Angela Merkel «toute nue»

Depuis quelques années, le monde et notamment l’Europe est en crise et une politique d’austérité a été mise en place comme remède principal à ladite crise. Or, cette austérité s’est basée sur des calculs erronés d’un tableau excel… fatale pour les économies du monde occidental.

Tout ce qui est en train de nous arriver, rappelle le conte de Hans Christian Andersen, Les habits neufs de l’empereur, lorsque quelques tailleurs goguenards dupent le Roi en lui signifiant qu’ils lui tisseraient un habit si particulier que seuls pourraient le voir ceux qui possédaient l’aptitude à gouverner ou qui n’étaient pas des imbéciles. Ce faisant, les couturiers réussissent à s’attirer l’opinion favorable des gens et surtout du souverain, étant entendu que personne n’oserait formuler l’inexistence de telles étoffes, en courant le risque d’être considéré comme mentalement stupide. Il fallut que ce soit un enfant, nous raconte Andersen, dans son innocence et sa candeur qui, avec le plus grand naturel, déclara : «Le Roi est tout nu ! Il n’a pas d’habit !», mettant ainsi fin à l’envoûtement de la sottise généralisée.

 Le vêtement de l’austérité dans l’économie

Eh bien ! si nous poursuivons la comparaison littéraire, devant la crise économique qui est train de s’abattre sur la planète et, sans nul doute, sur l’Europe, des gouvernements déterminés ont choisi de revendiquer le modèle de l’austérité, comme un «vêtement sur mesure» pour éviter ladite crise. Pour cela, ils ont sacrifié inexorablement «l’état de bien-être» et les conquêtes sociales que, durant tant d’années et au prix de grands efforts, nous avons tenté d’atteindre. Ils ont miné les espérances des générations à venir qui ne voient pas de futur clair, en plus de plonger dans le chômage des millions d’êtres humains, sans la moindre commisération. Tout cela au nom de la sacro-sainte austérité.

Angela Merkel (1), son plus grand champion, a inoculé l’irrationalité à d’autres dirigeants des vingt-sept États européens et, pour comble de malheur, l’Union européenne se trouve orpheline de leader politique et plus encore économique. Il semble que nous ayons oublié les principes sur lesquels s’est édifiée l’Idée d’Europe à partir de l’inspiration des grands politiciens qui ont forgé son premier destin ; où le transfert de certaines compétences souveraines à des institutions «supranationales» nous libérait de la pernicieuse tentation hégémonique de certains États européens. Il nous a fallu souffrir et gagner deux guerres mondiales pour rappeler à l’Allemagne que l’Europe unie n’était pas basée sur le modèle césariste (2) d’un État contrôlant le reste. Mais sur un modèle démocratique d’inspiration fédérale où tous les États impliqués s’uniraient dans une «solidarité de fait». Et qu’il conviendrait, par conséquent, de prendre à nouveau conscience que la suprématie d’aucun État sur les autres ne nous intéresse, nous les Européens.

L’erreur d’un tableau Excel

L'erreur d'un tableau excel a eu es conséquences désastreuses sur les décisions économiques européennes

L’erreur d’un tableau excel a eu es conséquences désastreuses sur les décisions économiques européennes

Pour comble de malheur et cela ne laisse pas d’être une ironie perverse, si on pense que la théorie de l’austérité, dont on nous a tant rebattu les oreilles, comme modèle pour sortir de la crise, a été basée sur l’analyse erronée d’un tableau d’Excel. Cette erreur paraît avoir trouvé son origine dans une mauvaise conception et une mauvaise interprétation de la feuille de calcul réalisée par deux économistes de l’université de Harvard, Carmen Reinhardt et Kenneth Rogoff, qui ont fait de leur travail, Growth in a time of debt (La croissance en temps de dette) la bible des promoteurs de l’austérité. Ils indiquaient, sur la base du tableau susdit, que lorsque la dette d’un pays dépassait 90% du Produit intérieur brut, la croissance économique atteignait un point d’inflexion et tombait en chute libre. C’est pourquoi il était recommandé de réduire la dette, immédiatement et à court terme, en sacrifiant la croissance économique actuelle. Dans de telles circonstances, ils proposaient de réduire drastiquement la dépense publique, y compris en suscitant un chômage immodéré des travailleurs, comme cela est en train de se passer, donnant lieu à des restrictions insupportables, surtout dans les pays du Sud de l’Europe. De plus, comme l’enfant du conte d’Andersen, Thomas Herndon, jeune étudiant diplômé de l’université de Massachussetts, dans le but de réaliser une innocente étude sur les raisons de la crise, demanda à Reinhart la feuille de calcul originale du tableau Excel. À sa stupéfaction, il découvrit que le catéchisme de l’austérité était étayé sur des bases fausses. En effet, en ouvrant le tableau Excel, Herndon constata que les estimations des données macroéconomiques étaient incorrectes et que les failles pouvaient être détectées avec une incroyable facilité, car les indices des lignes 45 à 49 n’avaient pas été pris en compte. Par conséquent, en calculant le résultat terminé à la ligne 44, les moyennes obtenues généraient des calculs erronés. Sans compter la bévue de n’avoir pas pris en compte trois pays comme la Nouvelle Zélande, le Canada et l’Australie, d’un poids significatif dans la production mondiale. À partir de ce moment, Herndon, avec le professeur Robert Pollin et Michaël Ash, a élaboré un papier intitulé Does High Public Debt Consistently Stifle Economic Growth ? A critique of Reinhart and Rogoff (Une dette publique élevée étrangle-t-elle immanquablement la croissance économique ? Une critique de Reinhart et Rogoff).

Par conséquent !… le Roi est nu. Il n’a pas d’habit !

 

L’austérité vendue sous de faux prétextes ?

Il y a un mois, dans le quotidien El Pais, Paul Krugman, prix Nobel d’économie, se demandait à juste titre : «Une erreur dans une feuille de calcul peut-elle avoir détruit presque entièrement l’économie de l’Occident ?» Comme il le signalait, «les enthousiastes de l’austérité ont annoncé à grand bruit que ce point supposé d’inflexion de 90% était un fait prouvé et une raison pour réduire drastiquement la dépense publique, y compris avec un chômage très élevé […] On nous a vendu l’austérité sous de faux prétextes […] Le virage vers l’austérité ne nous a pas été présenté comme une option mais comme une nécessité.»

Il ne fait aucun doute que l’Allemagne a été le meneur de cette tendance. Par conséquent, il convient de signaler que nous avons besoin «de plus d’Europe et de moins d’hégémonie nationale». Dès lors, c’est le moment de changer l’orientation des choses et, pour les dirigeants des institutions européennes, d’élever la voix une fois pour toutes afin de dire, assez d’austérité, marchons avec bon sens vers la production. Aujourd’hui, on peut dire, en paraphrasant le poète danois : «Merkel est nue».

Par Juan Manuel de FAMINIAN GILBERT

Professeur de l’université de Jaen (Espagne) et titulaire de la chaire Jean Monnet

 Traduit de l’espagnol par Marie-Françoise TOURET

Notes

(1) Angela Dorothea Merkel (Née en 1954), chancelière de la République fédérale d’Allemagne depuis 2005

(2) Le césarisme est un régime politique inspiré du gouvernement de type monarchique que voulait imposer Jules César à Rome, où le pouvoir était concentré entre les mains d’un homme fort, appuyé par le peuple