Le pouvoir du rire

L’auteur s’interroge sur le sens et le pouvoir du rire : libérateur des tensions et des angoisses, analgésique naturel, vitamine de bonne santé pour l’âme.

Durant le mois de février, beaucoup de pays fêtent actuellement les Fêtes de carnaval. Ce sont des célébrations traditionnelles et populaires qui ont comme objectif symbolique d’éliminer les tensions accumulées dans l’obscurité de l’hiver et de se préparer à recevoir avec joie l’arrivée du printemps, de la vie et de la lumière.

Le rire agit comme un agent libérateur de tensions et d’angoisses et  alimente les sentiments positifs

Le rire agit comme un agent libérateur de tensions et d’angoisses et alimente les sentiments positifs

Dans l’antiquité gréco-romaine, ce type de célébrations était dédié au dieu Dionysos ou Bacchus (fêtes des Bacchanales) et à Saturne (les Saturnales). Elles étaient comme une sorte de fête d’adieu à l’hiver, car on considérait que peu après, Dionysos et l’hiver s’en iraient au loin, pour que vienne le dieu de la lumière, Apollon, apportant dans son cortège des entités solaires, appelées acolouthoi hyperboreoi, la vie nouvelle et le printemps.

Une des caractéristiques les plus importantes de ces festivités était la joie débordante, la danse débridée et surtout le rire et les éclats de rire de bonheur pour la nouvelle vie renouvelée qui arrivait. Et c’est de cette caractéristique du rire joyeux et insouciant que nous voulons parler dans cet article.

Le rire, agent libérateur des tensions

Nous savons tous que le rire agit comme un agent libérateur de tensions et d’angoisses et que le fait de rire alimente les sentiments positifs. Le rire nous humanise et nous permet d’ouvrir des canaux de communication qui vont au-delà des difficultés. Le rire construit des ponts de joie entre les êtres humains et purifie les relations humaines. Le rire «ouvre» notre cloche énergétique pour recevoir avec plus de réceptivité les messages de notre communication avec «l’autre». Les recherches médicales actuelles attribuent au rire des effets très bénéfiques pour la santé et le bien-être, étant donné que, entre autres effets positifs, il libère les hormones appelées endorphines ou hormones anti-stress.

Communément, le rire est associé à la joie, au bonheur et à la bonne humeur et constitue un excellent mécanisme de communication sociale. Il en est ainsi parce que, par essence, le facteur déclenchant du rire n’est pas le bonheur ou la joie par eux-mêmes mais le fait qu’il existe au moins une autre personne à laquelle on peut communiquer un message ouvertement et de manière sincère et franche. Il a été constaté que la relation entre le rire en société et le rire solitaire est de 30 à 1. Il nous faut une ou plusieurs personnes pour rire avec elles.

Le rire est un agent de la catharsis ou purification des émotions.

Le rire est un agent de la
catharsis ou purification des émotions.

Le rire constitue une forme de communication innée et intimement liée au langage oral. Son mécanisme de fonctionnement réside dans la respiration et se produit moyennant des interruptions de l’exhalaison du souffle. C’est le même fonctionnement qui est utilisé pour la parole, simplement le rire est utilisé de manière involontaire et pour ainsi dire semi-consciente.

Le rire, analgésique naturel

Récemment, un groupe de chercheurs de l’université d’Oxford, dirigé par le professeur Robin Dunbar (1), a démontré scientifiquement que le rire est un excellent analgésique, qui augmente notablement le seuil de tolérance à la douleur.

Il ne s’agit pas d’un simple sourire ou de petits rires légers ou nerveux mais il faut un bon rire aux éclats pour que se produise dans notre corps la libération de certaines substances chimiques, les endorphines, qui agissent comme un analgésique naturel.

Il semble que les endorphines provoquées par le rire, en plus d’apaiser la douleur et de provoquer l’euphorie, peuvent faire que les personnes soient plus disposées à former des liens, à s’unir en groupes et à travailler en équipe, agissant ainsi avec plus de générosité. C’est aussi un outil pour changer le comportement des autres : dans une situation embarrassante, comme une dispute par exemple, le rire représente le geste d’apaisement qui permet de diminuer et de décharger la tension et la colère.

Cela expliquerait, selon Robin Dunbar, pourquoi il y a plus de deux millions d’années, les êtres humains furent capables de former de grandes communautés tribales de plus de cents membres, alors que les singes ne sont capables de former des communautés que jusqu’à cinquante membres. Bien que tous les singes puissent rire, néanmoins la retentissante capacité de rire aux éclats et de produire des endorphines est l’exclusivité des êtres humains.

On peut ainsi imaginer la scène qui montre nos vieux ancêtres réunis autour du feu pour rire. De là peuvent être sortis les premiers clowns qui auraient uni-cohésionné les gens dans la tribu-clan, grâce à l’effet du rire. Très semblable serait le rôle des bouffons dans les cours des rois, qui furent toujours tenus en grande estime dans presque toutes les cultures, sauf exceptions comme dans le cas du christianisme médiéval dans certaines régions féodales du centre de l’Europe.

Les effets bénéfiques du rire

D’autres effets bénéfiques du rire, du point de vue médical, que nous pouvons mentionner, sont les suivants :

  1. Les indicateurs de stress diminuent durant les épisodes de rire, qui sont liés à la diminution du niveau d’épinéphrine [ou adrénaline] et de cortisone.
  2. Le rire augmente la production d’anticorps et l’activation de cellules protectrices comme les lymphocytes T cytotoxiques, qui produisent l’immunité cellulaire, très importante pour éviter la formation de tumeurs.
  3. Les éclats de rire ou rires joyeux et répétés améliorent l’état de l’humeur, réduisent les niveaux de cholestérol dans le sang et régulent la pression sanguine.
  4. Récemment (en 2010), on a découvert une relation entre le rire et l’appétit, de sorte que le rire augmente l’appétit de façon analogue à ce que fait l’exercice physique modéré.
  5. Il libère de la crainte et de l’angoisse et contribue à calmer la colère. Et il contribue également à un changement d’attitude mentale qui favorise la diminution de maladies.
  6. Il favorise la digestion en augmentant les contractions de tous les muscles abdominaux et facilite l’évacuation du fait du «massage» qu’il produit sur les viscères.
  7. Il augmente le rythme cardiaque et le pouls et, en stimulant la libération des endorphines, il leur permet de réaliser une de leurs plus importantes fonctions, comme celle de maintenir l’élasticité des artères coronaires.
  8. Il diminue la présence du cholestérol dans le sang car il équivaut à un exercice aérobique et aide à réduire le glucose dans le sang.

Le rire, sujet d’ouvrages depuis l’Antiquité

Le sujet du rire, comme élément philosophique fut déjà abordé par Aristote dans le second livre de la Poétique (2) consacré à la comédie, au rire, à l’humour et à la poésie iambique, comme transmetteurs efficaces de la vérité et agents de la catharsis ou purification des émotions. Dans ce livre, qui a été perdu pendant le Moyen-Âge, le philosophe grec présentait une défense de la comédie et de l’humour comme une possibilité effective de questionner les dogmes établis et de décharger la psyché humaine des pressions des dogmes, des lois et de tout le «sérieux» que cela présuppose dans la société civilisée.

On croit que ce qu’on a appelé le Tractatus Coislinianus médiéval, qui date du Xe siècle, contient un épitomé ou abrégé de ce second livre perdu de la Poétique d’Aristote. C’est un manuscrit qui esquisse une théorie de la comédie en suivant la tradition de la Poétique aristotélicienne. On y affirme que la comédie provoque le rire et le plaisir et, par conséquent, une épuration (catharsis) des émotions «censurées», consciemment ou inconsciemment, par l’entourage social (le statut social) et il décrit les dispositifs utilisés et la manière dont doit être suscitée la catharsis. Ce manuscrit se trouve actuellement à la Bibliothèque Nationale de Paris.

D’un point de vue plus ésotérique et plus profond, le rire a aussi des concomitances magiques. Comme le dit Octavio Paz (3), dans son essai sur la magie du «rire» : «Le travail humanise le monde et cette humanisation est ce qui lui confère du sens. Le rire… est divin et pas humain. Par le rire, le monde redevient un lieu de jeu, une enceinte sacrée et pas de travail. Sa fonction n’est pas distincte de celle du sacrifice : rétablir la divinité de la nature, son inhumanité radicale. Le monde n’est pas fait pour l’homme ; le monde et l’homme sont faits pour les dieux. Le travail est sérieux ; la mort et le rire lui arrachent son masque de gravité. Par la mort et le rire, le monde et les hommes redeviennent des jouets» ou dirions-nous… des «dactyles» (doigts) dans les mains des dieux.

Dans la Grèce antique, le mythe de Dionysos Zagreus (4), l’enfant divin qui naît en riant et joue avec ses jouets divins qui symbolisent les éléments de l’univers est dans cette même ligne de pensée.

On peut dire la même chose du mythe japonais de la sortie de la déesse solaire Amaterasu de la grotte où elle s’était cachée, lorsqu’elle ne peut contrôler ses éclats de rire devant la provocation de la danse obscène d’une déesse, ou des fameuses «petites têtes souriantes » de la civilisation Totonaca-Véracruz dans l’ancien Mexique, d’influence olmèque, auxquelles se réfère Octavio Paz, cité plus haut.

Ainsi donc, en tant qu’apprentis philosophes, il convient que nous apprenions à donner au rire sincère et de bon cœur, comme le visage souriant d’un Totonaque (5), l’importance qu’il mérite. Et lui donner en outre un fond éthico-philosophique, pour pouvoir rire avec les autres et pas des autres. Le rire en groupe est un facteur décisif qui augmente la cohésion en soi-même et l’esprit d’équipe. L’aptitude à être de bonne humeur est également un indice très important d’intelligence.

Le rire et la bonne humeur, c’est certain, nous aideront à donner à nos travaux un sens plus vital et plus heureux, plus salutaire et plus humain, voire sacré, en nous éloignant de la mécanicité routinière et grise.

En définitive, le rire éloigne et minimise les problèmes et nous aide très positivement à mieux affronter les difficultés de la vie quotidienne, avec bonne humeur et optimisme. Apprenons donc à rire de bon cœur.

Le rire est une vitamine de bonne santé pour l’âme.

 Par Georgios Alvarado Planas

Président international adjoint de l’association Nouvelle Acropole

(1) Robin Ian MacDonald Dunbar (né en 1947), anthropologue britannique et biologiste de l’évolution, spécialisé dans le comportement des primates. Il est connu pour avoir formulé le nombre de Dunbar (148), une mesure de la «limite cognitive du nombre de personnes avec lesquelles un individu peut avoir des relations stables»

(2) Ouvrage d’Aristote portant sur l’art poétique et plus particulièrement sur les notions de tragédie, d’épopée et d’imitation. Rédigé probablement autour de 335 avant J.- C., il a influencé pendant des siècles la réflexion occidentale sur l’art et suscité de nombreux débats

(3) Poète, essayiste et diplomate mexicain (1914-1998), qui a lutté congre le fascisme et l’oppression. Prix Nobel de littérature en 1990. Considéré comme l’un des plus grands poètes de langue espagnole du XXe siècle

(4) Fils de Zeus et de Demeter. L’enfant fut confié à Apollon et aux Curètes, dans l’espoir d’en faire l’héritier du dieu Zeus. Il fut caché dans les bois du mont Parnasse. Mais Héra, jalouse, envoya les Titans à sa poursuite. Ceux-ci retrouvèrent l’enfant grâce à ses jouets et hochets et le mirent en pièces. Ses neuf membres furent ensuite dévorés, à l’exception du cœur, qu’Apollon ou Athéna, suivant la version, parvint à sauver

(5) Améridien vivant sur les côtes montagneuses de l’est du Mexique, à l’arrivée des Espagnols en 1519

 N.D.L.R. Le chapeau et les intertitres ont été rajoutés par la rédaction

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