La maraude, une action qui ne s’improvise pas

«La solitude et le sentiment de n’être pas désiré sont les plus grandes pauvretés.» Mère Teresa

L’hiver est une saison difficile pour les personnes sans-abri qui vivent dans la rue, notamment quand il fait froid. Il existe des associations qui organisent des maraudes pour aller à leur rencontre. Ces sorties sont soigneusement préparées car contrairement à ce que l’on pourrait penser, aller à la rencontre des sans-abri, cela ne s’improvise pas.

En 2002, 20 000 à 30 000 personnes sans-abri, nomades à Paris, ont été recensées (1). En 2011, 250 000 personnes environ ont été privées de logement en France (2). De novembre 2006 à mars 2007, 91 personnes sans-abri sont décédées en Ile-de-France (3).

Préparation de la maraude

Préparation de la maraude

Chaque jour une ou plusieurs personnes de la rue meurent, ce dont la presse parle rarement, et l’hiver fait des ravages : 79 morts ont été comptabilisés du 1er janvier au 15 mars 2012 (3). Face à cette situation, il est impensable de rester sans rien faire et des volontaires de l’espace Le Moulin (Paris 5e arrondissement) et d’Antony (92), organisent chaque semaine, en hiver, des sorties pour aller à la rencontre des personnes sans-abri. Mais aider les personnes dans la rue ne s’improvise pas. La préparation de matériel est nécessaire ainsi que la préparation humaine des équipes, afin de rendre l’action efficace et utile.

Une préparation technique et morale

Les volontaires se préparent à sortir dans la rue. Pour ceux qui effectuent cette sortie pour la première fois, les responsables de la maraude leur rappellent les finalités : aider les personnes démunies là où elles se trouvent afin de leur apporter le nécessaire pour les besoins vitaux et surtout un peu de chaleur humaine, le temps d’une soirée.
Ensuite s’effectue la préparation des sacs : produits d’hygiène, de rasage, quelques sous- vêtements, de la nourriture et une soupe ou un café chaud, pour assurer les besoins de base.

Pour approcher ce «monde» il faut rentrer dans un autre espace-temps, bien se rendre compte que les personnes vivant dans la rue ont perdu le lien avec elles-mêmes (pour elles, une blessure corporelle devient «normale», elles perdent la sensation du chaud et du froid, tout comme le sentiment d’être utiles) et avec les autres, la communication devient difficile, voire absente. Nous prenons alors le temps d’ouvrir quelques portes.

Pour commencer, nous devons nous protéger : mettre des pansements sur les blessures aux mains et se laver les mains régulièrement. La nuit particulièrement, il faut respecter les consignes de sécurité : rester ensemble, écouter les consignes du responsable de maraude. Au-delà des règles indispensables données lors des réunions de préparation, nous essayons de faire passer avant tout le sens du lien social, l’ouverture du cœur et la capacité d’écoute. Cela débute par le lien qui unit les volontaires entre eux : faire connaissance avec les autres, apprendre à travailler en équipe, découvrir un lieu et un itinéraire. C’est une véritable initiation.

Un échange authentique

Nous n’allons pas dans la rue pour se donner bonne conscience ni se faire plaisir par une sortie, mais pour aller à la rencontre des personnes sans-abri, recevoir ce qu’elles peuvent nous donner. Bien souvent elles sont très loquaces et joyeuses. Dans cette aventure, nous devons également rester connectés à nous-mêmes, à l’état émotionnel dans lequel nous nous trouvons : nous observer, savoir ce que nous ressentons, ce que nous désirons… parfois malgré nous. Le monde de la rue peut se révéler difficile et «menaçant», il faut une bonne préparation avant de s’y plonger ; nous y trouvons également des trésors et un rapport simple avec ceux qui sont dépouillés de biens car bien souvent, avec ceux qui n’ont plus de masque social superflu, le rapport est franc et naturel. Nous devons retrouver le sens de l’humain, du naturel, de la relation simple et authentique. Nous ne sommes pas des sauveurs et ils ne sont pas des victimes. C’est une rencontre entre deux êtres humains, tout simplement. Se sentant en confiance, la personne sans-abri peut aller plus loin dans le dialogue et nous confier ce qui est vraiment important pour elle, ou encore aborder son histoire, ce qui est un terrain toujours délicat. Le volontaire lui, se contente d’écouter, pose peu de questions, juste ce qu’il faut pour permettre à la personne d’exprimer ce qui est important.

Au retour, les responsables de la maraude et les volontaires effectuent un tour de table : le vécu extérieur, le ressenti intérieur, les émotions, les conflits… La rue secoue un peu mais le plus souvent, c’est une joie sincère qui domine. Le fait de donner, d’aimer, d’aller là où le besoin se fait sentir, de dépasser ses peurs, de rester unis, réchauffe le cœur et l’âme… Une petite action qui nous fait dépasser les clivages et les barrières invisibles.

 Par Antoine ROCHEFORT
(1) Selon l’ethnologue-psychanalyste Patrick Declerck, Les naufragés, éd. Plon, 2002 
(2) Selon une compilation 2002-2008 de l’INSEE parue en janvier 2011 
(3) D’après le collectif Les Morts dans la Rue (www.mortsdelarue.org)

Les actions de maraude se déroulent le dimanche soir
Informations et réservations :

Nouvelle Acropole Paris 5
Espace Le Moulin
48 rue du Fer-à-Moulin – 75005 Paris
Tél. : 01 42 50 08 40
www.na-paris5.fr

 «Un sourire coûte moins cher que l’électricité, mais donne autant de lumière.» Abbé Pierre

 

Barbara, membre du centre Nouvelle Acropole d’Antony, participe régulièrement aux actions de maraude organisées par l’Espace Le Moulin. Elle apporte son témoignage :

 

La maraude, un moment de partage

Cela fait très longtemps que j’avais envie de m’impliquer dans les maraudes mais j’avais souvent peur de ne pas être à la hauteur, d’être trop fragile émotionnellement, et puis je ne savais pas vers qui me tourner pour faire la démarche. Quand j’ai appris que l’association Nouvelle Acropole organisait des maraudes, j’ai compris que c’était le moment pour moi de saisir cette opportunité. Et je ne le regrette pas. Pendant les sorties, tous mes doutes et tergiversations s’effacent. Ce n’est plus le moment de penser mais celui d’agir. Et je me trouve simplement là où je dois être. Je vis un moment simple de partage avec des personnes qui sont ni plus ni moins comme moi, excepté qu’elles n’ont pas la chance d’avoir de logis… Les maraudeurs ne sont pas des sauveurs, mais seulement des humains à l’écoute d’autres humains. Parfois nous rappelons aux personnes sans-abri qu’elles ont une identité et méritent le respect des autres, parfois ce sont elles qui nous enseignent les valeurs profondes de la vie.
Les maraudes sont utiles à tous : elles aident chacun, maraudeur, sans-abri et même le passant étonné, à exprimer son humanité.