Éducation et poésie, la poésie, respiration de l’Âme                                                                                     

L’enfance, toute baignée encore de la rosée du premier matin, est un âge privilégié pour se prémunir contre la menace qui grandit au fil des années qui passent : un cœur vieilli et une âme flétrie. Parmi les antidotes : la poésie.

Un, deux, trois, nous irons au bois
Quatre, cinq, six, cueillir des cerises
Sept, huit, neuf, dans mon panier neuf
Dix, onze, douze, elles seront toutes rouges

Les comptines sont comme des chansonnettes qu’on apprend par cœur, faciles à retenir.

Les comptines sont comme des chansonnettes qu’on apprend par cœur, faciles à retenir.

Pourquoi les jeunes enfants prennent-ils tant de plaisir à apprendre et à réciter des comptines, tant à l’école qu’à la maison ?
C’est que ce sont comme des chansonnettes qu’on apprend par cœur, faciles à retenir, parce qu’elles racontent de minuscules histoires souvent drôles et ludiques dans leur invraisemblance (une souris verte qui devient un escargot !). Petits poèmes amusants, elles jouent sur les sons qui se répètent, le rythme, les images. Elles sont parfois un moyen d’apprendre sans même s’en rendre compte, comme celle qui ouvre cet article.

Le fil d’Ariane que nous allons utiliser pour déterminer le rôle que peut jouer la poésie dans l’éducation est la vision platonicienne et plus généralement celle de la Grèce antique.
Selon cette grille, l’être humain est triple : corps, âme, esprit. Construire un être humain requiert donc une triple éducation, physique, psychique et mentale.

L’éducation de l’âme ou psyché se fait à travers ce qui relève des Muses, que Platon nomme de façon globale Musique et qui, concrètement, concerne tout ce qui touche aux arts.
Les anciens Grecs faisaient grand cas de la poésie puisque, parmi les neuf muses, trois lui sont consacrées : Calliope (1), qui célèbre les exploits guerriers, Erato qui chante l’amour et Polymnie, inspiratrice des hymnes et poèmes mystiques qui exaltent ce qui est sacré.

 

L’âme se nourrit de beauté

Aussi vital que pour le corps le besoin d’air, est le besoin qu’a l’âme de beauté pour survivre. Si le corps est privé d’air, il meurt. Si notre âme n’a plus accès à la beauté, elle se fane, se dessèche et meurt, elle aussi.
La poésie, comme tous les autres arts, est une respiration de l’âme.

L’expiration, c’est le moment où le corps restitue l’air, chargé de ce qu’il y a ajouté et qui va enrichir l’atmosphère que nous partageons avec tout ce qu’abrite la Terre.

L’expiration, c’est le moment où le corps restitue l’air, chargé de ce qu’il y a ajouté et qui va enrichir l’atmosphère que nous partageons avec tout ce qu’abrite la Terre.

L’inspiration, l’âme va la chercher au plus profond ou au plus haut ou encore au plus central d’elle-même, dans le royaume des Muses, filles de Mnémosyne, la mémoire. Là où pour Platon résident les idées (d’un verbe grec qui veut dire voir), réservoir sans fond où se trouvent les modèles ou encore les archétypes de tout ce qui existe et de tout ce qui n’existe pas encore et qui attend qu’on aille l’y chercher pour l’amener à l’existence. Tout est là, bien présent quoiqu’invisible et comme endormi (pour nous du moins), car sans forme qui le fasse exister et le rende manifeste.
L’expiration, c’est le moment où le corps restitue l’air, chargé de ce qu’il y a ajouté et qui va enrichir l’atmosphère que nous partageons avec tout ce qu’abrite la Terre. C’est le moment où l’âme, rassasiée de la beauté qui l’a nourrie, va redescendre et, si elle est celle d’un poète, lui donner la forme dont elle a besoin pour être exprimée et partagée.

Le matériau utilisé par le poète pour donner forme à ce que son âme a vu est la langue. Il va alors mobiliser tous ses moyens, son intelligence, sa patience, son ardeur au travail, son besoin ardent de traduire ce qu’il a vu et vécu, sa connaissance et son amour de la langue pour sculpter avec les mots ce qui va devenir poème et donner forme à sa vision.
S’il réussit à lui être fidèle, il fera partager cette vision à celui qui entendra ou lira son poème. Poème qui lui sera une clé pour accéder à la beauté que le poète a lui-même rencontrée et à laquelle il a su donner un corps.

Pour cela, la poésie emprunte à la musique et à l’oreille la mélodie des mots et de leurs consonances, elle joue sur le rythme qui scande leur déroulement. Elle emprunte à l’œil, au dessin et à la peinture, les images et les comparaisons. Elle fait s’entrechoquer les sens. Elle crée des liens inattendus qui ouvrent des perspectives inédites et inspiratrices.

Enfance et poésie

La poésie ne fait pas appel à l’intellect mais à l’intuition, capacité de voir intérieurement et qui fait dire : « Ah ! oui, je vois… »
Elle développe la sensibilité, la finesse de perception, la vie intérieure, l’intuition, l’art de deviner l’invisible derrière le visible. Elle combat la cécité qui fait qu’on s’interdit de voir, plus loin que le bout de son nez, la beauté partout présente au-delà des apparences. Le sentiment du beau comble l’âme et l’ouvre à la Nature, à l’autre, à soi-même. Elle brise les murs étroits qu’en grandissant on bâtit et derrière lesquels on s’isole et on s’emprisonne. Comme les autres arts, la poésie, qui résonne, est une contrepartie indispensable de l’intelligence concrète, analytique et d’une efficacité pratique, qui raisonne. Elle maintient vivante en nous la capacité d’émerveillement, de joie, de gratitude.

L’enfant est naturellement sensible à la beauté, donc à la poésie. Il est jeune, inexpérimenté, « mais tout le grand ciel bleu n’emplirait pas son cœur. » (2)
Il prend goût à en écouter, en réciter, en écrire, spontanément pour certains, si on les y incite pour d’autres. Il développe le goût de la langue, du mot et de l’expression juste, du travail bien fait et abouti et connaît le bonheur d’avoir donné forme à ce qu’il a découvert dans le royaume où l’attendent et l’accueillent les Muses.

 

En guise de conclusion

Mini incursion dans ce domaine enchanté, deux poèmes sur ce qui nous vient aussi du ciel :

Ma sœur la Pluie

La belle et tiède pluie d’été
Doucement vole, doucement luit,
À travers les airs mouillés.

Tout son collier de blanches perles
Dans le ciel bleu s’est délié.
Chantez les merles,

Dansez les pies !
Parmi les branches qu’elle plie,
Dansez les fleurs, chantez les nids !
Tout ce qui vient du ciel est béni.

De ma bouche elle approche
Ses lèvres humides de fraises des bois ;
Rit et me touche,
Partout à la fois,
De ses milliers de petits doigts.

Sur des tapis de fleurs sonores,
De l’aurore jusqu’au soir,
Et du soir jusqu’à l’aurore,
Elle pleut et pleut encore
Autant qu’elle peut pleuvoir.

Puis vient le soleil qui essuie,
De ses cheveux d’or,
Les pieds de la pluie. (3)

 

Dame la Pluie

C’est moi, dit la Pluie
Qui frappe au carreau
Moi qui apporte à boire
À tous ceux de la Terre
C’est le Ciel qui m’envoie

Salut, Dame la Pluie
Qui descendez du Ciel
Et frappez au carreau
Pour apporter à boire
À tous ceux qui ont soif

Quand vous retournerez
Dormir dans les nuages
De notre part au Ciel
Remettez ce message
Nous autres de la Terre
Lui disons grand merci.

Soyez la bienvenue
Chez nous, Dame la Pluie

 (1) Lire l’article Calliope, Muse de la poésie épique, l’inspiration des héros dans la revue, page 8
(2) À partir de ce que Victor Hugo dans la Légende des siècles, fait dire à l’un de ses héros, Aymeri de Narbonne, jouvenceau médiéval pas encore adoubé chevalier : « Mais tout le grand ciel bleu n’emplirait pas mon cœur. »
(3) Charles Van Leberghe, poète belge (1861-1907)
par Marie-Françoise TOURET