Harry Potter ou l’héroïsme au quotidien

Harry Potter, dont le patronyme signifie potier en anglais, est-il celui qui forge son propre destin ou l’instrument d’un destin qui le dépasse ?

Harry Potter fait face à un destin inouï qui le conduit à vivre la plus exaltante des aventures, à la frontière des mondes où des créatures fantastiques s’invitent dans un collège anglais pour une épopée héroïque à coups de baguettes magiques sur fond de combat moral.

La double nature de l’homme : héros ou génie du mal ?

Harry incarne un garçon (presque) normal et une forme de « banalité du bien : la possibilité d’une action moralement juste, voire héroïque, dans des périodes sombres, possibilité qui est même offerte à des garçons malingres porteurs de lunettes en nickel »

Harry incarne un garçon (presque) normal et une forme de « banalité du
bien : la possibilité d’une action moralement juste, voire héroïque, dans des périodes
sombres, possibilité qui est même offerte à des garçons malingres porteurs de lunettes
en nickel »

Dans l’éternel combat de l’ombre et de la lumière, il est confortable de désigner le mal comme une entité totalement « noire » qu’on rêve d’anéantir définitivement, un démon malfaisant qui porterait toute la malignité du monde. Et pourtant, la double nature du héros est soulignée dès le départ dans le choix de la maison qui va l’accueillir au sein de l’école de magie de Poudlard : du fait de la malédiction de Voldemort, il porte sur le front la marque indélébile qui le lie à ce dernier. Harry choisira de rejoindre les valeureux élèves de Griffondor mais son aptitude à parler la langue des serpents l’apparente aussi aux fourbes et veules Serpentards, incontournables et indispensables adversaires de toute quête.

On peut donc établir un parallèle entre Voldemort et Harry. Le méchant n’est pas le mal absolu mais « de sang mêlé » :« Non seulement Voldemort n’est pas le mal absolu, c’est un individu sans importance qui comme tout un chacun tremble devant sa propre peur et bascule bêtement du mauvais côté » (1). Ce qui n’est pas sans rappeler la théorie d’Hannah Arendt (2) sur la banalité du mal. Le côté lumineux et le côté obscur de la force auraient donc la même origine : tout serait question d’orientation.

De son côté, Harry incarne un garçon (presque) normal et une forme de « banalité du bien : la possibilité d’une action moralement juste, voire héroïque, dans des périodes sombres, possibilité qui est même offerte à des garçons malingres porteurs de lunettes en nickel » (3).

Le sentier s’initie à l’intérieur

Dumbledore et Harry se sont trouvés comme le pédagogue et son disciple ; comme le maître et l’homme libre »

Dumbledore et Harry se
sont trouvés comme le pédagogue et son disciple ; comme le maître et l’homme libre »

Dans l’épopée de Harry Potter, le mal est symbolisé par la fracture de l’âme qui perd son intégrité au sens propre comme au figuré : la désintégration morale prend la forme des Horcruxes, (objets, animaux ou personnes qui abritent une fraction de l’âme déchirée). Voldemort va les utiliser comme des sortes de coffres-forts dans sa quête matérielle et vaine de l’immortalité.  Un peu comme Faust qui contracte un pacte avec le diable et vend son âme en l’échange de la réalisation de tous ses désirs. La réponse de la philosophie platonicienne rejoint les théories du psychanalyste C.G Jung là-dessus : le véritable Bien pour l’homme est de parvenir à s’unifier intérieurement à son Moi supérieur. C’est l’enjeu du parcours de Harry : retrouver et détruire les Horcruxes pour retrouver son intégrité et mener à bien le combat décisif contre les forces du mal. Il semble toutefois que l’acquisition de la connaissance soit indissociable de la douleur des épreuves. On ne peut se conquérir qu’en intégrant et transmutant notre zone d’ombre. Harry va vaincre le Seigneur des Ténèbres en acceptant de mourir à la part d’ombre qu’il porte (suite à la malédiction initiale) : en acceptant sa vulnérabilité et son destin, il gagne symboliquement l’immortalité et sort vainqueur du combat

La rupture ou le début de la quête

Harry suscite la compassion dès le début de l’œuvre : orphelin, (suite aux œuvres de Voldemort qui a assassiné ses parents en voulant le détruire), il a été recueilli par son oncle Vernon et sa tante Pétunia, jaloux et mesquins et qui le rejettent en raison de sa différence. Son cousin Dudley, bête et méchant, a fait de Harry son souffre-douleur. Harry dort dans un placard. On ne peut donc que se réjouir lorsque le bon géant Hagrid se présente le jour de ses onze ans pour le conduire à l’école de sorcellerie, marquant définitivement la rupture avec son environnement et scellant par là le destin dont il n’a pas encore conscience.

Les maîtres du héros

Harry rencontre son maître en la personne du directeur de l’école, Dumbledore, sorte de Gandalf.

Harry rencontre son maître en la personne du directeur de l’école, Dumbledore, sorte de Gandalf.

Harry va rencontrer son maître en la personne du directeur de l’école, Dumbledore, sorte de Gandalf (4) qui joue le rôle du maître socratique. « Dumbledore et Harry se sont trouvés comme le pédagogue et son disciple ; comme le maître et l’homme libre » (1). Harry a aussi un parrain, Sirius Black, militant comme lui, et tenu pour un hors-la-loi par les réactionnaires du ministère de la magie. Mais un autre personnage, bien moins sympathique en apparence va exercer une influence capitale sur Harry.

Rogue s’avère être un exemple de don et de sacrifice.

Rogue s’avère être un exemple de don et de
sacrifice.

Rogue, professeur de défense contre les forces du mal, est antipathique et à première vue, semble détester Harry. Meurtrier apparent de Dumbledore, il semble acquis à la cause des forces du mal et ce n’est qu’à la fin de l’histoire qu’on découvre que ce personnage ambigu jouait double jeu et plus encore, avait choisi d’endosser l’habit du traître pour mieux protéger Harry et servir les forces du Bien. Sous des dehors peu avenants, et une personnalité non exempte de défaut, Rogue s’avère être un exemple de don et de sacrifice : « Le courage (politique) consiste à accepter par stratégie d’apparaître comme un lâche alors qu’on est courageux, d’être haï par ceux pour qui l’on combat (5). Cette inversion des valeurs est fréquente dans la littérature héroïque où le héros a besoin d’un adversaire supposé à qui se frotter avant de découvrir que ses seules armes et démons sont en lui-même.

La compréhension et la résolution des défis appartiennent à chacun et le maître se borne à faire voir. Vivre les défis, n’est-ce pas explorer et développer pleinement notre nature humaine ? Car comme le déclare la jeune Ginny Weasley, dans le 2e volet de la saga :
« Tout est possible, si on a assez de cran ».

Dans un prochain article, nous aborderons Harry Potter dans ses liens avec les autres personnages et les différents plans de la réalité.

(1) Raphaël Enthoven : Poudlard, c’est pas sorcier in Philosophie magazine hors- série N° 31, page 29
(2) Philosophe et journaliste allemande (1906-1975) naturalisée américaine, auteur d’ouvrages dans lesquels elle aborde des thèmes comme le totalitarisme, la révolution, la culture, la modernité et la tradition, la liberté, les facultés de la pensée et du jugement, la nature de la politique
(3) Florian Werner, Bruit de bottes dans la grande salle de Poudlard, opus cité page 52
(4) Sage et magicien dans Le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien
(5) Jean-Claude Milner, Une fable politique, opus cité page 20
par Sylvianne CARRIÉ