Demain, chute ou renaissance ? Effondrement ou Transition ?

Notre monde actuel connait de multiples crises, qui remettent fondamentalement en cause notre modèle de civilisation. Face à ces menaces, différentes réactions se profilent et un monde nouveau se crée.

 

Quelles sont les menaces qui touchent notre monde actuel ?

Le réchauffement climatique n’est plus un risque mais une réalité. Nos ressources fossiles non renouvelables s’épuisent, en même temps que notre production et notre consommation d’énergie augmentent. Nous consommons chaque année plus que la planète peut fournir. Les risques nucléaires et biologiques d’épidémie croissent. En 40 ans la population mondiale a doublé. S’ajoutent à cela les menaces financières, terroristes, les grandes migrations qui arrivent à nos portes, et la guerre de l’eau qui commence…

Une nouvelle ère géologique en train de naître ?

Revue Acropolis 278 - Effondrement transition meadows

Ces menaces auront des conséquences économiques et sociales et sans doute, politiques et démographiques. Elles augmentent sans discontinuer de façon exponentielle, déstabilisant la société et détruisant les systèmes qui maintiennent notre civilisation en vie, voire l’humanité et la planète. Cette grande accélération, les scientifiques l’appellent Anthropocène, pour reprendre un terme de géologie. Cette époque marque la fin de l’holocène, 10.000 ans d’extrême stabilité climatique, et annonce une ère d’instabilité et d’incertitude. Plus rien ne sera jamais comme avant. Nous entrons dans une période nouvelle et avons peu d’outils pour la comprendre.

Pour les observateurs, ces menaces ne sont ni des problèmes ni des crises passagères, mais ce que l’on appelle en anglais un predicament, c’est-à-dire une situation difficile, inextricable, voire une impasse.

Le système très interconnecté et mondialisé de notre civilisation est très vulnérable et nous oblige à traiter ces menaces de façon systémique, c’est-à-dire simultanément.

Ce dont nous sommes sûrs :

  • La croissance physique de nos sociétés risque de s’arrêter dans un futur proche.
  • Nous avons altéré l’ensemble du système Terre de manière irréversible.
  • Nous pouvons potentiellement être soumis à des effondrements systémiques globaux. Nous allons être témoins de changements importants pouvant affecter l’homme, la société, la planète, le tout dans un délai inconnu.
  • Notre avenir se profile de manière instable et perturbée.

 

Face à cette situation, on relève trois types de réaction :

• Les lanceurs d’alerte

Il ne manque pas de rapports scientifiques, d’émissions et de films d’alerte, de constats alarmants. Dans de nombreux pays, des experts économiques, scientifiques et militaires, des anthropologues, des sociologues… abordent explicitement des scénarios d’effondrement.

Pour certains, comme pour Pablo Servigne (1), la convergence de toutes les crises et la non-action des puissances économiques et politiques annoncent le scénario du futur le plus probable : l’effondrement, le collaps. Le terme d’effondrement est l’objet de ce que l’on appelle la collapsologie – du latin collapsus -, tombé d’un bloc.

• Le déni

Les tenants du mythe de la croissance et de la technologie pensent que la croissance est la solution à la crise systémique que nous vivons et que de nouvelles découvertes viendront apporter une solution, comme cela s’est toujours fait par le passé. Leur message est toujours le même : «allons de l’avant et ne changeons rien», ou plutôt, «allons plus vite et plus loin dans la même direction». C’est le langage de la plupart des politiques actuels qui plait parce qu’il préserve le confort de chacun, mais qui n’invite personne à se changer lui-même ni à modifier ses habitudes de vie.

Ainsi la majorité est ankylosée dans la préservation du passé, des acquis, sans perspective du futur ni audace.

Parallèlement, d’autres dénigrent en bloc toutes les études et les experts, qui alertent sur la situation. Ils tentent de masquer à l’opinion les effets nuisibles de nos décisions et l’empêchent de voir la réalité des catastrophes prévisibles.

• Les lucides, les pessimistes constructifs

Nous sommes de plus en plus conscients que nous avons transgressé certaines «frontières» qui garantissaient la stabilité de nos conditions de vie.

Certains, comme Dennis Meadows (2), auteur dans les années 60 du célèbre rapport du Club de Rome (3), pensent qu’«il est trop tard pour le développement durable, il faut se préparer aux chocs et construire dans l’urgence des petits systèmes résilients» qui permettront de mieux résister aux différents chocs à venir. La question n’est plus de savoir si le système va changer, mais quand va-t-il changer et avec quelle amplitude et comment préparer le futur ?

Toutes les civilisations du passé se sont effondrées, pourquoi pas la nôtre ?

Les leçons de la philosophie de l’histoire

La philosophie de l’histoire nous enseigne que toutes les civilisations sont mortelles et que la nôtre ne fait pas exception. Il y a déjà eu de nombreux effondrements (fins d’un monde et pas fin du monde), comme ceux des civilisations crétoise, maya, de l’Empire romain, de l’U.R.S.S.

Elle nous enseigne que la mort, sujet tabou dans notre société, est nécessaire à l’évolution. Dans les principes du vivant, réside le concept de vie-mort et renaissance. On le voit dans tous les cycles de la nature.

La mort seule n’a pas de sens. Les philosophes expliquent que quelque chose vit parce que quelque chose est mort auparavant.

Après la chute, la vie !

Nous devons quitter notre vision linéaire du monde et de l’histoire, à savoir que le futur ne peut être qu’un prolongement du passé. Cette vision provoque une telle peur du changement, que l’on ne voit pas «le camion de la chute arriver», et que l’on préfère prolonger un modèle moribond.

La philosophie de l’histoire nous enseigne que ce sont les hommes qui font l’histoire, ceux qui veulent être acteurs d’un destin.

Ceux qui veulent faire l’histoire s’y préparent. Comment devenir des hommes de transition, non seulement pour trier les déchets ou manger bio, mais surtout pour être résilients et participer à l’émergence d’une civilisation nouvelle et meilleure ?

La Transition

revue acropolis 278 - Transition permaculture

Le mouvement de transition se préoccupe de la réduction graduelle, maîtrisée et volontaire de nos consommations matérielles et énergétiques pour «éviter» un effondrement. Il se traduit par un grand «débranchement» du système industriel, pour retrouver des savoirs et des initiatives locales.

Le terme de Transition a été introduit par Rob Hopkins (4) dans les années 2000. Il regroupe de nombreuses initiatives avec comme objectifs de :

  • Réduire la dépendance au pétrole (nouvelles sources d’énergie et de production).
  • Relocaliser la production et l’économie (par exemple : les monnaies locales).
  • Développer de nouveaux comportements de consommation : frugalité, convivialité, sobriété heureuse, zéro déchets…
  • Développer des savoir-faire à faible technologie : la permaculture, la végétalisation urbaine, le do it your self
  • Développer des collectivités agissantes pour créer de la résilience locale.

Le rôle de la philosophie dans la Transition

Bien que les initiatives socio-économiques soient indispensables et enthousiasmantes, la transition doit passer par la transformation intérieure de l’homme. Pour assumer et dépasser le «choc de la chute», il est important de former des individus et des collectivités à la résilience et au savoir-vivre dans l’incertitude, tout en préservant l’humanisme et la civilisation.

La solution réside dans l’homme, mais un homme différent du consommateur matérialiste et individualiste que nous connaissons. Comme le dit Einstein : «Une nouvelle façon de penser est nécessaire si nous voulons apporter les changements qui nous permettront d’éviter une catastrophe programmée.» Nous avons besoin de revenir à une philosophie pratique, appliquée à la vie quotidienne pour mieux se connaître et à dépasser nos doutes et nos peurs, bien vivre avec soi-même, avec les autres et avec la Nature.

Nous avons besoin qu’émergent des hommes héroïques et pacifiques, dotés de force morale, d’initiative et de puissance créatrice, pour construire des modules de paix et d’harmonie dans un environnement de plus en plus chaotique.

Acropolis : Resumen de actividades - Activities Summary

 

Nous avons besoin d’hommes et de femmes engagés dans la rénovation de nos sociétés, formés à agir concrètement pour et avec les autres. Ils devront être porteurs de projets de transition, de nouveaux savoir-faire, des pratiques de solidarité (maraude, réfugiés), de volontariat d’urgence. Il est urgent de reconstruire le tissu social pour réinstaurer progressivement la confiance entre les hommes et recréer les aptitudes à vivre ensemble, mises à mal par la modernité.

Inventer un monde nouveau, l’ambition de la Transition, est un processus créateur qui nécessite imagination et détermination.

L’utopie a changé de camp : est utopiste aujourd’hui celui qui croit que tout va continuer comme avant, que la réalité n’est que matière, que la vie est une mécanique.

Pour construire le futur et changer de culture, il est nécessaire de développer l’imagination, nourrie des archétypes et mythes universels de l’humanité, enracinée dans l’éthique du bien commun, avec une posture héroïque qui nous permet de nous dépasser nous-mêmes pour agir au service des autres.

La philosophie nous relie à la nature, à la vie, aux mystères et à l’intelligence de la nature. Elle nous amène à la profondeur des choses, à l’essentiel, au cœur qui est invisible aux yeux.

«L’homme n’est pas fait pour construire des murs, mais pour construire des ponts» a dit Lao Tse.

Nous sommes des hommes de Renaissance. Nous devons créer des ponts vers le futur et inventer un monde, ensemble, ici et maintenant. C’est une aventure historique que peu d’hommes ont la chance de vivre. Chacun peut devenir acteur de cette formidable aventure, porté par l’espoir et l’énergie de construire un monde nouveau et meilleur.

 

Par Françoise BÉCHET

 

(1) Auteur avec Raphael Stevens de Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, 2015, Éditions Le Seuil, 304 pages
Lire interview de Pablo Servigne et Raphael Stevens, L’effondrement de la civilisation industrielle, paru dans la revue Acropolis n° 274 – mai 2016 et sur le site www.revue-acropolis.fr
Voir sur You tube :
– Interview de Pablo Servigne : https://www.youtube.com/watch?v=1vWgLOB7nE0
– Conférence de Pablo Servigne et Raphaël Stevens : https://www.youtube.com/watch?v=dI2lOH7RbCo
(2) Rapport Meadows (The Limits To Growth), rédigé par Donella Meadows, Dennis L. Meadow, Jorgen Randers et William W. Behrens en 1972 et actualisé en 1994 et en 2003.Le rapport repose sur un modèle informatique de type dynamique des systèmes. Paru en français sous le titre Les limites à la croissance (dans un monde fini) aux éditions Rue de l’échiquier.
(3) Groupe de réflexion, créé en 1968, réunissant des scientifiques, économistes, fonctionnaires nationaux et internationaux, ainsi que des industriels de 52 pays, préoccupés des problèmes complexes auxquels doivent faire face toutes les sociétés, tant industrialisées qu’en développement. Il a fait connaître le rapport Meadows en 1972.
(4) Manuel de Transition, Rob Hopkins, Éditions Écosociété, 2010, 212 pages

À lire

– Effondrement, comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Jared Diamond, traduit par Agnès Botz, Édition Gallimard, collection Folio, 2009, 896 pages
– Les cinq stades de l’effondrement, Dimitry Orlov, Éditions Le retour aux sources, 2016, 448 pages
– L’effondrement des sociétés complexes, Joseph A. Tainter,
Traduit par Jean-François Goulon, Editions Le Retour aux sources, 2014, 318 pages