C’est quoi, finalement… la mort ?

Nous autres, les humains, sommes habités par une peur panique : celle de l’annihilation. L’acharnement thérapeutique, la cryogénisation, le transhumanisme, en sont les témoins.
Pourtant, chaque jour, et partout autour de nous, la nature nous montre que jamais la mort n’a empêché ni n’empêche la vie de continuer.

Chaque soir, le jour décline et fait place à la nuit

Chaque soir, le jour décline et fait place à la nuit

Nous savons tous que nous allons mourir. Mais, le plus souvent, nous ne le croyons pas. Nous savons tous que nous sommes mortels. Mais, tout au fond, nous nous sentons immortels.
À dix-sept ans, je prétendais que ce n’était pas parce qu’à ce jour, tout le monde était mort que je devais, moi aussi, mourir. Et pendant longtemps, la perspective de la mort a freiné mon élan pour entreprendre. À quoi bon ? puisqu’on va mourir.

Chaque soir, le jour décline et fait place à la nuit. Chaque matin, la nuit s’efface et fait place au jour. Chaque soir, meurt le jour et naît la nuit. Chaque matin, meurt la nuit et naît le jour.
Pour que naisse la nuit, il faut que meure le jour. Pour que naisse le jour, il faut que meure la nuit. Toutes les vingt-quatre heures, naissent et meurent le jour et la nuit.
Une fois par jour, sept fois par semaine, 365 fois par année, 36 500 fois pendant les cent ans que dure un siècle. Et cela dure et se répète depuis des milliards d’années.

Naître et mourir

Une fois encore, le jour et la nuit, compagnons fidèles à leur rendez-vous quotidien avec nous, nous servent d’exemple, pour comprendre  le principe de l’incessante transformation à l’œuvre dans toute la nature, demandant l’abandon d’une forme ; abandon que l’on peut associer à une mort, indispensable à l’avènement d’une forme nouvelle.
Le jour et la nuit ne sont pas seuls à naître et à mourir pour laisser place l’un à l’autre et se succéder.

Il y a, sur la fenêtre de ma chambre, un pot de capucines. Tous les matins, lorsque je me lève, je tire le rideau, le salue et le remercie de m’apporter l’émerveillement de sa fragile beauté. Ce matin, une fleur a éclos. Un bouton, à peine visible les jours précédents, a grossi et laisse entrevoir, à travers la peau ténue qui le recouvre, la couleur qui sera celle de la prochaine fleur. Les pétales d’une autre commencent à se flétrir ; ceux d’une troisième ont séché et laissent apparaître la graine que, lorsqu’elle sera à maturité, je recueillerai pour la conserver soigneusement et la planter au printemps prochain afin qu’elle donne naissance à un nouveau pied de capucines.
Ainsi va la vie, de naissance en mort et de mort en naissance. Si la graine ne meurt pas, il n’y a pas de fleur. Si la fleur ne meurt pas, il n’y a pas de nouvelle graine ni de nouvelle fleur.

L'incessante transformation à l'œuvre dans toute la nature, demandant l'abandon d'une forme

L’incessante transformation à l’œuvre dans toute la nature, demandant l’abandon d’une forme

Chaque automne, les feuilles jaunissent, sèchent et tombent. Et l’arbre dénudé dort durant l’hiver jusqu’à ce que la saison froide meure à son tour pour laisser place au printemps où monte à nouveau la sève et renaît la végétation.
Il en va de même pour nous, les hommes. Les enfants naissent. Un jour, ils meurent à l’enfance et naissent à l’adolescence. Celle-ci à son tour disparaît pour laisser place à l’adulte. De l’adulte qui a fait son temps naît le vieillard, qui meurt à son tour pour aller habiter ailleurs, hors de l’espace-temps, avant – qui sait – de revenir un jour, comme les capucines, comme les saisons. Chacun laisse un vêtement pour en revêtir un nouveau, plus adapté à ce qu’il est devenu. L’une après l’autre, les générations disparaissent pour laisser place à de nouvelles qui prennent la relève.
Chaque jour, il naît des milliards de cellules dans notre corps et il en meurt des milliards d’autres.

À chacun sa ronde

À chacun sa ronde : quelques heures, pour l’insecte qu’on appelle éphémère et qui ne dépasse pas la journée ; quelques semaines pour une mouche ou une abeille ; quelques mois pour une libellule ; quelques années pour un rouge-gorge ou un hamster ; de dix à vingt ans pour une chat ou un chien ; quelques siècles pour certains arbres, vieux chênes ou hêtres tutélaires qu’on rencontre dans nos forêts et qui auraient tant à raconter, s’ils parlaient ; millénaires pour certains arbres comme le séquoia, pour les roches et les montagnes.
Brèves ou longues, toutes ces rondes ont un début –leur naissance– et une fin –leur mort.

Finalement, la mort, c’est quoi ?

Ce qui meurt est une forme mais ce qu’il y a derrière demeure. Au printemps, l’arbre revit, chaque année les saisons reviennent. Le soleil qui semble mourir chaque soir ne fait que disparaître momentanément pour revenir chaque matin.
La mort est l’abandon d’une forme qui a fait son temps pour une nouvelle, rajeunie, qui permet à ce qu’il y a derrière la forme de poursuivre son être. La vie est tenace : sans se lasser, elle recycle tout.

La mort est la solution que la Vie a trouvé, pour vaincre l’usure et se perpétuer.

Ainsi se renouvelle et avance la Vie, éternellement jeune et belle, à travers la danse et la ronde sans fin de ses deux filles, les inséparables sœurs jumelles que sont la naissance et la mort.

Encadré

La fleur se fane…

La fleur se fane pour faire place à la graine
La graine se meurt et laisse place à la fleur
Tout s’en vient et s’en va. Tout s’en va et revient.
Cette ronde éternelle, si apparemment vaine,
Nous en sommes aussi, nous les êtres humains.
Éphémères, immortels, de quoi avons-nous peur ?
Car ainsi, en une imperceptible ascension,
Gravissant les échelles de l’évolution,
La Nature élabore sa perfection.

par Marie-Françoise TOURET