Göbekli Tepe

Quand la spiritualité précède l’agriculture

Découvert par la mission archéologique allemande de Klaus Schmidt, le sanctuaire Göbekli Tepe, le plus ancien temple de pierre répertorié dans le monde (fin du mésolithique il y a 12.000 ans), remet en question toute la conception du passage du mésolithique (1) au néolithique (2), avec le paradigme selon lequel l’agriculture aurait permis à l’homme de devenir sédentaire et de développer des concepts religieux.

Nouvelle Acropole - Gobekli Tepe

Gobekli Tepe

Göbekli Tepe est situé à la limite nord du «Croissant Fertile» (qui s’étendait de l’Irak jusqu’à l’Égypte, au sud-est de l’Anatolie, région de l’actuelle Turquie), à 15 km au nord-est de la ville de Sanliurfa (ou Urfa), liée à l’Abraham biblique (certains prétendant qu’Urfa était la ville d’Ur, mentionnée dans la Bible). À Urfa, a été trouvée une statue grandeur nature en pierre calcaire, que le carbone 14 a datée entre 10 000 et 9000 av. J.-C. Il s’agit de la plus ancienne statue en pierre connue jamais trouvée. Ses yeux sont en obsidienne.

Le site est une colline artificielle haute de 15 mètres pour un diamètre de 300 mètres, qui couvre environ 9 hectares. On n’y a trouvé aucune construction résidentielle. Cette colline est située sur le point culminant d’une montagne allongée.

Dans sur cette terre, vivaient les ancêtres des premiers animaux domestiques, le mouton et la chèvre sauvages, et poussaient d’abondantes céréales sylvestres. C’est ici où l’on a domestiqué l’épeautre, le blé et l’orge qui, au néolithique furent diffusés, à travers le Moyen-Orient et jusqu’en Europe.

Un site qui ne ressemble à rien de connu

En 1995, Klaus Schmidt commença le chantier archéologique sur le site de Göbekli Tepe. Son équipe mit à jour quatre structures de pierres ovales (la plus petite d’un diamètre de 10 mètres, la plus grande d’un diamètre de 30 mètres). Les enceintes datent de 9600 à 8000 ans av. J.-C. (néolithique précéramique). Les structures sont situées sur le versant sud de la colline, orientées nord-sud avec l’entrée au sud, les piliers en forme de T centraux (3) regardant vers le sud-est.

La disposition des piliers en forme de T suit des règles fixes. Ils apparaissent toujours des espaces circulaires (ou de forme ovale, polygonale ou carrée avec une orientation est-ouest) qui entourent deux monolithes plus hauts en forme de T (jusqu’à 5,5 mètres et pesant de 15 à 20 tonnes). Délimitant l’espace sacré, un mur de pierres, brisé par intervalles par de larges piliers en forme de T (entre 10 et 12, mesurant de 3 mètres à 5 mètres de haut et pesant jusqu’à 10 tonnes), entoure l’espace circulaire. On retrouve, appuyées contre les murs, des banquettes en pierre tout au long du périmètre. Ces enceintes ne ressemblent à rien de connu aujourd’hui.

Nouvelle Acropole - Gobekli Tepe - piliers en T

Les hommes ont taillé les monolithes directement dans la roche d’une carrière, située sur la cette même colline. Ensuite, ils les ont fait pivoter avec des leviers, les ont soulevés et transportés (sans roues ni animaux de charge) avec un mouvement de rame jusqu’en haut.

La construction d’un tel site a réclamé une organisation complexe, avec beaucoup de main-d’œuvre (au moins 500 personnes) dans des travaux très divers, tout comme pour l’édification des pyramides d’Égypte.

Le temple montre qu’une maîtrise importante des techniques de sculpture existait bien avant sa construction. Comment ces hommes, qui ne connaissaient pas encore l’agriculture, ont-ils pu concevoir de planifier un pareil site ?

Göbekli Tepe est beaucoup plus sophistiqué et plus vieux de 6000 ans que Stonehenge (4), et plus ancien de 7000 ans que les pyramides d’Égypte !

Les piliers T, symboles d’êtres surnaturels ?

Klaus Schmidt affirme : «AGobekli Tepevec les piliers en forme de T, l’homme créa, pour la première fois, des formes tridimensionnelles et cubiques à grande échelle (on en a trouvé jusqu’à aujourd’hui 200), leur surface est travaillée avec soin de manière orthogonale, droite et plate. L’effet obtenu donne l’impression d’une construction de piliers conformés par deux blocs séparés, posés l’un sur l’autre, mais cette perception est fausse. Les piliers furent toujours élaborés dans un seul bloc de pierre calcaire. Il s’agit de véritables monolithes d’un poids moyen d’entre 5 à 10 tonnes. De là la question de pourquoi s’impose cette forme particulière en T. Il s’agit d’une forme symbolique inconnue hors des paysages de la haute Mésopotamie. Seul les taulas des îles Baléares en Espagne possèdent des contours semblables à la forme de T de la Mésopotamie, bien qu’ils diffèrent dans un aspect important, car ils ne sont pas des monolithes mais en deux blocs».

Les inscriptions révèlent une représentation anthropomorphe stylisée. Le T représente un visage humain de profil. Le corps avec les bras pliés s’allongent pour atteindre sur le devant, la hauteur de la ceinture, qui a une boucle en forme de H horizontal. Le personnage porte un pagne en peau de renard. La «barre horizontale» du T symboliserait alors la tête.

«La silhouette présente un corps humain de profil. Dans la face ventrale de plusieurs piliers, on retrouve deux bandes verticales, droites et parallèles, réunies toujours en forme de « V » au niveau de la poitrine, de sorte qu’ils représentent une pièce de vêtement en forme de pèlerine enveloppée autour du cou et qui tombe des deux côtés du corps, indiquant un objet possédant une haute charge de pouvoir symbolique». Sur ces piliers, les visages n’ont pas de traits définis, ce qui pourrait signifier que ces êtres étaient surnaturels, dans une dimension invisible. Par conséquent on ne pouvait pas percevoir leur visage.

Pour Klaus Schmidt, ces piliers T sont «le signe qu’ils ne sont pas de ce monde mais plutôt du monde spirituel, ils ne sont pas humains, ils ressemblent à des hommes mais ce ne sont pas des hommes, ils sont peut-être les représentations divines les plus anciennes du monde. Ce serait le temple le plus vieux du monde».

Nouvelle Acropole - Gobekli Tepe Une autre caractéristique de ces piliers est le relief constaté à côté des mains et de la pèlerine. Sont représentés des animaux (sangliers mâles, renards, taureaux, lions, vautours, canards, araignées, serpents, scorpions, vaches, scorpions, fourmis…), mais aussi des symboles abstraits, comme la forme de H qui apparaît couchée en rotation de 90°, des croix, des demi-lunes, des barres horizontales ou entremêlées, preuve selon Klaus Schmidt de l’existence d’une écriture symbolique qui exprimerait leur vision mythologique dans une langue pictographique.

Les sculptures des monolithes

On trouve deux sortes de sculptures en haut-relief dans les enceintes : celles qui sont intégrées dans les piliers en forme de T, et d’autres isolées qui semblent être des représentations d’animaux non indigènes à la région (sangliers, renards, tatous, oies). Les sculptures retrouvées en haut-relief dans un seul bloc dans un style très naturaliste représentent des léopards, des renards, des sangliers. Ces animaux semblent être des gardiens des piliers en forme de T. Certains d’entre eux ont la gueule ouverte en posture menaçante avec la tête vers le bas (animal prédateur), d’autres comme le sanglier ont des mâchoires avec d’immenses défenses.

Nouvelle Acropole - Sculpture d'animaux en hauts-reliefsLes représentations les plus naturalistes qu’on retrouve dans les statues, tantôt d’animaux ou d’êtres humains semblent représenter des membres de notre monde, puissants et importants mais inférieurs aux êtres représentés par les piliers en T. Les piliers T semblent appartenir à l’autre monde, et pourraient avoir comme rôle d’être les gardiens de la sphère sacrée.

On a retrouvé à Göbekli Tepe une statue d’un peu moins de 70 centimètres, qui représente un homme avec une barbe-collier et qui pourrait être un ancêtre des statues sumériennes de la basse Mésopotamie. Le visage semble regarder légèrement vers le haut, quelque chose de plus puissant que lui-même, ses mains devant son corps à la hauteur du nombril, et sans représentation génitale qui reste invisible.

La religion aurait-elle précédé l’agriculture ?

Pendant longtemps on a cru que des sites comme Göbekli Tepe ne pouvaient exister que dans des larges communautés agricoles. Or, les hommes de Göbekli Tepe étaient des chasseurs-cueilleurs. Dans la zone du «Croissant Fertile turc», les hommes se sont sédentarisés au moins un millénaire avant la construction de Göbekli Tepe et ce, pas grâce à l’agriculture. Ils avaient probablement compris qu’il était plus profitable de transmettre ses connaissances à un large groupe sédentaire qu’à un petit groupe nomade.

Dans la première moitié du XXe siècle, l’archéologue Gordon Childe élabora le paradigme suivant : «agriculture-sédentarisation-religion-temple», impliquant que l’agriculture précédait la religion.

Nouvelle Acropole - Statuette pré-sumérienneDans le Croissant fertile, et notamment dans la région de Göbekli Tepe, les conditions requises pour la chasse et la cueillette était en grande mesure moindres que celles réclamées par l’élevage et la culture des céréales. Lorsque les recours naturels manquaient, les peuplades de l’époque se déplaçaient vers d’autres lieux. Il est clair enfin que la culture qui se développa au néolithique, une fois domestiqués les plantes et les animaux et acquis de nouvelles habilités, fut davantage efficiente. Mais rien ne pressait les chasseurs-cueilleurs de devenir fermiers, puisque leur subsistance paraissait acquise à moindres efforts.

Il existait dans la région un réseau assez dense de communautés et villages qui échangeaient des produits, des informations et des individus. Comme l’explique Klaus Schmidt, des réunions cycliques furent organisées dans des lieux de réunion saisonniers (aggregation sites). Göbekli-Tepe était un de ces lieux, où prédominait la dimension du sacré. La haute importance des festins dans le processus de la néolithisation du Proche-Orient fut reconnue récemment par l’investigation archéologique de Michael Dietler (5) et Brian Hayden(6).

«Quand les gens se rassemblaient ici pour festoyer, il fallait beaucoup de nourriture et pour simplifier peut-être ce besoin constant de nourriture, les hommes furent amenés à vouloir maîtriser la nature et passer d’une économie de prédation à une économie de production en adoptant l’agriculture et l’élevage».

Lors des fouilles, on a trouvé un grand nombre d’ossements d’animaux (gazelles, sangliers, cerfs, moutons) pour la plupart provenant de parties comestibles. Ce seraient probablement des restes de repas effectués. Ce type de réunion provoquait l’assistance d’un grand nombre de personnes, ce qui n’existait pas aux époques antérieures. La présence massive d’hommes dans ces fêtes permettait aussi de se lancer dans de grands exploits collectifs, tels que la construction-même de sanctuaires, provoquant des prises de conscience transcendantales.

Nouvelle Acropole - Nevali Cori

Nevali Cori

Le paradigme proposé par Childe sur l’origine de la néolithisation : «agriculture-sédentarisation-religion-temple», s’inverse suite à ces nouvelles découvertes en religion-sédentarisation-temple-agriculture. Göbekli Tepe suggère que le désir de spiritualité aurait engendré la civilisation.

Au début des années 1990, le préhistorien Jacques Chauvin avança la thèse que le développement de la religiosité aurait poussé les hommes à se regrouper pour vivre et célébrer les rites en société. Göbekli Tepe pourrait lui donner raison. L’humanité disposait à une époque préagricole, de moyens suffisants pour mettre en place un lieu de culte imposant, idée qui contredit l’hypothèse que l’agriculture aurait précédé toute érection de constructions importantes.

L’archéologue de l’Université de Standford Iann Hodder (7) rappelle : «Cela montre que les changements socio-culturels viennent en premier, l’agriculture plus tard».

Si on accepte l’hypothèse que les chasseurs se sont lancés dans l’agriculture pour satisfaire les besoins en nourriture du temple, alors, l’étincelle qui a propulsé l’homme hors de l’âge de pierre serait la religion !

La fin du sanctuaire de Göbekli Tepe

Nouvelle Acropole - catal-huyuk

Maison temple de Catal-huyuk

Tout lieu de culte doit présenter une symbolique qui doit être comprise par les fidèles qui s’y rendent. Cette symbolique a comme fonction de rassembler les hommes dans une même croyance, un même objectif et un même ensemble de rituels. La sédentarisation des chasseurs-cueilleurs provoque l’augmentation du groupe et la nécessité de partager avec des étrangers à la famille. Il s’ensuit le besoin d’un code moral pour installer la confiance et le bien vivre ensemble.

Un projet gigantesque comme celui-ci oblige les gens à travailler côte à côte et à se faire confiance. C’est un facteur d’unité concrète.

Environ 1000 ans après le premier temple circulaire, on commença à l’enterrer et à construire une autre structure plus petite juste au-dessus. Au fil du temps, les différents monticules formèrent une unique colline. Les piliers centraux ne mesurèrent plus que 4 mètres de haut. Plus tard, on construira des structures rectangulaires au-dessus des anciennes structures circulaires. Göbekli Tepe existera encore durant un millier d’années mais tout deviendra plus petit et le nombre des piliers de l’enceinte décrut décroîtra peu à peu jusqu’à ce que 10.000 ans plus tard, Göbekli Tepe disparaisse, complètement enfoui sous cette colline artificielle, à différentes strates, faites de la main de l’homme. Grâce à cet enfouissement, le site a pu être conservé de façon extraordinaire.

Lorsque Göbekli Tepe cessa de fonctionner, le village de Nevali Cori, situé à 50 km au nord du site sous le barrage de l’Euphrate, exprima un autre espace de type communautaire, une sorte de version réduite de l’immense temple de Göbekli Tepe comme une église de village. Ce genre de lieu de culte apparut dans de nombreux villages de l’époque (ex. Jefer el Ahumar) et coïncida avec le processus de réduction de Göbekli Tepe. Les communautés locales commencèrent à bâtir leur propre lieu de culte, à l’image du sanctuaire. Ainsi le culte de Göbekli Tepe prit racine dans toutes les collectivités locales.

L’enfouissement de Göbekli Tepe ne signifie pas la fin de son influence. Le même imaginaire se retrouve dans des sites plus récents à des centaines de kilomètres dans toute la région anatolienne.

Le site de Göbekli Tepe démontre ainsi que la religion aurait donc favorisé la sédentarisation des hommes et que le lieu de culte aurait joué un rôle majeur dans la transition à l’agriculture.

 

Article réalisé d’après deux articles de Fernand Schwarz parus dans la revue Pharaon février-mars et avril-mai 2015
(1) «Âge moyen de la pierre», période intermédiaire entre le paléolithique et le néolithique, se situant environ entre 10 000 et 5000 ans av. J.-C. en Europe
(2) Néolithique : période se situant entre 9000 ans et 3300 ans av. J.-C., selon les lieux
(3) Le terme «pilier» s’applique ici dans le sens de «pilier sacré de l’ancienne Égypte» qui comprend également les obélisques. Le pilier n’est pas un support mais un monument indépendant
(4) «Les pierres suspendues», monument mégalithique composé d’un ensemble de structures circulaires concentriques, érigé en -2800 et -1100 av. J.-C., du néolithique à l’âge de bronze. Il est situé à treize kilomètres au nord de Salisbury et à quatre kilomètres à l’ouest d’Amesbury (comté du Wilshire, Angleterre). Stonehenge fait partie du patrimoine mondial de l’Unesco
(5) Professeur d’anthropologie qui a mené des projets archéologiques, ethnographiques et de recherches historiques en Europe et en Afrique
(6) Archéologue de l’université Simon-Fraser (Colombie-Britannique)
(7) Archéologue britannique et professeur d’anthropologie à l’Université de Stanford (États-unis). Il a mené des fouilles archéologiques sur le site néolithique de Catalhôyük (centre de l’Anatolie, Turquie moderne).

Bibliographie

Sie bauten die ersten Tempel, das rätselhafte Heilingtum der Steinzeitjäger, Klaus Schmidt, Verlag C.H. Beck oHG, München 2006
Göbekli Tepe – The Stone Age Sanctuaires. New results of ongoing excavations with a special focus on sculptures and high reliefs, Klaus Schmidt, in Documenta Praehistorica XXXVII, 2010
Göbekli Tepe : santuarios de la edad de piedra en la Alta Mesopotamia, Klaus Schmidt, in Boletin de Arqueologia PUCP, N° 11, 2007, 263-288
Naissance des divinités, naissance de l’agriculture. La révolution des symboles au Néolithique. Jacques Cauvin, CNRS Editions, Paris, 1997
Catal Huyuk. Neolithic Town in Anatolia, James Mellaart, Sir Mortimer Whecler, Londres, 1967
Nouvelles découvertes à Jerf el Ahmar, Syrie, Xe – IXe millénaire av. JC., CNRS – Info n° 370, janvier 1999, pp. 9-10
Symbols in action. Ethnoarchaeological studies, Ian Hoddes, Academic Cambridge, 2009
Religion in the emergence of civilisation – Catal Hoyuk, as a case study, Ian Hoddes, Academic Cambridge, 2010
Göbekli Tepe, agriculture et domestication, Joris Peters, Encyclopedia of Global Archéologie, (3065 – 3068), New York, 2014