La naissance de l’harmonie

Qu’est-ce que l’harmonie ? L’équilibre entre des opposés mais également la capacité de s’unir à l’autre, dans une longue chaîne que forme l’humanité. Une quête au quotidien.

L’harmonie est une façon de se référer à la Concorde, et la Concorde fait toujours appel au cœur. Pas aux émotions turbulentes qui nous agitent sans que nous puissions trouver de soulagement mais au merveilleux équilibre qu’exerce le cœur sur tout le corps humain, et plus largement, à tous les niveaux d’expression. Il y a concorde dans un corps sain, il y a concorde dans les sentiments purs et clairs, il y a concorde dans les idées bien assimilées et combinées entre elles ; il y a concorde quand nous arrivons à percevoir l’immensité de l’univers et la petite mais active participation qui est la nôtre en son sein.

L’union des contraires

Harmonie est considèrée comme la fille d’Aphrodite (déesse de l'Amour) et d’Arès (dieu de la Guerre)

Harmonie est considérée comme la fille d’Aphrodite (déesse de l’Amour) et d’Arès (dieu de la Guerre)

Il y a plusieurs versions du mythe, desquelles la plus courante la considère comme la fille d’Aphrodite et d’Arès, comme si les deux divinités constituaient une paire d’opposés, en faisant respectivement de l’amour et de la guerre des synonymes de vie et de destruction.
Néanmoins, Aphrodite peut assumer plusieurs rôles : l’Aphrodite Pandémos qui personnifie l’ordre et l’union entre tous les humains, et l’Aphrodite Ourania, née de l’écume de la mer et image de l’amour céleste. Elle établit la concorde entre le ciel et la terre et, de la même manière, apporte la concorde aux humains qui font de l’amour un instrument d’union, tant sur le plan terrestre que sur le plan sacré, et également entre l’un et l’autre, puisque ciel et terre coexistent en tous.

Il se passe la même chose avec Arès qui, d’une part, est en relation avec la férocité de la guerre et d’autre part, peut symboliser la guerre que chacun livre à l’intérieur de lui-même, entre défauts et vertus, batailles pas très définies car les vainqueurs dépendent de la force de volonté de chaque être humain.

La terreur et la peur, fils de l’Amour et de la Guerre

Le plus intéressant est que, de cette alliance entre Aphrodite et Arès, entre l’Amour et la Guerre, naissent des enfants de catégories très contradictoires : Deimos et Phobos, la terreur et la peur, et la sublime Harmonie. Aujourd’hui encore, on conserve les noms de Deimos et de Phobos pour les satellites de la planète Mars (l’Arès romain). Et l’Harmonie est la paix qui calme tous les esprits.
Nous voyons là le portrait de tous les humains que nous sommes et qui, d’une manière ou d’une autre, devons-nous confronter à des situations de peur et de terreur, surtout dans nos propres guerres intérieures. Qui n’a pas senti la peur au moment de prendre des décisions importantes, en devant choisir entre une option ou une autre dans la vie, devant des difficultés, devant la crainte de perdre ce que nous avons ? Qui n’a pas senti la terreur paralysante de se voir devant des situations désespérées, en découvrant que la vie n’est pas aussi facile qu’on nous la montre, qu’autour de nous abondent la douleur et l’injustice sans que nous puissions faire grand-chose pour y remédier et, surtout, sans savoir pourquoi elles existent et comment les éviter ? Pourquoi continuons-nous à nous opposer les uns aux autres pour des motifs insignifiants ? Pourquoi voyons-nous chez les autres d’abord la mauvaise intention avant la bonne ?

Parce que nous sommes fils de la Guerre, et parce que ses deux fils sont dans nos natures.

Atteindre l’harmonie

Mais nous sommes aussi les fils de l’Amour et il est certainement possible d’atteindre l’Harmonie. La générosité, la bonne volonté, le désir de se rapprocher de tous et d’essayer de les comprendre, constituent le fléau de la balance de l’Harmonie. Nous aident également la beauté, le désir de faire le bien, le besoin de chercher la vérité même si c’est pas à pas. L’Harmonie apporte une telle quantité de lumière que les ombres de la peur et de la terreur commencent à se diluer peu à peu. Ne restent que la guerre intérieure sacrée, cet étrange personnage de la Bhagavad-Gîtâ (1) que nous connaissons comme Arjuna, et le cœur ouvert à l’amour de celui qui, ayant vaincu dans sa propre bataille, détruit la discorde. Si l’Harmonie est la Concorde, son côté opposé et nuisible est la Discorde (Eris).

Rien n’est plus maléfique que la discorde. Alors que la peur et la terreur font couramment partie de notre nature subconsciente, comme produit de nos craintes et de nos erreurs, de nos déceptions et de nos lâchetés, la discorde possède un point dangereux de conscience active : c’est le besoin de semer la désunion entre les autres pour renforcer sa propre auto-affirmation inexistante.

Selon la tradition, Harmonie a reçu le jour de son mariage un collier qui portait malheur à celui qui le possédait. Il passa des uns aux autres et peut-être circule-t-il encore de par le monde. Il est naturel de concevoir que ce collier, formé de maillons d’union et d’équilibre, apporte le malheur à ceux qui cherchent uniquement le collier en tant que richesse, à ceux qui ne veulent partager avec personne ou à ceux qui se satisfont d’un seul maillon, perdant ainsi le sens de l’unité et la valeur de la transmission de la chaîne complète.

Par la sage union des opposés, par la sage capacité d’unir un maillon à un autre, en formant la longue et enrichissante chaîne de l’humanité, nous arriverons à l’Harmonie. Ce n’est pas la conquête d’un jour ; c’est la Guerre philosophique du héros quotidien.

En vérité, nous sommes tous les hérauts de la lutte intérieure et de l’éclat de l’amour ; c’est pourquoi nous pouvons mettre un peu d’équilibre dans nos vies et la divulguer en plénitude.

Traduit de l’espagnol par M.F. Touret
N.D.L.R. Chapeau et intertitres rajoutés par la rédaction
(1) Partie centrale du poème épique Mahabharata, traduit par « Chant du Bienheureux » ou « Chant du Seigneur ». Un des écrits fondamentaux de l’hindouisme. À travers la conquête de la ville céleste Hastinapura par deux familles opposées Les Pandavas et les Kuravas, c’est la conquête de soi-même et du choix d’agir qu’il s’agit
Par Délia STEINBERG GUZMAN