalisant une rentabilité de 40 % sur investissement.

Les bénéfices réalisés par Aurolab ont été très vite réinvestis par le docteur Govindappa Venkataswamy dans l’ouverture de cinq nouveaux hôpitaux ophtalmologiques au sud de l’Inde. Ceux-ci ont reçu 32 millions de patients en 36 ans, effectuant près de 4 millions d’actes chirurgicaux aux yeux effectués à un prix modique, pour les deux tiers gratuitement (7) ! Ce modèle particulier de «social business» (entreprises sociales) a rendu plus accessibles les soins oculaires et auditifs dans le monde, rompant au passage, les barrières de la distance, de la pauvreté et de l’ignorance (8). Aravind est reconnu et salué dans le monde entier comme un équilibre, obtenu grâce à une combinaison intelligente entre capitalisme et finalités sociales. Aujourd’hui, il existe plus de 300 hôpitaux dans le monde, conformés sur ce modèle, traitant aussi bien le Sida, assurant les soins maternels, accomplissant même des circoncisions … tant au Népal (l’Institute Lumbina), qu’au Bangladesh (Grameen Business de Muhammad Yunus) et aux États-Unis (la Fondation SEVA en Berkeley). Ce modèle est devenu un sujet de nombreuses études, et une inspiration pour les entrepreneurs sociaux en herbe, puisqu’il s’agit d’un bel exemple d’idéalistes engagés qui osent agir avec imagination, courage, détermination, et surtout foi dans l’avenir de l’humanité.

Par James H. LEE

 (1) En Inde, 12 millions de gens sont aveugles, la plupart à cause de cataractes survenues avant l’âge de 60 ans (plus tôt qu’en Occident). La cécité est souvent une condamnation à la pauvreté à vie, ou à la mort précoce, puisque le malade ne peut travailler ni s’occuper de lui-même

(2) Aravind, «le lotus blanc» en sanskrit, est lié à la déesse Lakshmi et aux Dieux Vishnu et Shiva

(3) Aurobindo Ghose dit Sri Aurobindo (1872 – 1950), un des leaders du mouvement pour l’indépendance de l’Inde, philosophe, poète, écrivain. Il a développé le Yoga intégral. Lire articles de Lionel Tardif dans revue 250, 251, 253, 254, 256 et 260

(4) Dans l’hindouisme, déesse de la fortune et de la richesse, de l’abondance. Épouse de Vishnou. Son origine est associée à la déesse Sri, citée dans le Rig-Veda

(5) Grameen G (littéralement, «Banque des villages»), banque spécialisée dans le micro-crédit. Elle a été créée en 1976 par Muhammad Yunus au Bangladesh. Elle dispose de près de 1.400 succursales et travaille dans plus de 50.000 villages. Depuis sa création, elle a déboursé 4,69 milliards de dollars de prêts et affiche des taux de remboursement de près de 99 %. L’organisation et son fondateur ont reçu le prix Nobel de la paix en 2006

(6) Le coût de ces opérations représente 35 $ soit 1/100 de celui existant dans le système de santé nationale au Royaume-Uni. Il permet la subvention, la prise en charge de patients pauvres, grâce à ceux qui paient. Voir pp. 3-4 de Infinite Vision : How Aravind Became the World’s Greatest Business case for Compassion, par P.K. Meta et S. Shenoy, B.K. Business books, 2011 ; et aussi A Hospital with a Vision J. Rosenberg, New-York Times, 16/1/13

(7) Aux hôpitaux Aravind, les patients qui sont soignés gratuitement, sont logés gratuitement sur des matelas placés au sol dans des dortoirs de 30 personnes. Les patients payants peuvent choisir plusieurs niveaux de luxe, y compris une chambre particulière climatisée. Tous les patients reçoivent la même qualité de chirurgie, (celui qui paie peut choisir les opérations les plus sophistiquées, avec un temps de rétablissement plus court). Par contre, le taux de réussite est le même. Les chirurgiens d’Aravind réalisent 2.000 opérations par an, contre 400 dans les autres hôpitaux indiens et 200 aux États-Unis. Aravind reçoit des centaines de visiteurs chaque année, qui viennent étudier comment diminuer les frais de chirurgie en Occident. Aravind a moins de problèmes post-opératoires qu’au Royaume-Uni

(8) Pour augmenter la disponibilité de son service, le docteur Govindappa Venkataswamy a établi 36 magasins dans les villages en Inde. Ils sont équipés de caméras qui permettent aux docteurs d’examiner les patients à distance. Cette innovation a triplé l’accessibilité aux soins. En 2011, le réseau Aravind en Inde, était constitué d’une équipe de 3.200 personnes (dont 21 ophtalmologues issus de trois générations de la famille-même du docteur Govindappa Venkataswamy) et de personnes en provenance d’hôpitaux, de cliniques, de projets communautaires, de centres de recherche et de formation des infirmières, d’aides soignants et de médecins, tous orientés vers les finalités du «social business».

Voir sur Internet

– Infinite Vision – Dr. Govindappa Venkataswamy

. You tube : https://www.youtube.com/watch?v=MA5Dzlf7JE

. Lire Infinite Vision: How Aravind Became the World’s Greatest Business Case for Compassion (BK Business), Pavithra K. Mehta, Suchitra Shenoy, Berret-Koehler Publishers, 2011, 336 pages

www.aravind.org

– www.aurolab.com