Bien penser

Chaque fois que nous pensons, notre mental fait naître des idées qui s’unissent entre elles. Il est donc important de générer des pensées nobles, élevées qui s’incarneront par des actions les plus justes. Alors il sera possible de devenir philosophes.

 

Penseur de Rodin

Penseur de Rodin

 

C’est le fruit propre au feu, propre à la sphère humaine, qui se cristallise dans le mental et dans sa façon particulière d’agir : la pensée. À travers cette action, nous pouvons unir et relier les choses, entre elles et avec nous.
Au fond de son être, là où il vit rarement, l’homme se sent seul et se rend compte de l’impérieux besoin de prendre contact avec ce qui l’entoure. Mais il le fait comme un enfant : il prend contact en attirant les choses à soi, en essayant de les posséder, de les toucher, des les regarder fixement… Les fils d’union les plus subtils que nous puissions tendre vers le monde et ses objets sont précisément ces fils mentaux, fonctionnant comme des hameçons qui attrapent les choses et les approchent du Moi.

Lorsque nous «pensons» un objet, nous voulons le connaître ; le connaître, c’est le saisir et l’intérioriser en nous. Mais il n’est pas facile de travailler avec le mental, car sa nature de feu le rend agile, changeant et fuyant ; saisir un rocher ou une pensée est bien différent et c’est pourquoi, dans le monde de Maya, il est plus facile de donner la définition des métaux que de ce qui circule à travers la pensée. Il est plus facile de lier avec des cordes qu’avec des idées ; il est plus facile de s’approcher d’une haute montagne que de son propre monde intérieur.

Les idées

La machinerie de la pensée travaille avec des unités particulières qu’on peut appeler idées. Ces dernières vont et viennent, et tissent leurs fils sur le métier mental dans une quête de possession croissante. Les idées vivent dans notre mental comme les hommes vivent sur la terre. Elles aussi s’unissent entre elles, dans leurs moments de repos, lorsqu’elles n’ont pas besoin de travailler pour leur maître intellectuel qui les oblige à se dilater et à se contracter en apportant continuellement du matériau à analyser. Alors, les idées entrent en relation par affinité, celles qui sont semblables s’attirant et celles qui sont opposées se repoussant. Ainsi naissent de véritables familles d’idées, qui acquièrent d’autant plus de force que leurs composantes sont plus nombreuses et plus grandes. C’est ainsi que la pensée ne peut pas toujours œuvrer librement dans sa soif de connaître, parce qu’elle doit faire face à ces formations d’idées groupées, qui la contraignent et la poussent à connaître dans un sens déterminé.

L’être pensé

Il arrive que nous connaissions non pas ce que nous voulons connaître mais ce que notre courant mental et les idées qui lui sont associées nous amènent à connaître. Cela provoque une dégénérescence de la pensée : «l’être pensé». Et le pire, dans ce cas, est qu’en plus d’être pensés par nos propres familles mentales, – toujours avec l’appui des jeux de Maya – nous courons le risque d’être pensés par les forces de la nature, par d’autres hommes, par d’autres intelligences supérieures et plus organisées que la nôtre. Si nous suivons les forces de la nature, nous serons pensés, mais du moins le serons-nous sainement, naturellement. Si nous suivons d’autres mentalités plus fortes et plus positives, le risque est bénéfique ; mais si ces intelligences étrangères cherchent la domination des faibles… malheur à ceux qui sont pensés ! Il ne leur restera plus rien d’authentique et leur vie est condamnée à succomber sur les autels d’un mental asservi.

C’est pourquoi toute l’attention que nous pouvons prêter à la manière dont joue notre mental ne mène pas à grand-chose. Il est indispensable de connaître les lois de ce jeu et de pouvoir intervenir là où la pensée est prompte à périr. Si la loi qui gouverne les idées est de s’unir, cherchons à unir de bonnes idées, fortes, positives ; si nous laissons les mauvaises idées se compléter et continuer à leur tour à se relier à tout le matériel en affinité qui existe dans le monde extérieur, nous avons perdu la condition d’hommes, d’êtres pensants.

Des idées harmonieuses

En dépit des filets que Maya (1) tend au-dessus de nous, il est prudent d’apprendre à distinguer les idées qui jaillissent en nous avec authenticité – et, sans qu’elles soient nouvelles, il suffit qu’elles soient nouvelles en nous – des autres idées qui se collent à nous comme la boue du chemin sur lequel on circule. Si la boue sèche et durcit, ces idées d’emprunt, préfabriquées, s’incrusteront dans notre mental et feront le même dommage que tout corps étranger greffé ; si le greffon est accepté par notre organisme mental, tout va bien, mais s’il est rejeté, on peut parler d’un véritable cancer mental. S’il est bien vrai que Maya joue avec la matière et la forme, son jeu a des vainqueurs et les vainqueurs sont les forts. Un mental fort joue avec les idées et vainc, en devenant maître de ce qu’il possède ; un mental faible perd le jeu et est subjugué par les idées qui l’ont envahi.

De même que nous avons appris à créer un bon environnement physique où vivre, nous devons savoir que la pensée et les idées avec lesquelles elle travaille peuvent créer un environnement aussi important et marquant que celui que nous obtenons au moyen de bonnes habitations, de bons meubles, de jolies décorations, d’éclat et de propreté extérieurs. Si nous sommes d’accord sur le fait qu’un ensemble de beaux objets contribue à un environnement beau et harmonieux, sachons qu’un ensemble harmonieux d’idées crée un environnement propice et agréable. Cela arrive aussi bien autour d’une seule personne que dans des groupes humains qui se réunissent pour partager des éléments communs et bénéfiques. Ce sont les endroits par excellence où, dès l’entrée, on «se sent bien», sans savoir expliquer clairement pourquoi. De la même manière, l’abondance d’idées néfastes engendre un halo désagréable qui provoque en nous le désir de fuir le plus loin possible ; nous savons fort peu expliquer ce qui nous dégoûte mais nous savons qu’il y a «quelque chose» dans l’environnement, quelque chose de négatif, de mauvais, dont le mal est contagieux…

Bien nourrir le mental

Aujourd’hui que le monde entier joue à plein le contrôle écologique, la propreté de la nature, il devrait apprendre cet autre jeu qui concerne non seulement les corps mais qui peut arriver à assainir quelque chose de bien plus important que la matière physique : la matière mentale. Une bonne alimentation pour le corps et une bonne alimentation pour les idées ; de l’ensemble naît un homme sain. Comment bien nourrir le mental ? Comment aider à sa santé ? À travers un vieux conseil de quelqu’un qui a su échapper en bonne partie aux filets de Maya : penser toujours de telle façon que si on nous demandait à quoi, nous puissions le dire à voix haute sans rougir.

L’importance des idéaux

Planant dans les hauteurs du monde de la pensée, au-dessus des idées communes, on trouve les idéaux, concepts supérieurs qui se réfèrent à des plans élevés de l’être et à des états de l’humanité qui nous apparaissent parfaits en comparaison de ceux qu’elle connaît actuellement. Il ne s’agit plus de réfléchir aux problèmes de tous les jours, avec les douleurs et les joies habituelles, ce qui importe sont les grands «pourquoi», les grands «comment», « pour aller où et en venant d’où». Ils préoccupent tous les hommes et ne concernent pas seulement notre petite vie individuelle ; ils intéressent les solutions générales et non la possibilité d’être bien tout seul. Ces idéaux sont les puissants moteurs, les forces qui animent les bonnes idées quotidiennes, la pensée droite ; ils inspirent les sentiments les plus nobles et les actions les plus justes. Nous sommes alors non pas devant des hommes qui ont échappé complètement aux jeux de Maya, mais devant des hommes qui comprennent ce jeu, connaissent ses racines et savent où se dirige tout l’ensemble vivant dans son évolution. Ce sont des hommes idéalistes ; ils ont réussi un étrange et merveilleux miracle : ils vivent et ressentent comme ils pensent.

Par Délia STEINBERG GUZMAN
(1) Mot sanscrit, représente l’illusion avec apparence de réalité pour la philosophie hindoue
Extrait de Les jeux de Maya, Délia STEINBERG GUZMAN, éditions des 3 Monts, 2004
N.D.L.R. : Le chapeau et les intertitres ont été rajoutés par la rédaction