« La poésie de la vie n’est pas algorithmisable »

Dans son dernier livre, Edgar Morin (1) nous livre une sorte de testament philosophique et scientifique, d’une rare poésie. Malgré ses 90 ans passés, il garde l’émerveillement d’un jeune enfant. Il nous confronte à la nécessité de dialoguer avec le mystère. Rassurez-vous, il n’est pas tombé sous l’emprise d’un délire mystique ni sous celle du scientisme ou du créationnisme. Ses réflexions sont d’une grande lucidité. Il définit les deux aventures qui s’offrent à l’homme du XXIe siècle.

Le contact avec l’infini transforme les sociétés et nous-mêmes

Le contact avec l’infini transforme les sociétés et nous-mêmes.

« L’une cherche à l’extérieur à dévoiler, voire à posséder, les secrets du monde physique, de la vie, de la structure. Elle a développé une science capable de tout connaître, mais incapable de se connaître, produisant aujourd’hui, non seulement des élucidations bénéfiques mais des aveuglements malfaisants et des pouvoirs terrifiants. L’autre aventure cherche à l’intérieur de soi, à se connaître, à méditer sur ce qu’on sait et ce qu’on ne sait pas, à se nourrir de poésie vitale, à ressentir le mouvant, le beau, l’admirable »
Il précise que la première est une aventure conquérante basée sur la trinité science/technique/économie et que la seconde est l’aventure de la philosophie, de la poésie, de la compréhension, de la compassion. La première est extérieure et la seconde réclame l’éveil de l’homme intérieur.

Edgar Morin nous rappelle qu’une société humaine dirigée par la loi de l’algorithme ne conduirait pas au surhumain mais à l’inhumain. On ne peut pas éliminer l’incertitude propre à l’aventure humaine. Les choses essentielles échappent toujours au calcul : « la poésie de la vie n’est pas algorithmisable ».
L’auteur propose, — et nous ne pouvons que le soutenir —, la régénération d’un humanisme à l’échelle planétaire et enraciné dans la Terre patrie.
Nous devons accepter la part de mystère de l’existence. « L’inconnu est énigme, l’inconnaissable est mystère ». Il affirme que « la créativité est mystère ! ». Il associe la créativité à un état de transe ou de possession que nous appelons souvent inspiration.

Comme l’explique très bien Nicolas Truong (1), « Edgar Morin en est convaincu, il y a une créativité du vivant qu’une partie de la science occulte, par crainte de tomber dans l’obscurantisme du créationnisme, qui fait tant de dégâts au moment même où triomphent populisme et complotisme ».
Il nous invite à intégrer les contradictions et à adopter une posture dialogique pour que science et raison, science et poésie puissent dialoguer ensemble.
Selon Edgar Morin, « Une création humaine est une combinaison de transe et de conscience, de possession et de rationalité ».
Ce qui est merveilleux dans cette définition, c’est que, bien que l’on ne puisse pas connaître rationnellement le mystère, on peut le vivre et le faire partager.
Comme l’explique très bien Luc Bigé (3), le contact avec l’infini transforme les sociétés et nous-mêmes. Il nous apprend à déconditionner notre imaginaire, pour changer notre interprétation du monde, nous ouvrir à d’autres dimensions de conscience, intérioriser nos expériences et partager la véritable aventure humaine.

(1) Connaissance, ignorance, mystère, Éditions Fayard, 2017, 192 pages
(2) Edgar Morin dialogue avec le mystère, paru dans le journal Le Monde du 14 mars 2017
(3) Lire Ré-enchanter le monde, changer notre vision de la réalité, paru dans la revue Acropolis n°285, mai 2017. Lire également le second article de Luc Bigé, Ré-enchanter le monde, retrouver un sens, page 8
Par Fernand SCHWARZ
Président de la Fédération Des Nouvelle Acropole