Le « Printemps » de Botticelli, représentation de l’Amour ou métamorphoses de l’âme

Le Printemps, œuvre très connue du peintre Sandro Botticelli (1444/45-1510), paraît représenter l’arrivée d’une saison de Renaissance de la vie, le Printemps. En réalité, il possède un sens plus profond, voire ésotérique.

Le "Printemps" de Sandro Botticelli constitue l’apogée pictural du Néoplatonisme de la Renaissance. Il a inspiré Ovide.

Le « Printemps » de Sandro Botticelli constitue l’apogée pictural du Néoplatonisme de la Renaissance. Il a inspiré Ovide.

Le Printemps de Sandro Botticelli est un tableau qui se lit de droite à gauche. Avec La Naissance de Vénus, autre œuvre du même peintre, il constitue l’apogée pictural du Néoplatonisme (1) de la Renaissance. Il fait allusion à un épisode écrit par Ovide.

Ce tableau est divisé en trois parties.
À droite, la représentation bleutée du Vent Zéphyr essaie de saisir la nymphe Chloris. Il éprouve une passion sauvage pour elle et en fait sa femme Flora, reine de l’éternel printemps et lui offre le royaume des fleurs. Devenu femme féconde, elle répand la vie sur Terre en semant des fleurs.
Au centre, souveraine de ce bosquet, la déesse Vénus se tient un peu à l’arrière. Au-dessus d’elle, Cupidon décoche ses flèches d’amour, les yeux bandés en direction d’une des Trois Grâces.
À gauche, Trois Grâces, compagnes de Vénus, dansent une ronde pleine de charme. Elles sont suivies de Mercure, le messager des dieux, qui ferme le tableau.

Les formes de l’Amour chez Botticelli

L’amour est représenté par plusieurs personnages, qui chacun expriment des formes différentes de l’Amour.

Zéphyr, dieu du vent, poursuit Chloris. Il symbolise la passion débridée et sauvage.

Zéphyr, dieu du vent, poursuit Chloris. Il symbolise la passion débridée et sauvage.

Le premier, Zéphyr, dieu du vent, pénètre violemment dans le jardin et poursuit la nymphe Chloris habillée de voiles transparents qui le regarde avec effroi. Il symbolise la passion débridée et sauvage.
Venus, la déesse de l’Amour, image centrale du tableau, domine le passé, le présent et le futur. C’est l’Amour platonicien qui domine tout ce qui est manifesté et se concrétise selon les besoins et le degré de conscience de chacun. Selon Platon, la communion entre les mortels et les dieux s’établit par la médiation de l’Amour (2). Loin d’être l’incarnation de l’amour charnel, Vénus (Ourania), symbolise l’idéal humaniste de l’amour spirituel qui, avec l’ascèse de l’âme, permet son élévation vers les hauteurs de l’intelligence pure. Elle lève la main vers les trois Grâces en signe de modération et de paix. Dans le néo-platonisme, elle symbolise la concorde et l’harmonie.
Cupidon est le fils de la Vénus céleste (Venus Ourania) et décoche ses flèches sur la Grâce Amour/chasteté. Dieu de l’amour et de la puissance créatrice, il symbolise la Grande Force qui met tout en mouvement dans l’Univers. Il va inspirer à l’amour chaste un désir, éveiller la volonté assoupie de l’âme et la propulser dans sa quête vers le divin. Ses yeux sont bandés car l’amour est au-delà de l’intellect. Pour connaître la nature divine de l’âme immortelle cachée au fond de soi, il faut développer un regard intérieur.

Les trois Grâces, trois visages de l’Amour

Les trois grâces représentent les trois visages de l’amour : Pulchritudo (Beauté), Voluptas (Plaisir/volupté), Castitas, (Chasteté).

Les trois grâces représentent les trois visages de l’amour : Pulchritudo (Beauté), Voluptas (Plaisir/volupté), Castitas, (Chasteté).

Les trois grâces représentent les trois visages de l’amour : Pulchritudo (Beauté), Voluptas (Plaisir/volupté), Castitas, (Chasteté). Selon Marcile Ficin (3) « l’amour commence par la beauté et se termine en plaisir. » Dans l’itinéraire qui comble l’âme, l’art est le premier degré par le plaisir de la beauté, et la joie de la contemplation est le dernier degré de ravissement de l’amour sacré.
La première Grâce est Beauté. Dans l’art de la Renaissance, la place de la Beauté est centrale, tenant un rôle quasi mystique. Selon l’enseignement platonicien, le philosophe doit extraire de la beauté sensible ce qui doit favoriser l’ardeur de l’amour supérieur ou spirituel.
La Grâce du centre est la Chasteté. On l’identifie à son aspect dépouillé. C’est l’amour pur, chaste qui conduit à la vraie jouissance de la beauté. Elle nous tourne le dos, pour indiquer que pour s’ouvrir au Tout Autre, il faut se détourner de ce monde. Elle regarde en direction de Mercure, symbolisant l’Esprit.
La troisième grâce est le Plaisir/Volupté. Le plaisir n’est pas la volupté sensuelle, mais au contraire, représente la joie, (Eudaimonia des Anciens), bien suprême, ultime but du philosophe, qu’il doit conquérir par cette contemplation du Tout Autre.

De Chloris à Flora

Flora est la déesse de la jeunesse et de la floraison, protectrice de l’agriculture et de la fécondité féminine.

Flora est la déesse de la jeunesse et de la floraison, protectrice de l’agriculture et de la fécondité féminine.

Botticelli a représenté la métamorphose de la nymphe Chloris, comme un changement de nature : la naïve Chloris est transformée en beauté victorieuse, Flora, comme fruit de la réunion de la passion et de la pureté.
Chloris serait le symbole de l’âme pure mais également du froid de l’hiver, la graine prisonnière dans la terre hivernale, comme l’âme dans le corps de matière, ayant perdu son état angélique.
Flora est la déesse de la jeunesse et de la floraison, protectrice de l’agriculture et de la fécondité féminine. Elle représente la Vénus terrestre ou pandemos, la beauté terrestre qui en semant les fleurs, embellit le monde. Dans le tableau, elle semble enceinte, comme pleine de l’harmonie du monde.
Dans une autre clé, Flora est l’âme humaine qui s’éveille au monde spirituel.

Mercure, guide de l’esprit

Situé à la fin du tableau, Mercure annonce le but ultime du voyage d’amour. Par son caducée brandi vers le ciel et se détournant du monde, il chasse les nuages qui menaceraient la paix éternelle et invite à la vision extatique (lumière divine cachée dans les nues) qui s’obtient par l’union avec l’esprit. Il représente l’esprit, chasse les nuages de la pensée, dissipe les troubles mentaux nés des passions ombrageuses et les « sottes opinions ». Il est également le mystagogue, celui qui permet de pénétrer les connaissances secrètes et de révéler les mystères.
Mercure est le guide et l’escorte des Grâces. « L’intelligence suit le plaisir, qui est le bien suprême, le plus authentique et le plus durable. » dit Pic de la Mirandole (4). Les sentiments supérieurs, tels la joie authentique, permettent l’éclosion de la sagesse ou l’intelligence qui guide la personnalité humaine.

La clé ésotérique du « Printemps » de Botticelli

Pour les Alchimistes, le printemps est l’époque de l’année la plus favorable pour commencer le Grand Œuvre : la transmutation du plomb en or spirituel.
Dans la clé orphique (5), le Printemps de Botticelli représente le parcours de l’âme vers le divin. Zéphyr, le ténébreux, s’introduit dans le jardin du monde et y fait entrer l’âme/Chloris, l’étoile céleste, tout en semblant la retenir, comme l’amour passionnel ralentit l’avancée vers le monde céleste. Le chemin de l’âme et son perfectionnement, c’est celui qui passe de l’amour sensible (Vénus Pandemos) à l’amour pur (Venus Ourania) et à la contemplation des vérités éternelles.

Mercure est le guide et l’escorte des Grâces. Il représente l'Esprit.

Mercure est le guide et l’escorte des Grâces. Il représente l’Esprit.

La composition du tableau est un véritable cycle dans lequel Mercure et Zéphyr se rejoignent. Tourner le dos au monde avec le détachement de Mercure et retrouver le monde avec l’impétuosité de Zéphyr telles sont les deux forces complémentaires de l’amour, dont Vénus est la gardienne et Cupidon, l’agent.
Le souffle printanier de Zéphyr et l’esprit de Mercure, représentent deux phases d’un processus récurrent. Celui qui descend sur terre sous la forme du souffle de la passion, retourne au ciel dans l’esprit de la contemplation.

Ainsi se dessine le parcours de l’Amour, de l’amour sensible à l’amour divin mais également, dans une autre clé, le trajet essentiel dans la métamorphose de l’âme du philosophe, l’amoureux de la sagesse, qui, éveillé par la Beauté, doit faire l’unité en lui pour atteindre sa quête de la vérité.

(1) Doctrine philosophique élaborée par des platoniciens de l’Antiquité tardive (vers 40 ap. J.-C.- 529), Philon d’Alexandrie, Porphyre de Tyr, Plotin, Proclus, Damascios de Cilicie
(2) Voir l’article L’amour dans le Banquet de Platon dans la revue Acropolis n°188, p 20
(3) Poète et philosophe humaniste italien (1433-1499). Avec l’Académie platonicienne de Florence, fondée par Cosme de Médicis, il traduisit et commenta les œuvres de Platon et Plotin
(4) Philosophe et théologien humaniste italien (1463-1494). Il étudia et synthétisa le platonisme, l’aristotélisme, la scolastique. Il fonda la kabbale chrétienne
(5) L’orphisme est un courant religieux de la Grèce antique (-560 av. J.-C.). L’âme, souillée est condamnée à un cycle de réincarnations successives dont seule l’initiation pourra la faire sortir pour la conduire vers le salut divin
Par Marie-Agnès LAMBERT
Article écrit d’après les articles parus dans les revue 98 (Le Printemps de Botticelli de Jorge Angel Livraga) et dans la revue 197 (Les métamorphoses de l’âme dans le printemps de Botticelli de Isabelle Ohmann)
  • Le 31 mars 2017
  • Art