La politique, l’art de conduire ?

L’auteur s’interroge sur le sens de la politique : l’art de conduire les hommes. Aujourd’hui, qui conduit qui et avec quelle sagesse ?

 C’est une science et aussi un art : une science parce qu’elle demande des connaissances précises et définies dans la conduite des hommes ; un art, parce qu’il faut une excellente inspiration pour savoir appliquer les règles de la science…
Quel est l’objet de la politique ? La conduite des peuples, mais une conduite qui tient beaucoup de l’éducation ; il s’agit d’enseigner aux hommes un chemin de verticalité qui les arrache à la douleur de l’ignorance et les élève jusqu’au sommet du destin humain.

Pour que cette conduite soit légitime, conduit ou dirige celui qui sait le faire ou celui qui peut le faire, parce qu’il est passé par l’épreuve préalable d’avoir appris à se conduire lui-même. Celui qui ne peut ni ne sait le faire est conduit. Il n’y a ni privilège ni déshonneur à conduire ou à être conduit ; simplement, chacun est à sa place.

Si, faisant appel aux images utilisées par tous les grands prédicateurs que le monde a connus, on compare les peuples à un troupeau, qui conduit qui ? Est-ce le berger qui conduit les brebis ou les brebis qui conduisent le berger ?

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 Qui conduit et avec quelle sagesse ?

Présentées ainsi, les choses paraissent d’une simplicité enfantine, mais dans les filets de Maya tout se complique. Et la politique s’est compliquée à un point inconcevable.

En premier lieu, il est presque impossible de parler de peuples, et encore moins de les comparer raisonnablement avec des troupeaux. Il n’y a plus de bergers ; il ne reste que des brebis. Et alors, quelle est la brebis qui dirige, si toutes sont plus ou moins égales et que toutes sont portées par la même ambition de sortir du lot ?

En second lieu, il n’y a pas de sagesse pour conduire ; il n’existe que des opinions, et les opinions sont aussi changeantes que les vents car elles ne s’appuient pas sur la vérité mais sur des modes, des caprices, des convenances, des besoins.

Enfin, il n’existe aucun but vers lequel conduire les peuples. Conduire des hommes ? Pour quoi faire ? Où ? Voilà pourquoi il n’y a pas de conduite, voilà pourquoi les états connaissent l’échec, voilà pourquoi il ne reste qu’une accumulation d’hommes et des tentatives de sociétés.

La politique, l’art du déguisement

Nous ne nous référerons donc pas à la politique – science et art – mais au jeu de déguisements auquel on se livre habituellement sous son nom.

Chacune des brebis du troupeau joue à se déguiser en berger, avec plus ou moins de succès, et toutes les brebis attendent leur tour pour s’exhiber avec des vêtements et des attributs qui ne lui appartiennent pas. Mais qu’importe, s’il n’y a pas de berger ?

Le mensonge et la fausseté commandent et sont la règle du jeu ; peu importe comment, il faut déguiser la vérité, et qu’on comprenne bien que nous ne faisons référence à aucune vérité absolue, mais à la pure et simple vérité qui vient de la concordance entre ce qu’on dit et ce qu’on fait… Ceux qui se déguisent dans ce jeu trompent consciemment, cependant pas à la façon de Maya qui séduit ses petits enfants pour les retenir sur terre et les aider à vivre, mais à travers une manipulation dangereuse qui met en danger la vie des autres.

On joue à grandir mais ce qu’on fait en réalité, c’est grossir. On ne grandit pas vers le haut, il n’y a pas d’expansion verticale dans laquelle l’homme puisse s’exprimer dans tous les plans de son être ; on se déplace horizontalement, en inventant quantités de parures pour simuler une ascension difficile au pouvoir.

Il n’y a pas vocation de service ; il y a désir de commerce. Celui qui se déguise en berger ne le fait pas pour aider les autres là où cela lui est facile, il essaie au contraire de tirer tout le bénéfice possible que lui offre cette situation de fraude.

Comble de danger, ce jeu de déguisements et de mensonge est dépourvu d’idéologie ; à part l’avantage personnel de ceux qui disent conduire, on ne trouve pas d’autre finalité. Maya aussi se déguise et trompe, certes, mais son idéal est profond : elle veut perpétuer les formes de vie, pas pour elle-même mais pour la vie en soi, pour tous les êtres vivants, pour pérenniser la nature.

À aucun moment de ce jeu politique on ne trouve d’élément orienté vers l’homme subtil, celui qui n’est pas fait de chair et d’os ; il n’y a rien pour son âme, rien pour qu’il soit mieux éduqué, rien pour l’avenir, parce que les brebis déguisées n’ont pas le temps de penser à ce qui arrivera demain. Elles se sont déguisées aujourd’hui, et le bénéfice de leur déguisement doit être encaissé aujourd’hui.

Maya est une grande politique de la vie. Elle sait conduire ses hommes, elle sait comment elle le fait, pourquoi elle le fait et vers quoi elle les dirige. Maya les éduque en jouant, et leur procure des expériences en les amusant.

Mais Maya s’effraie du jeu que jouent les hommes… Ou bien serait-ce que, lorsqu’arrive la dernière heure d’une civilisation, Maya emmêle et fige les fils de la conduite politique, pour que l’édifice périsse, tandis que nous, humains, continuons avec la sensation que nous sommes en train de diriger et de sauver le cours des choses.

 Par Délia STEINBERG GUZMAN
(1) Dans le philosophie hindoue, mot sanscrit, représentant l’illusion avec apparene de réalité
 Texte extrait des Jeux de Maya, Délia STEINBERG GUZMAN, éditions Les 3 Monts, 2004
N.D.L.R. Le titre, le chapeau et les intertitres ont été rajoutés par la rédaction