Arthur Schopenhauer, philosophe de l’ascèse

Bien qu’Arthur Schopenhauer soit demeuré assez méconnu de ses contemporains, son influence fut profonde et variée, alimentant les œuvres majeures de nombreux philosophes et écrivains de la fin du XIX et du début du XXème siècle.

Arthur Schopenhauer présentait sa métaphysique comme l’expression d’une «unique pensée» : elle était à la fois une théorie de la connaissance, une éthique et une esthétique.

Elle nous apparaît aujourd’hui comme la tentative audacieuse de saisir en son entier l’énigme même du monde et d’en offrir le déchiffrement le plus complet possible.

L'influence de Schopenhauer  fut profonde jusqu'à nos jours.

L’influence de Schopenhauer fut profonde jusqu’à nos jours.

L’homme et l’œuvre

Arthur Schopenhauer (1788-1860) est né à Dantzig, en Allemagne. Il voyagea dès l’enfance en France, en Angleterre puis en Italie et apprit les langues de ces pays, ainsi que l’espagnol. Il y acquit une solide culture cosmopolite et artistique. Il fit également des études scientifiques et fréquenta Goethe dont il adopta la théorie des couleurs (1).
L’opuscule qu’il rédigea Sur la vue et les couleurs (1816) et surtout la première édition du Monde comme volonté et comme représentation, en 1818, eurent cependant fort peu de retentissement. Son cours à l’université de Berlin fut un échec. Il faut dire que Schopenhauer avait placé par provocation son cours aux mêmes heures que celui de Friedrich Hegel (qu’il désapprouvait), et tous les étudiants se précipitaient pour écouter Hegel…

En 1831, il fuit Berlin et l’épidémie de choléra (qui coûta la vie à Hegel) pour se fixer à Francfort, où il vécut dans l’indépendance en gérant l’héritage paternel.
Il publia en 1836 De la volonté dans la nature, qui se présentait comme une confirmation scientifique de sa métaphysique, et en 1841 Les Deux Problèmes fondamentaux de l’éthique.
La deuxième édition du Monde, en 1844, comportait d’importants suppléments qui en doublèrent le volume.
La réputation de Schopenhauer était encore modeste quand parurent, en 1851 Parerga et Paralipomena : signifiant «Suppléments et omissions» en grec, nouveaux compléments de l’œuvre majeure, qui le rendirent plus célèbre.
Mais ce n’est qu’en 1853, l’année où Wagner le découvrit, qu’il put jouir d’une véritable renommée.
Quand il mourut subitement, en 1860, il menait depuis longtemps déjà l’existence retirée d’un misanthrope. En effet, le brillant penseur était également réputé pour son pessimisme, sa misogynie, son esprit sarcastique et son cynisme… qui firent partie de sa biographie tout autant que de sa philosophie, sur certains points.

Schopenhauer, philosophe de la rupture

Schopenhauer, philosophe de la rupture

 Un philosophe de la rupture

Sa philosophie s’inspira principalement de celles de Platon, d’Emmanuel Kant et des textes sacrés indiens (dont les Vedas et les Upanishads) que l’Europe venait de découvrir au moment où son œuvre de penseur vit le jour. Le qualificatif de romantique peut également lui être associé, car il a largement abordé dans son œuvre le thème de la souffrance, de l’ennui et du pessimisme.

On peut définir la philosophie de Schopenhauer comme une forme très singulière d’idéalisme athée. Il instaura également une rupture fondamentale et irréversible avec l’optimisme et le rationalisme des Lumières. C’est par cette rupture qu’il ouvrit l’espace de la pensée contemporaine.

Derrière les apparences

Schopenhauer s’est toujours proclamé le disciple d’Emmanuel Kant et la découverte de la Critique de la raison pure (1781) fut pour lui déterminante. Il en retint la distinction entre le phénomène et la chose en soi : la chose en soi désigne la réalité telle qu’elle est, indépendamment de celui qui la regarde, alors que le phénomène est la chose telle qu’elle apparaît au sujet connaissant. Il reprit cette idée dans son œuvre maîtresse, Le Monde comme volonté et comme représentation ; il décrivit tout d’abord le monde tel qu’il nous apparaît, c’est-à-dire comme une représentation que nous ne connaissons jamais de la façon dont il vient se montrer en nous, mais à travers le prisme de notre subjectivité.

Selon Schopenhauer, nous ne connaissons le monde que dans le cadre fixé par notre esprit, et c’est ce cadre qui conditionne l’image que nous nous en faisons. Nous n’évoluerions qu’au milieu d’apparences, d’images que nous créons comme dans un rêve éveillé. Nos représentations constituent un voile qui cache le monde, ce qu’il appelle le «voile de Maya» (du nom sanscrit de la déesse hindoue) : c’est-à-dire l’illusion avec apparence de réalité.

Mais Schopenhauer n’en resta pas à une attitude sceptique qui l’aurait conduit à renoncer à la vérité en acceptant le caractère inconnaissable du monde. Au contraire, il définit son projet philosophique par la volonté de savoir «ce qu’il y a derrière le voile». Pour connaître le réel tel qu’il est, expliquait Schopenhauer, il faut contourner l’obstacle de la représentation et tenter d’entrer en contact direct avec lui.

La métaphysique de la volonté

Or pour connaître, il faut vouloir. La volonté, affirmait Schopenhauer, doit être comprise comme la pulsion fondamentale, l’énergie originelle par laquelle toute chose est ce qu’elle est. Elle ne désigne rien de spécifique à l’homme, mais décrit la nature profonde de l’univers (loi du Dharma en Inde), son fond pulsionnel, la poussée inconsciente qui fait que chaque chose «veut» être ce qu’elle est. Elle est donc par essence au-delà de la raison.

Schopenhauer élabora sa métaphysique en étendant à la totalité du réel l’hypothèse de la volonté. Cette extension de la volonté à la réalité dans son ensemble se réalisait selon lui par cercles concentriques : la volonté permettrait d’abord d’expliquer tous les agissements humains, puis les comportements des animaux, et enfin les évolutions végétales. Dans tous les cas, se manifeste la même pulsion vitale, irrépressible, qui pousse tout organisme à s’affirmer, à croître et à se développer. C’est pourquoi l’autre nom qu’il donna à la volonté est le «vouloir-vivre». Le dernier pas consistait pour lui à étendre la validité de ce principe au monde minéral. Toutes les forces de la nature (gravitation, magnétisme) manifestant cette même pulsion fondamentale.

Mais il existe des degrés dans l’expression de cette volonté car toutes les réalités ne l’expriment pas de la même manière ni avec la même intensité. Il appela ces degrés des «degrés d’objectivation» ; la volonté unique se déployant de multiples manières.

C’est alors que Schopenhauer, dans le sillage de Platon, introduisit le concept d’Idée : les Idées étant les formes immuables et éternelles que prend la volonté à ses différents degrés d’objectivation. Elles seraient l’intermédiaire entre l’unité de la volonté et la multiplicité des apparences phénoménales, les formes que prend le vouloir-vivre dans les différentes strates de son développement.

Une vision de l’homme pessimiste

En tant qu’idéaliste athée, Schopenhauer se heurta à la question du sens de la vie et à ses corollaires : l’expression du bonheur et de la souffrance.

La souffrance comme tonalité fondamentale de l’activité humaine fut le thème majeur de la quatrième partie du Monde comme volonté et comme représentation : «La vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui ; ce sont là les deux éléments dont elle est faite, en somme» écrivit-il.

Schopenhauer ne se lassa pas de décrire une existence humaine prisonnière de l’illusion du bonheur, nécessairement insatisfaisante. Mais le pessimisme n’impliquait pas nécessairement pour lui l’absence de sens. L’énigme d’un monde sans Dieu, sans cause et sans fin, serait résolue métaphysiquement par la volonté qui la rend intelligible.
Schopenhauer n’était donc pas à proprement parler un philosophe de l’absurde. Son éthique fut plutôt celle du renoncement et de l’ascèse. L’ascétisme revenait pour lui à refuser de s’engager dans la matérialité de la vie, afin de devenir spectateur de cette force de vie qui nous anime, et au lieu de la gaspiller dans le quotidien et dans la sexualité, d’en préserver la pureté pour en retrouver la force initiale.
Mais Schopenhauer demeura néanmoins toute sa vie un athée convaincu : selon lui, le ciel est vide, aucun Dieu ne nous y attend, en conséquence de quoi la libération de la souffrance et de ses causes peut se chercher sur terre, grâce à un rapport purifié au monde par la contemplation et l’ascétisme.

Pour Schopenhauer nous devons rechercher le bien – tout comme l’avait préconisé Platon – par le développement d’une vertu essentielle qui est la charité : cette capacité que possède l’homme d’aimer l’autre parce qu’il est homme également, et parce qu’il partage avec tous le lot souffrant de l’humanité.

La connaissance esthétique

Cependant, même si Schopenhauer a revendiqué sans relâche son statut d’athée, il a également toujours pensé que l’art donnait la possibilité d’accéder au noyau du monde ; qu’il nous aidait à nous libérer de la raison pour nous plonger dans l’intuition pure, source de bonheur et de rencontre avec l’âme du monde.
Schopenhauer considérait l’art comme un moyen de connaissance supérieure à la science, ce qui constituait un point de vue peu banal pour un philosophe du XIXème siècle. Tout artiste véritable possédait selon lui une aptitude particulière à s’affranchir du principe de raison.

Pour Schopenhauer, la musique était le plus profond, le plus puissant de tous les arts : «La musique nous donne ce qui précède toute forme, le noyau intime, le cœur des choses.» (2) Il s’est évertué à démontrer la portée universelle du génie de Mozart et de Beethoven en affirmant la pensée suivante : ce qu’exprime leur musique, bien au-delà d’une sentimentalité individuelle, c’est le monde même, comme volonté, répété dans toutes ses harmonies et ses dissonances.

 La postérité de Schopenhauer

Longtemps négligé de son vivant, il devint après sa mort le «prophète de la décadence», «l’initiateur de la quatrième génération romantique», le «précurseur de l’existentialisme» et le premier philosophe du soupçon, annonçant Nietzsche, Marx et Freud. Son influence a touché plusieurs générations de philosophes et d’artistes originaires de toute l’Europe.

Dans la deuxième moitié du XIXème siècle déferla sur toute l’Europe une vague profonde de pessimisme dont on s’accorda à reconnaître en Schopenhauer le théoricien. L’un des premiers à se revendiquer de son œuvre fut Richard Wagner, puis Marcel Proust, qui le lut assidûment. On trouva des échos de sa pensée chez Bergson à travers sa théorie de l’élan vital, chez Freud dans sa théorie des pulsions et chez Nietzsche, dans l’expression de «sa volonté de puissance».
Sa vision d’un monde absurde (dénué de sens) préfigura également l’existentialisme, de Jean-Paul Sartre, au romancier contemporain Michel Houellebecq qui se dit «militant schopenhauerien»…

En somme, l’on retiendra sa tentative de donner forme et contours à une réalité qui semble sans cesse se dérober.

 Par Brigitte BOUDON et Léonie BEHLERT
(1) La base de la théorie des couleurs selon Schopenhauer est inspirée du chapitre de Goethe sur les couleurs physiologiques traitant des trois paires principales de couleurs contrastées : rouge/vert, orange/bleu et jaune/violet. D’après lui, la somme de toutes les couleurs et de leur rémanence complémentaire serait toujours égale à l’unité.
(2) In : Le Monde comme volonté et comme représentation, trad. A.Burdeau, tome 1, p. 275

 Les principales œuvres de Schopenhauer :

 – De la quadruple racine du principe de raison suffisante, (1813), seconde édition, chez Vrin, collection, Bibliothèque des Textes Philosophiques
– Sur la vue et les couleurs (1816), chez Vrin, collection Bibliothèque des Textes Philosophiques
– Le monde comme volonté et comme représentation (1818/1819), vol.2 1844, traduction Auguste Burdeau, revue par R. Roos, PUF, 1966
Le monde comme volonté et représentation, (nouvelle traduction de Ch. Sommer et coll. en 2 volumes): Editions Folio-Gallimard, 2009
– LArt davoir toujours raison (1830-1831), édition Circé
– De la Volonté dans la nature (1836), éditions PUF, collection Quadrige
– Les Deux Problèmes fondamentaux de léthique : La liberté de la volonté ; Le fondement de la morale (1840/1861), nouvelle traduction : Christian Sommer, Editions Folio-Gallimard, 2009