Hegel, un système de tous les savoirs

Friedrich Hegel fut reconnu de son vivant comme l’un des plus brillants esprits de son temps. Il construisit pas à pas un système complet embrassant le droit, la psychologie, l’esthétique, la religion et l’histoire.

 

la beauté artistique réalise l’accord entre le sensible et l’intelligible, entre le matériel et le spirituel.

la beauté artistique réalise l’accord
entre le sensible et l’intelligible, entre le matériel et le spirituel.

Friedrich Hegel chercha à élaborer une philosophie qui soit une véritable science de la connaissance. Il partit du constat que les hommes aspirent toujours à l’Infini et que ce désir demeurant insatiable, ils finissent par s’affronter dans une lutte multiforme. Il chercha donc à découvrir ce qui pourrait réconcilier l’homme avec l’Absolu – voire avec Dieu – et c’est de ce principe, notamment, que naquit sa célèbre dialectique.

Un philosophe idéaliste

Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) est né à Stuttgart, en Allemagne, dans un milieu d’origine plutôt modeste. Ses professeurs le sensibilisèrent très tôt aux idées de la philosophie allemande des Lumières, toute pénétrée de l’idéalisme de Kant. À 18 ans, il entra au séminaire protestant de Tübingen et devient le compagnon de Schelling (1) et d’Hölderlin (2). Tous trois lurent avec intérêt les auteurs grecs, Spinoza et Kant, et se passionnèrent pour Rousseau et les grands poètes, tels Goethe et Schiller (3). Quand éclata la Révolution française, ils s’enthousiasmèrent pour l’évènement et plantèrent un Arbre de la Liberté à titre de symbole.

En 1793, au terme de ses études, Hegel n’ayant pas la vocation de pasteur, il prit un poste de précepteur à Berne, puis à Francfort où il rédigea ses premiers écrits. Alors adepte de Kant et du philosophe allemand Fichte (4) qui s’intéressait au droit et à la science, il découvrit également Hume (5) et Montesquieu.

Puis, las d’être précepteur, il tenta de trouver un poste à l’université d’Iéna, où enseignait déjà avec succès son ami Schelling. Son séjour à Iéna fut particulièrement stimulant sur le plan intellectuel : il publia La Différence entre les systèmes philosophiques de Fichte et Schelling. En 1806, il publia la Phénoménologie de l’Esprit, où il entreprit d’exposer le développement de la pensée universelle. Dans la préface, il attaqua les idées de Schelling, ce qui mit un terme à leur amitié. En 1809, il rédigea à Nuremberg son ouvrage capital, La Science de la logique et obtint enfin, en 1816, une chaire à l’Université de Heidelberg. A partir de l’année suivante, il enseigna à Berlin où sa réputation ne cessa d’augmenter. Mais le roi de Prusse ne l’appréciait guère. Au sein même de l’Université, on l’accusa d’hérésie, de panthéisme, voire d’athéisme.

En 1830, il publia l’Encyclopédie des sciences philosophiques. Ce fut sa dernière œuvre. Elle rassemblait tout le système de sa pensée et montrait comment l’Idée, en se présentant sous la forme de la Logique, sort de son abstraction pour s’incarner dans la Nature, avant de s’en extraire et de se recueillir sous la forme de l’Esprit.

La contradiction, processus de la dialectique

Hegel s’attacha très tôt à développer un système de pensée conforme à la raison, qui soit à la fois logique et vérifiable. C’est sur ces bases qu’il élabora sa théorie de la dialectique, une marche interne de la pensée par contradictions, surmontées selon un rythme ternaire : dans ce rythme, l’affirmation et la négation se dépassent et se conservent dans un troisième élément.

Hegel donna une illustration de son principe de réflexion dans la Préface de la Phénoménologie de l’Esprit, et expliqua comment, dans les différents stades de la maturation de la fleur par exemple, la plante reste toujours elle-même, malgré les circonstances et ses transformations qui la font changer d’apparence : «Le bouton disparaît dans l’éclatement de la floraison, et on pourrait dire que le bouton est réfuté par la fleur. À l’apparition du fruit, également, la fleur est dénoncée comme un faux être-là de la plante, et le fruit s’introduit à la place de la fleur comme sa vérité. Ces formes ne sont pas seulement distinctes, mais encore chacune refoule l’autre, parce qu’elles sont mutuellement incompatibles. Mais, en même temps, leur nature fluide en fait des moments de l’unité organique dans laquelle elles ne se repoussent pas seulement, mais dans laquelle l’une est aussi nécessaire que l’autre, et cette égale nécessité constitue seule la vie du tout.»

Il appelait Aufhebung le concept évoquant le fait qu’il n’y a rien de statique dans l’être et le devenir de la plante, tout comme dans l’être et le devenir de l’individu et du monde. Ce concept n’a pas d’équivalent linguistique en français ; il signifie à la fois négation, abolition, abrogation ou suppression, mais aussi conservation ou maintien. Hegel l’utilisa pour indiquer comment, dans le travail de la dialectique, les moments niés sont pourtant conservés afin d’exprimer une totalité vivante, ou, en d’autres termes, pour signifier que tout principe vivant et unifié contient en lui-même sa propre dualité.

Pour Hegel, tout ce qui est réel obéit à ce principe, que ce soit dans la nature, dans l’histoire ou dans la pensée.

L’esthétique, l’accord entre l’art et l’esprit

Hegel vit dans l’art l’apparition de l’Absolu sous la forme de l’intuition, comme ce sera plus tard le cas pour Schopenhauer. Il considérait que la beauté artistique est «deux fois née de l’esprit», une première fois comme représentation mentale, une seconde comme représentation artistique, concrète, de l’image psychique. Elle réalise l’accord entre le sensible et l’intelligible, entre le matériel et le spirituel.

Art et esprit appartenant pour lui au même registre, Hegel s’autorisa à la fois à légitimer l’esthétique et à faire primer en son sein l’idée, l’universel. Poursuivant sur sa lancée, il revint implicitement à Platon en rediscutant la notion d’apparence appliquée à l’art : l’apparence ne saurait être trompeuse mais constitue au contraire « un moment essentiel de l’essence ». L’art serait en somme à la fois apparence et esprit, l’esprit dans le sensible : «L’art creuse un abîme entre l’apparence et illusion de ce monde mauvais et périssable, d’une part, et le contenu vrai des événements et phénomènes d’une réalité plus haute née de l’esprit. C’est ainsi encore une fois, que loin d’être, par rapport à la réalité courante, de simples apparences et illusions, les manifestations de l’art possèdent une réalité plus haute et une existence plus vraie», écrivit-il dans son Esthétique.

 La philosophie de la religion, rapports entre la religion et l’État

Dans ses réflexions concernant la religion, Hegel s’inspira des systèmes religieux qui cherchèrent à résorber la déchirure entre le fini humain (source de désespoir) et l’infini divin (source d’espoir mais inaccessible) pour le mieux-être des individus. La Grèce ancienne, qui était l’une de ses sources d’inspiration, lui sembla avoir particulièrement bien réussi cette difficile harmonie. En effet, le destin de l’homme y était lié au destin de la cité et la religion civique assurait la transition d’un espace mental à l’autre, du fini à l’infini, en toute harmonie. La religion y était le ciment de l’État et garantissait l’unité du tout. Sa réflexion fut donc attirée dès les origines sur les relations que doivent entretenir la religion et l’État.

Hegel expliqua qu’à l’inverse de ce qui s’était produit en Grèce, le christianisme avait imposé une rupture entre le fini et l’infini ; le Dieu transcendant des Juifs et des Chrétiens demeurant étranger à ses créatures que sont l’homme et la nature. Le christianisme était pour lui dans l’incapacité apparente de réconcilier Dieu et le monde.

C’est pourquoi tout le système de Hegel visait à la réconciliation du christianisme et de l’homme, du christianisme et du monde, du christianisme et de l’État, sur le modèle grec.

La philosophie de l’Histoire, un sens manifeste

Hegel avait également une haute idée de l’importance de l’Histoire. Il était à l’écoute de son temps et fut le témoin d’une époque riche en événements : la Révolution française, l’Empire, les guerres européennes et les changements institutionnels. Il chercha à comprendre le pourquoi de l’Histoire, ses ressorts. Il était persuadé que la réalité nous est intelligible, qu’un sens se manifeste dans l’Histoire et que l’histoire humaine progresse vers un but précis.

Hegel voyait en fait dans l’accomplissement de l’Histoire la manifestation de l’Esprit Absolu ; il affirmait l’existence d’un Dieu conçu comme esprit infini se réalisant à travers l’Histoire. Ainsi, les actions de certains hommes, des «personnalités de l’histoire universelle», comme Alexandre le Grand ou Napoléon par exemple, seraient au service de l’Histoire et de ses propres fins. Ils seraient assimilables à des guides pour les autres hommes : «Ils savent ce qu’il y a à faire et leur action est la bonne. Les autres doivent leur obéir, parce qu’ils sentent cela. Leurs paroles, leurs actions sont ce qui pouvait se dire et se faire de mieux», écrivit-il dans La Raison dans l’Histoire. Ainsi, certains individus auraient un rôle exemplaire à jouer auprès de leurs semblables, afin que l’Histoire s’accomplisse et mène les hommes vers leur destin.

L’État, rempart contre la terreur ?

Au niveau politique, Hegel a été parfois considéré comme l’apologiste de l’État. Il est vrai qu’il a affirmé que l’État est «l’idée divine sur la terre», mais il n’a jamais pensé que l’État apporterait la liberté absolue sur terre, comme l’ont prétendu certains révolutionnaires. Au contraire, à travers sa critique de la Révolution française, il n’a cessé d’anticiper les faits, à savoir qu’un tel État ne pouvait aboutir qu’à la terreur. En revanche, il a toujours pensé que l’État était le seul rempart contre la terreur, car il a vu dans celui-ci non pas un pouvoir, mais l’intelligence en acte de l’humanité décidant de s’auto-organiser et d’advenir à elle-même, en fournissant à la conscience collective une possibilité de mémoire et d’intelligence infiniment supérieure à celle dont peuvent disposer la famille et la société civile. Aussi est-il plutôt à ranger du côté des penseurs libéraux donnant du «temps au temps» afin que les hommes adviennent à eux-mêmes.

Hegel, quelle postérité ?

«Êtes-vous hégélien ?», telle était la question posée sous Napoléon III dans les milieux intellectuels. Hegel était le philosophe auquel tous les penseurs se référèrent, presque malgré eux. Sa philosophie s’est largement répandue en Europe. En Grande-Bretagne, sa pensée s’opposait au courant empiriste ; en France, elle s’est imposée grâce au philosophe spiritualiste Victor Cousin et devint vite la référence.

Sa philosophie, qui était conçue pour être un système ouvert, fut néanmoins transformée en forteresse par les hégéliens les plus conservateurs. Quand arriva la guerre de 1914-1918, Hegel devint pour beaucoup une sorte de «monstre», car il symbolisait à leurs yeux l’État allemand et son militarisme.

Alexandre Kojève, très intéressé par sa philosophie politique revalorisa sa pensée en France dans les années 1930 en offrant une relecture stimulante de ses œuvres à toute une génération de philosophes et penseurs : Jacques Lacan, Raymond Queneau, Georges Bataille… Mais après la Seconde Guerre mondiale, c’est essentiellement par le prisme du marxisme que les étudiants abordèrent son œuvre ; ensuite sa pensée fut récupérée par le libéralisme.

Enfin, il a inspiré de façon positive des penseurs plus proches de nous tels les philosophes Maurice Merleau-Ponty et Paul Ricœur (6) ou encore le philosophe anti-système Jacques Derrida.

 (1) Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling (1775-1854), grand représentant de l’idéalisme allemand, proche du romantisme. L’ensemble de sa vie intellectuelle fut marquée par la quête d’un système qui réconcilierait la Nature et l’Esprit, les deux versants, inconscient et conscient, de l’Absolu
(2) Friedrich Hölderlin (1770-1843), poète et philosophe allemand de la période classico-romantique
(3) Johann Christoph Friedrich von Schiller (1759-1805), poète et écrivain allemand
(4) Johann Gottlieb Fichte (1762-1814), philosophe allemand
(5) David Hume (1711-1776), philosophe, économiste et historien et l’un des plus importants penseurs des Lumières écossaises
(6) Voir article sur Paul Ricœur dans revue 237 (janvier 2013)
 par Brigitte BOUDON et Léonie BEHLERT

Principales œuvres de Hegel :

 – La Phénoménologie de l’Esprit, Éditions Flammarion – GF ; Philosophes – N°1493
– La Science de la logique, trad. par P.-J. Labarrière et G. Jarczyk, 2 vol. Éditions Kime
– Principes de la philosophie du droit, 2003, Éditions PUF, collection Quadrige
– Esthétique, Les classiques de la philosophie, Le Livre de Poche
– Leçons sur les preuves de l’existence de Dieu (1829), 1998, Éditions Aubier
– L’esprit du christianisme et son destin, Vrin, 2003
Leçons sur l’histoire de la philosophie Introduction : Système et histoire de la philosophie, trad. J. Gibelin, (1954), 2007, Éditions Gallimard, coll. Folio/Essais
– La philosophie de l’Histoire, 2009, Éditions Le Livre de Poche, coll. Les classiques de la philosophie

 Glossaire philosophique

ABSTRAIT/CONCRET
 : abstraire (du latin abstraere, détacher de) signifie, d’une façon générale, isoler des qualités ou des caractères pour les considérer à part.

Ce qui est «concret», au contraire (du latin concretus, condensé), c’est ce que l’on considère dans son aspect global, telle que l’expérience immédiate nous le livre. Chez Hegel, ce sont les apparences immédiates, et par là-même séparées de leur essence, qui sont «abstraites», tandis que le concret, c’est la réalité vivante, considérée dans ce qu’elle a d’essentiel.

 

AUFHEBUNG : ce mot réunit des significations contradictoires en un seul mot. Signifie à la fois négation, abolition, abrogation, suppression mais également conservation et maintien.

 

CONCEPT : c’est, avec celles d’idée et d’Esprit, l’une des notions fondamentales de la philosophie de Hegel.
Le Concept désigne la nature véritable de l’acte de penser. Selon Hegel, penser, ce n’est pas opposer une représentation, une idée, à ce qui est réel, l’essence des choses (leur définition générale), à leur être. Penser, c’est comprendre que l’essence (ou la vérité) doit se réfléchir dans ce qui est, qu’il n’y a pas de séparation absolue entre la pensée (comme activité du sujet pensant) et la réalité (comme objet à penser).

 

DIALECTIQUE  la dialectique désigne le mouvement même de l’idée ou de l’Esprit. Si l’Esprit doit se développer pour devenir ce qu’il est effectivement, on peut dire que ce sont les manques, les limitations (ce qui le nie ou le contredit) rencontrés par l’Esprit dans la conscience qu’il prend de lui-même, qui le poussent à s’exprimer dans des formes toujours nouvelles. C’est cette activité négatrice de ce qui le nie qui définit la dialectique.

 

ESPRIT : l’Esprit est ce sujet universel qui anime l’Histoire, qui s’exprime à travers elle. Alors que le Concept n’exprime que la vérité de la pensée pure, qui n’a affaire qu’à elle-même, l’Esprit exprime cette même vérité dans le cadre d’un monde que l’homme expérimente concrètement. C’est en ce sens que Hegel peut dire que l’Esprit est le «Concept concret». C’est la pensée qui prend corps, qui s’incarne, pourrait-on dire, en donnant naissance aux différents aspects de l’ordre culturel, en devenant Esprit du monde.

 

IDÉE : une notion à mettre en rapport avec celle de Concept. Elle désigne l’unité de l’objet et du sujet qu’implique le Concept, mais elle désigne cette unité portée à sa totale réalisation. Avec l’Idée, se trouvent mises en évidence les structures rationnelles grâce auxquelles le Concept accomplit effectivement cette unité avec ce qui est extérieur, dont il est la promesse. L’Idée réalisée traduit «l’unité de l’existence empirique du Concept».

 

NATURE :
elle est le second «moment» de la dialectique, c’est-à-dire du processus par lequel l’Absolu se développe et devient effectif. Au cours de cette seconde étape de sa réalisation, le sujet-Absolu, ou Idée, s’«extériorise», se «nie» (s’«aliène»), c’est-à-dire devient autre que soi afin de pouvoir se contempler et se comprendre. Dans un premier «moment», en effet, l’idée n’était qu’une «pure forme logique». Le Concept demeurait dans l’élément abstrait de la seule pensée. Lorsqu’elle devient «Nature», l’Idée prend la forme d’existences multiples, séparées les unes des autres. Mais il ne faut pas réduire la Nature pour autant à la seule matière. La Nature ne s’apparaît à elle-même comme «Idée» (troisième moment) que sous la forme de l’Esprit. Désormais «incarnée», l’Idée, devenue Nature, peut alors parvenir à l’existence «en soi et pour soi».

 

NÉGATIVITÉ : 
au sens large, la négativité est la «source interne de toute activité, de tout mouvement spontané, vivant ou
spirituel» Tout être porte en lui une puissance de négation qui l’amène à se «déchirer», et, par là même, le contraint à se dépasser. C’est en cela qu’il est vivant. La contradiction est, en effet, la «racine de tout mouvement et de toute manifestation vitale». Toute chose doit sortir d’elle-même et s’engager ainsi dans le changement. Plus généralement, il est dans la nature du «fini» (de tout ce qui vit et meurt) de se dépasser, de nier ce qui le nie, et de tendre à devenir infini.
En un sens plus étroit, la négativité est un «moment dialectique», celui de la négation de la thèse, c’est-à-dire l’«antithèse», laquelle ne détruit pas la thèse mais la transforme par la négation (ou relativisation) de son contenu particulier. Loin d’anéantir ce à quoi il s’oppose, le «négatif» permet donc de poser une vérité supérieure et de s’élever au point de vue de l’«Universel concret». La négativité est donc le principe du dépassement dialectique qui permet d’intégrer les éléments (partiels, par définition) de la vérité dans une «synthèse», c’est-à-dire une approche plus élevée et plus complète, autrement dit un point de vue plus proche de l’Universel.