L’âme de la France, des origines grecques et celtes

Ce qui compose la France n’est pas seulement son territoire, sa géographie ou son histoire. Le pays a été également façonné par des manières de voir, de penser, des mythes, des légendes, qui, au fil du temps et de l’Histoire ont constitué touche par touche l’âme de la France.

Fernand Schwarz, philosophe, anthropologue et écrivain s’est intéressé aux civilisations anciennes pour en comprendre les fondements, les œuvres, la symbolique ainsi que les traces qu’elles ont pu laisser dans le monde d’aujourd’hui. C’est ainsi qu’il s’est particulièrement penché sur la France, dans laquelle il vit plus de quarante ans, notamment en étudiant ses composantes historiques, culturelles, ses visions du monde… tout ce qui pour lui constitue l’âme de la France. Il propose un voyage à travers l’Histoire de France, dans une série d’articles qui permettront de comprendre l’évolution de ce pays, qui au départ, abrita des peuples sans aucune unité et qui, avec le temps devint une véritable nation.

Les empreintes visibles et invisibles

Quand nous habitons un lieu, nous y laissons des traces visibles et invisibles. Si nous visitons la maison de nos grands-parents, de nos amis ou même de personnes que nous n’avons jamais connues, nous pouvons sentir dans ces demeures, une empreinte qui n’est pas physique. Parfois, nous pouvons même constater, que des maisons ou des appartements identiques dans leur plan, peuvent devenir tout à fait différentes les uns des autres de par l’organisation et par l’esprit de ceux qui y ont vécu. Ils donnent des messages de vie, des manières différentes de ressentir, de penser et de vivre cette empreinte. Ces empreintes, laissées sur les demeures ou les territoires par les hommes, lors de leur passage, façonnent ce que l’on peut appeler «l’âme» des lieux. Combien de fois nous disons en parlant d’un bâtiment : «cette maison a une âme !» Mais, cette âme, on peut également la ressentir dans une forêt… C’est cette âme qui rend différents des lieux fonctionnels et des paysages matériels.

Des peuples de tous ordres ont traversé la France pendant des millénaires et leurs impacts ont lentement façonné l’âme du pays. Grâce à ces multiples apports, la France n’est pas simplement une géographie ou une histoire mais une façon de voir et de penser le monde.

 L’âme de la France, médiatrice

La France n’est pas simplement une géographie ou une histoire mais une façon de voir et de penser le monde.

La France n’est pas simplement une géographie ou une histoire mais une façon de voir et de penser le monde.

Pour les philosophes grecs, l’âme, psyché (en grec) est un intermédiaire, un pont entre l’aspect matériel et l’aspect abstrait ou spirituel. Par analogie, l’âme de la France est une sorte de médiatrice entre des idéaux et des principes et le territoire et son peuple. Elle porte la véritable force animatrice du pays.

L’âme de France porte en elle des choses extraordinaires et des ombres malheureuses. Si nous arrivons à mieux la connaître, nous pourrons non seulement comprendre notre passé mais mieux nous situer dans le présent, pour nous projeter dans l’avenir, sans tomber dans le piège de la nostalgie.

 La grande mère nourricière

Dans le périple de son histoire, l’âme de la France a intégré quatre grandes composantes qui réapparaissent périodiquement au fil des grandes étapes de la construction du pays : un aspect nourricier, mystique, guerrier et politique.

Comme l’a très bien exprimé Max Gallo (1) : «Au commencement de l’âme française, il y a la terre». La France est une terre d’accueil nourricière fertile, où il fait bon vivre depuis la Préhistoire. Les merveilleux sites de Lascaux et autres, dans lesquels les premiers hommes «modernes» y ont vécu, en témoignent. Contrairement à d’autres pays, les hommes qui traversent et découvrent la France cherchent plutôt à s’y installer qu’à y passer. En effet, depuis la fin de la glaciation de la Préhistoire, la France est un territoire qui relie le Nord et le Sud de l’Europe jusqu’à l’Afrique. La direction des échanges est Nord/Sud plutôt qu’Est/Ouest. Ce carrefour exceptionnel représente une terre où le mythe de la «grande mère nourricière» s’épanouit, depuis l’aube des temps. Ce mythe donnera d’ailleurs plus tard son image à Marianne (2). «Labourages et pâturages sont les deux mamelles de la France» disait le roi Henri IV. À l’âge de Fer (3), l’hexagone accueillit les Celtes et les Grecs, qui commencèrent à modeler l’âme de la France.

Malgré leurs cultures bien différentes, les Celtes et les Gaulois au nord et au centre du pays, les Grecs en Méditerranée, parvinrent à échanger et à coexister et à s’influencer réciproquement. Au départ, il n’y eut pas qu’une «seule race» et «un seul peuple» maîtres du territoire. Ce fut leur présence sur le territoire et non leur sang qui détermina leur appartenance. Cette caractéristique si précieuse d’ouverture de l’âme de la France constitua la capacité d’intégration déjà en herbe dans ces époques reculées. Ces valeurs incarnèrent nos mythologies et nos valeurs jusqu’à l’époque contemporaine. Probablement, l’identification symbolique au coq (en latin gallus) nous provient de cette époque et a pour origine le nom des Celtes enracinés en France, les Gaulois (galli). Mais probablement également, de ces Gaulois qui en réalité étaient des peuples très différents les uns des autres, sont apparus le goût de la diversité de l’âme de la France mais aussi les ferments de la division.

Ouverture et diversité façonnèrent l’âme de la «grande mère nourricière». Il ne faut pas non plus oublier l’ambition d’unification et de résistance décrite par l’épopée de Vercingétorix, qui sera ranimée au XIXe siècle pour faire revivre l’âme de la France, avec les images d’Épinal qui les portèrent. Cela nous rappelle déjà cette difficulté qu’ont les Français à s’unir, sauf quand ils sont inspirés par de grands héros.

Au commencement de l'âme de la France, il y a la terre

Au commencement de l’âme de la France, il y a la terre

La Gaule gréco-celtique se transforma en Gaule latine. La culture gallo-romaine devint une pièce maîtresse de l’Empire romain. La Gaule n’apporta pas que du blé pour les greniers de l’Empire mais également beaucoup d’inventions inconnues du grand public comme par exemple le roulement à billes, les tonneaux, le moulin hydraulique, la transformation du concept de transport… Ce peuple d’inventeurs créa des innovations qui surprirent les Romains.

Quand l’Empire romain d’Occident s’effondra, c’est la culture gallo-romaine qui maintint les bases de la civilisation occidentale. L’âme de la France se découvrit ainsi inventive.

 De la Gaule à la France

De l’an 400 à l’an 1000, les vestiges de Rome continuèrent à nourrir et à inspirer l’âme de la France. Mais le pays n’était plus la Gaule mais Francia et plus tard la France. En fait, le pays porta désormais le nom d’un peuple germanique, les Francs «ceux qui sont libres», installés dans le Rhin inférieur et déjà en contact avec les Gallo-romains. Les Francs donnèrent également leur nom au symbole de leur puissance guerrière, la Francisca (francisque), puissante hache à double tranchant. Malgré leur romanisation, les guerriers francs n’avaient pas réussi à s’en détacher. Le 25 décembre 496, le baptême du roi Clovis 1er à Reims, par l’évêque Rémi, provoqua l’union du monde germanique, de loi salique (4) avec l’héritage antique géré par l’Église.

L’âme de la France s’imprégna de mystique mais également de chasse à l’hérétique.

De récentes recherches révèlent que les premières nations d’Europe se constituèrent en France. Comme l’explique Suzanne Teillet (5), l’origine des idées de nations en Occident s’élabora entre le Ve et VIIe siècle, beaucoup plus tôt qu’on ne le pensait. Ce «désir de vivre ensemble avec la volonté de faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis» (6) évoqué par Ernest Renan (7) fut l’un des éléments essentiels des nouveaux royaumes comme celui de Clovis. Le royaume reposa ainsi sur trois éléments : le Rex (le Roi), les gens (les sujets) et la patria (la patrie). Ainsi naquit l’idée même de nation territoriale. Ceci expliqua que ces ensembles, nés des décombres de l’Empire, résistèrent à toutes les tentatives pour être dépassés, même encore aujourd’hui. Même si la mondialisation semble les rendre actuellement obsolètes, ou du moins inaptes sur le plan économique, ils représentent pourtant jusqu’à présent, le seul cadre politique dans lequel la démocratie trouva à s’insérer.

En 732 Charles Martel repoussa les Arabes et berbères musulmans à Poitiers et il resta la légende qui imprégna l’âme de France, la légende de celui qui préserva «la terre chrétienne et nationale».

Avec Charlemagne, guerrier administrateur (742-814), le double rapport royauté/religion s’installa pendant de nombreux siècles (jusqu’à aujourd’hui, bien qu’il soit sécularisé), ainsi que l’ambition d’une éducation populaire. Le moine Alcuin (8) le convainquit de construire des écoles ouvertes à tous dans chaque village. Et même si ce projet fut remis en question quelques décennies plus tard, il marqua l’âme de la France.

En 807, Charlemagne obtint du calife de Bagdad le droit de garder les lieux saints par les Francs. Ainsi, les chevaliers de Francia devinrent les protecteurs du Saint-Sépulcre (9) au temps des Croisades. Ainsi naquit le mythe des Chevaliers-gardiens, à l’origine plus tard, des futures confréries des moines-soldats, qui participèrent aux Croisades. La France mystique, guerrière et politique en était à sa première mouture.

À la fin du Xe siècle, avec Hugues Capet (987-996), Francia, le pays des Francs devint la France. Le roi renonça à la Lotharingie (10) et choisit de régner sur la partie occidentale de l’ancien empire de Charlemagne. Il devint le roi de tout ce peuple, réuni dans une nation. Le temps des rois de France était maintenant arrivé.

Gloire et douceur

Le baptême du roi Clovis 1er à Reims, par l’évêque Rémi, provoqua l’union du monde germanique, de loi salique avec l’héritage antique géré par l’Église.

Le baptême du roi Clovis 1er à Reims, par l’évêque Rémi, provoqua l’union du monde germanique, de loi salique avec l’héritage antique géré par l’Église.

En fait, depuis le baptême de Clovis 1er, la royauté française était l’héritière d’un ancien pacte, illustré par l’intercession d’une colombe portant l’huile sainte du Saint-Esprit, qui sera l’onction du Roi. Elle devint l’unique monarchie européenne qui put se prévaloir d’un pacte direct avec Dieu. La force du Roi de France était d’abord religieuse, intimement liée à sa personne. Cette onction surnaturelle fit du Roi le médiateur entre Dieu et le peuple.

La société féodale influença profondément l’âme de la France. Le roi était un roi-prêtre, oint du Seigneur, qui avait le pouvoir de faire des miracles et de guérir les maladies.

Dès le XIe siècle, le royaume de France apparut comme la clé de voute de la civilisation européenne. La société féodale s’installa en Europe avec ses trois ordres : ceux qui prient (prêtres), ceux qui combattent (chevaliers) et ceux qui travaillent (paysans). La nouvelle royauté installa dans l’imaginaire du peuple un triple pacte entre Dieu, le Roi et le Peuple.

L’idée du Droit divin naquit, celui des hommes qui étaient au-dessus des autres, protecteurs du Bien.

En 1009, le Saint-Sépulcre fut profané. En 1095, le moins clunisien Eudes de Chatillon, futur pape Urbain II, lança le cri à Clermont : «Il faut délivrer Jérusalem !». Adhémar de Monteil, évêque de la ville du Puy, dirigea la première croisade. L’âme de France voyagea en Orient. Au milieu de cela, apparut les premières chansons de Geste, dont la Chanson de Roland (11). Elle apporta à l’âme guerrière de la France son pendant, avec la naissance de son expression «Douce France. La gloire se mêle à la douceur. […] Il vaut mieux mourir à l’honneur que à honte vivre .[…] Que jamais de France ne sort la gloire qui s’y est arrêtée».

Dans un prochain article, Fernand Schwarz s’attachera plus particulièrement à la période du XIIe-XIIIe siècle, qui vit la naissance de la notion de Roi de France.

Par Fernand SCHWARZ

(1) Auteur de L’âme de la France, Histoire de la Nation des origines à nos jours, éditions Fayard, 2007, 608 pages

(2) Figure allégorique de la République française donnée d’abord de façon clandestine en 1948 pour désigner la République puis de façon plus officielle en 1877

(3) de 1100 av. J.-C. vers 800 à 700 av. J.-C.

(4) Code de loi élaboré en latin définissant les règles à suivre en matière d’héritage notamment en ce qui concerne les successeurs au trône

(5) Historienne latiniste, spécialiste de la littérature chrétienne et de l’Antiquité tardive, auteur de Des Goths à la nation gothique : Les origines de l’idée de nation en Occident du Ve au VIIe siècle, éditions Belles Lettres, Collection Histoire, 1984, 700 pages

(6) Extrait de la conférence sur le thème Qu’est-ce qu’une nation ? donnée par Ernest Renan à la Sorbonne en 1882

(7) Joseph Ernest Renan (1823-1892), écrivain, philologue, philosophe et historien français

(8) Alcuin d’York (730-804), savant et religieux anglais, l’un des principaux amis et conseillers de Charlemagne et l’un des artisans importants de Renaissance carolingienne au VIIIe et IXe siècle. Il développa l’éducation et la pratique de la langue latine

(9) Tombeau du Christ à Jérusalem

(10) Royaume de Lothaire, arrière-petit-fils de Charlemagne. Constitué en 855, il s’étendait entre les vallées de la Meuse, de l’Escaut, du Rhin, jusqu’à la mer du Nord

(11) Poème épique (de 4000 à 9000 vers selon les versions) et chanson de geste (fin du XIe siècle) attribué sans certitude à Turold et qui raconte les aventures du chevalier Roland

 

Bibliographie

Ame de la France, Max GALLO, éditions fayard, 2007, 608 pages

Rois de France, La carte d’identité de 65 rois de France, Jean-Baptiste SANTAMARIA, Éditions First, 2006,160 pages

Le petit livre des rois de France, Guillaume PICON et Katia BOUDOYAN, éditions Chine, 2009, 207 pages