« Le Petit Prince », un héros peu ordinaire

 

Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) a écrit « Le Petit Prince », conte philosophique et poétique internationalement connu (1) dans lequel il évoque un voyage accompli par le personnage principal.

 

Le voyage du « Petit Prince » correspond à un modèle particulier, bien que de façon non intentionnelle il remplit les caractéristiques du voyage initiatique en trois étapes, décrit par le grand mythologue américain Joseph Campbell (1904-1987).

Le Petit Prince, un " Grand Caïd ", peu ordinaire.

Le Petit Prince, un  » Grand Caïd « , peu ordinaire.

C’est en 1949, avec le livre Le héros aux mille et un visages, que Joseph Campbell révèle ce cheminement au grand public. Dans les années soixante-dix le livre devient un incontournable. Il se lit comme une véritable source d’inspiration pour toute une jeunesse américaine en soif d’aventure. Un certain George Lucas y trouvera sa muse cinématographique pour un renouveau de L’Iliade et L’Odyssée des temps modernes, Star Wars.

Bien que contemporains et célèbres l’un et l’autre, Antoine de Saint-Exupéry et Joseph Campbell ne se connaissent pas. Pourtant, Le Petit Prince répond bien aux trois exigences des mythes héroïques : la préparation, la traversée, le retour.

Un voyage initiatique

Ces trois étapes, en quoi font-elles du Petit Prince un héros peu ordinaire ? Comment s’appliquent-elles à ce petit bonhomme qui n’a rien du « Caïd » à la carrure classique ? Allons à leur rencontre.

La première étape, la préparation, met en scène la vie du Petit Prince sur sa planète avec les volcans, les baobabs, la rose. Elle se clôt par le fait de quitter son milieu en s’envolant avec la migration des oiseaux sauvages.

La deuxième étape, la traversée, s’illustre par le périple du Petit Prince au sein des astéroïdes pour finir avec le voyage sur la Terre.  Là, toutes les rencontres l’éprouvent. Là, il prend conscience de la nature unique de chaque chose.

Puis, vient la troisième étape, le retour, représenté par le rappel du Petit Prince à son foyer. C’est après avoir rendu son corps à la Terre que Le Petit Prince s’en retourne à son étoile : « J’aurai l’air d’être mort et ce ne sera pas vrai… Tu comprends. C’est trop loin. Je ne peux pas emporter ce corps-là. C’est trop lourd. Ce sera comme une vieille écorce abandonnée ». Le corps, cette substance pesante et périssable, quand on l’abandonne, libère le délicat et l’impérissable. Dégagé de la lourdeur de son corps, il repart transfiguré, tout habillé d’or.

C’est bien en immortel, que Le Petit Prince revient habiter sa planète, comme les Héraklès (2) des temps d’avant. Ces Heraklès, qui une fois le périple accompli, rendaient leur âme au ciel et trouvaient une place d’éternité dans les constellations de leurs pères, les dieux immémoriaux. Descendant de leur bravoure, héritier de leur lignée, lui aussi boit l’ambroisie qui confère l’immortalité et trouve son lieu de vie dans le firmament du ciel étoilé. Ainsi, avec la dernière aquarelle, pour son dernier voyage, Le Petit Prince change de vêtement. Il transmute. Il change de peau. Le voilà tout habillé d’or, avec des cheveux d’or, chaussé d’or rendant grâce sous une étoile d’or. « Il tomba doucement comme tombe un arbre ». Avec ses habits d’or et l’élégance d’un corps ensoleillé, il est dessiné, comme une nouvelle image de l’Aphrodite d’or des temps anciens. Il apparaît comme le nouveau symbole de l’éternelle jeunesse si, bien contée dans les mythes des civilisations passées. Son évasion, son voyage, son parcours, ne l’ont pas entaché. Il meurt (« mais, ce ne sera pas vrai… »), l’âme non froissée, toujours belle, non souillée, revêtue d’or, brillante à jamais.

Le Petit Prince, un trait d'union entre les temps anciens et les temps à venir.

Le Petit Prince, un trait d’union entre les temps anciens et les temps à venir.

 Le Petit Prince, un « Grand Caïd », peu ordinaire, érigé au panthéon des Heraklès légendaires sans avoir livré un seul combat, si ce n’est celui de l’indispensable. Le combat du « connais-toi toi-même » fruit d’une volonté qui ne peut-être déviée, d’une intuition aux inspirations célestes.
Le Petit Prince, un trait d’union entre les temps anciens et les temps à venir. Une étoile qui éclaire le ciel d’une pureté originelle que seuls les héros savent trouver et maintenir lumineuse.
Le Petit Prince qui vient du ciel, un mythe, « Le Pilote » qui habite la terre, une histoire. Ensemble, ils racontent la quête du héros, partir à la découverte du permanent dans l’impermanence.

Un nouveau mythe, une nouvelle histoire, pour une éternelle destinée.

(1) Paru aux éditions Gallimard depuis 1943. Traduit en trois cents langues
(2) Héros grec, qui après avoir accompli ses douze travaux, meurt et accède à l’Olympe, demeure des dieux, devenant immortel
Par Olivier LARRÈGLE